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Le cinquantenaire des "Recherches" |
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1. Les Origines et la Fondation (1903 1910)Le 20 décembre 1909, la revue Etudes,qui venait de célébrer son cinquantenaire, joignait à sa livraison habituelle une simple feuille de publicité. Elle annonçait, à partir de janvier 1910, « la publication d'un recueil technique de mémoires et de notes portant exclusivement sur les sujets de doctrine, littérature et histoire religieuses. » Les débuts des Recherches de Science religieuse furent d'autant plus modestes que la revue mère – on peut l’appeler ainsi – ne comptait alors qu'un nombre restreint d'abonnés (3.000 environ). Cette entrée discrète n'en était pas moins à sa manière un signe des temps. Elle suivait d'assez près la fondation de la Revue des Sciences philosophiques el théologiques des Pères dominicains du Saulchoir (1907). Elle précédait d'un an la création du Bulletin d'ancienne littérature et d'archéologie chrétienne, qui devait fournir, sous la direction de M. de Labriolle et de Mgr Batiffol, une brillante mais trop courte carrière (1911 1914). Comme ces deux revues techniques, les Recherches sont nées à une époque dramatique, celle des controverses modernistes, que compliquaient encore, il faut bien le dire, les excès des zelanti ou intégristes. Leur fondation, longtemps retardée, a été difficile. Les documents inédits que nous avons pu consulter nous ont fourni, sur cette question des origines, quelques données nouvelles. Ils vont nous permettre de mieux mettre en lumière l'idée initiale des Recherches et les étapes de leur fondation. En l'année scolaire 1902 1903, le P. de Grandmaison enseignait, pour la deuxième fois, le cours de théologie fondamentale au scolasticat de Cantorbéry. Comme professeur d'apologétique, il avait remarqué l'importance que prenait l’histoire dans le domaine des études théologiques. Il appréciait, pour cette raison, l'entreprise de son confrère, le P. Bainvel, qui venait de fonder, avec d'autres professeurs de l’Institut catholique de Paris, la « Bibliothèque de Théologie historique ». De ses réflexions initiales sortit un premier projet qu'il soumit à ses supérieurs, dans le courant de l'année 1903. Le préambule, qu'il reprendra plus tard dans un projet plus élaboré, nous montre bien la base de départ du jeune professeur : C'est un fait incontestable que les études de théologie positive excitent de nos jours beaucoup d'intérêt et provoquent de nombreux travaux; il n'y aurait rien d'anormal, ni d'inquiétant, si cet intérêt n'était trop souvent exclusif et ces études insuffisamment préparées. Malheureusement il est également certain que chez beaucoup d'esprits,le mépris de la théologie scolastique va de pair avec l'estime de la positive, et qu'une profonde ignorance des positions dogmatiques s'allie à une science historique très riche. Certains même, et de ceux qui travaillent le plus activement, semblent rechercher avant tout dans les documents du passé, des objections contre les thèses traditionnelles. Le P. de Grandmaison en conclut que son Ordre en particulier devrait pouvoir « donner une orientation sûre à un mouvement déjà puissant, mais insuffisamment dirigé ». Il propose donc en premier lieu de fonder une revue qui traiterait de théologie positive. L’idée a déjà été entrevue par le P. Bainvel. Il faut la reprendre. Un tel organe exerce normalement une action plus efficace qu'une collection de mémoires, comme celle de la « Bibliothèque de Théologie historique ». Elle groupe de façon plus étroite des rédacteurs habituels. Elle permet enfin une plus grande liberté de discussion ; elle est, en effet, « moins définitive qu'un livre ; on y peut être un peu moins circonspect, sans être téméraire ». On objectera sans, doute que la Revue d'Histoire et de Littérature religieuse fondée en 1896 est orientée vers la théologie positive. C'est exact. Mais nul n'ignore que, sous l'influence de M. Loisy, son orthodoxie devient de plus en plus discutable. Il faudrait autre chose. On ne saurait se contenter des Etudes, où les articles techniques ne seraient pas à 1eur place. Il serait nécessaire de fonder en marge une revue trimestrielle qui répondrait à toutes les exigences du travail scientifique. Elle auràit son directeur particulier. Elle admettrait surtout des articles de théologie historique, mais elle ferait place également à la théologie spéculative et secondairement à l'histoire des religions et à la philosophie religieuse. A ce premier projet un second était adjoint dans le mémoire du P. de Grandmaison. L'auteur en rapporte l'idée première au P. Bouillon, provincial de Lyon, mais il la reprend et la fait sienne. Il s'agirait en somme de constituer en communauté une équipe de théologiens qui serait spécialement affectée à l'étude de la théologie historique : Le second projet sur lequel, mon Révérend Père, vous avez bien voulu me demander une note, était indépendant du premier, dans la pensée du R. P. Bouillon; tel qu'il me l'a exposé, il se ramènerait à peu près à ceci: grouper sous une direction unique et en vue d'une oeuvre commune quelques Pères qui travailleraient la théologie historique ; l'organisation des Bollandistes étant à peu près le modèle qu'il désirait reproduire... Si le projet de revue était adopté, ce second projet s'y rattacherait tout naturellement. Poursuivant son plan, l'auteur imaginait un groupe de théologiens installés, comme les Bollandistes, dans une maison plus vaste un collège ou un scolasticat discernant et préparant à l'avance leurs futurs membres. Peut être même, ajoutait il, pourrait on former une Ecole des hautes études théologiques, analogue à l’Ecole biblique de Jérusalem, qui est soutenue par le personnel de la Revue biblique. Ce second projet n'a pas eu longue vie, semble t il. Il n'en sera plus question dans les discussions ultérieures. Le premier au contraire s'acheminera lentement vers sa réalisation. Encouragé par le P. Labrosse, provincial de Paris, le P. de Grandmaison y intéressa ses confrères, notamment le P. Bainvel, professeur à la Faculté de Théologie de Paris, son aîné de dix ans. Le 6 mars 1904, celui ci crut devoir pressentir le P. Prélot, directeur des Etudes. L'accueil fut réservé. On ne s'en étonnera guère, si l'on tient compte de l'orientation de la revue, en ce début du siècle : elle avait perdu, depuis 1897, son titre d’ « Études religieuses », mais elle restait toujours pour ses lecteurs un organe ecclésiastique. La consulte fut moins accueillante encore que le directeur. Elle craignait que le projet ne fît tort aux Études et elle demanda tout net son annulation. Il n'en fut rien cependant. Un mois plus tard, le 7 avril 1904, le scolasticat de Cantorbéry vit se rassembler de nombreux théologiens pour un débat scolastique solennel : le « grand acte » du P. Lebreton. Occasion toute trouvée pour un autre débat, d'ordre pratique, sur le projet du P. de Grandmaison. Il eut lieu peu après sous la présidence du P. Labrosse, provincial de Paris, assisté de trois recteurs de scolasticat (Cantorbéry, Jersey, Enghien). Presque tous ceux qui constitueront plus tard la première équipe des Recherches étaient présents : outre les deux promoteurs, les PP. Bainvel et de Grandrnaison, le rapport nous signale les PP. Le Bachelet, Harent, Chossat, Durand, Condainin, Portalié, d'Alès, enfin le P. Lebreton, le héros du « grand acte». Le projet fut exposé par le P. Bainvel. Il diffère de l'esquisse primitive en ce sens que la théologie spéculative comme telle n’y aurait plus aucune place : La revue qu'on se propose de fonder serait uniquement consacrée à l'histoire de la théologie. On n'y traiterait donc pas les questions de théologie spéculative, sinon sous leur aspect historique, ni inversement les questions d'histoire, sinon en tant qu'elles intéressent la théologie On n'y étudierait. pas non plus la Bible pour elle même; les articles d'exégèse ou de critique textuelle seraient laissés à la Revue biblique;par contre on pourrait étudier la théologie de l'Ancien Testament, ou celle de saint Paul, de saint Jean... On traiterait aussi de la théologie des Pères, soit étudiés isolément, soit groupés par écoles; les docteurs du Moyen Age, les grands scolastiques des diverses époques et, parmi les auteurs de la Compagnie, les théologiens même plus récents: fourniraient aussi des sujets d'études ; de même aussi les hérésiarques et les principaux théologiens hétérodoxes; on étudierait encore les religions non chrétiennes et les philosophies, en tant du moins qu'elles ont influé sur la pensée chrétienne et sur la théologie. Le rapporteur insistait ensuite sur le caractère technique de la revue. On ne viserait pas à l'actualité mais à la science. On ne ferait pas d'apologétique directe : « Les idées justes sont plus facilement accueillies, couvertes par l'exposé des faits, et le moyen le plus efficace de combattre les travaux dangereux, c'est de leur substituer des travaux meilleurs et plus sûrs. » La revue paraîtrait tous les trois mois par fascicules d'environ 160 pages. Chaque numéro contiendrait : 1°) deux ou trois articles de fond; 2°) des notes techniques et des documents; 3°) des bulletins, des comptes rendus, un dépouillement aussi complet que possible des revues théologiques de France et de l'étranger. La revue serait ouverte non seulement aux théologiens de la Compagnie de Jésus, mais en général aux savants catholiques, prêtres et laïques : « Ce point est d'une grande importance ; une revue spéciale ne saurait sans dommage se priver de rédacteurs compétents et orthodoxes, ni se restreindre à un choix aussi limité que celui que la Compagnie pourrait offrir; surtout il y aurait grand danger de présenter la revue comme l'organe d'un parti fermé, beaucoup diraient d'une coterie. » La direction serait entre les mains non d'un comité mais d'un homme assisté d'un secrétaire de rédaction. Les rédacteurs ordinaires ne constitueraient pas un groupe à part une maison fermée on n'a donc rien retenu de cet aspect original du, projet antérieur ce seraient des professeurs qui auraient leurs occupations dans un scolasticat ou dans une faculté. L’exposé du P. Bainvel fut unanimement approuvé dans ses grandes lignes par les théologiens présents. On passa ensuite à l'examen des modalités d'application. L’éditeur de la « Bibliothèque de Théologie historique » M. Beauchesne, avait été pressenti ; il accepterait éventuellement de prendre en charge revue nouvelle. Les premiers collaborateurs seraient évidemment les théologiens présents à la réunion. Les Pères bénédictins de Farnborough (île de Wight) ont promis leur concours, notamment leur Père Abbé, dom Cabrol. Des professeurs de la Faculté orientale de Beyrouth apporteraient aussi une aide précieuse. Du côté du clergé séculier et des laïques, on n'avait encore que des espérances, mais le P. Portalié, collaborateur au Bulletin de Littérature ecclésiastique, récemment fondé à Toulouse (1900), rassurait ses confrères par des vues optimistes. Y aurait il enfin un public pour une revue de ce genre ? La réponse ne paraissait pas douteuse. De toute évidence les questions religieuses sont à l'ordre du jour. Les recherches sur les origines chrétiennes et l'histoire des dogmes suscitent, dans l'Église de France, un intérêt passionné. Beaucoup d'esprits sont troublés par les hardiesses de la critique. Ils attendent un guide, un organe de recherches qui joindrait à la sûreté doctrinale les exigences de la méthode scientifique. Une telle revue peut elle réellement gêner les Études et leur faire concurrence ? Les théologiens réunis à Cantorbéry ne le pensent pas. Le nouveau périodique ne serait pas destiné au grand public, mais uniquement aux spécialistes. Ni les sujets abordés, ni l'apparat scientifique dont ils devront s’entourer ne pourrait convenir à une revue d'intérêt général. A l'appui de cette assertion, on pouvait citer un fait d'expérience : en ces dernières années, certains articles jugés trop techniques ont été refusés par les Etudes. Ce refus était sans nul doute parfaitement justifié de leur part, mais « il a eu cette conséquence fâcheuse que nos théologiens les plus compétents n'ont pu donner dans les controverses récentes cette direction théologique que beaucoup réclament ». La Revue projetée a donc sa raison d'être en marge des Etudes. Il convient même de lui donner une réelle autonomie par rapport à son aînée. On n'en saurait en faire un simple supplément trimestriel de la première. Une revue proprement scientifique ne pourrait paraître sous le couvert d’une revue d'intérêt général sans manquer de prime abord le but qu'elle vise. Pour exercer dans son ordre une action efficace elle doit avoir sa vie propre et la liberté nécessaire. Telles furent en substance les conclusions des entretiens de Cantorbéry. On n'y parla à aucun moment des « Recherches de Science religieuse », mais seulement, et en général, d'une nouvelle revue de théologie historique. Le compte rendu d'ensemble fut rédigé par le P. de Grandmaison et communiqué par ses soins aux quatre Provinciaux de France. Deux mois plus tard (19 juin 1904), ceux ci se réunissaient à Paris. Le projet avait été inscrit à l'ordre du jour. Tous reconnurent qu’il répondait à un besoin réel et qu'il fallait lui donner suite. Le P. Labrosse, provincial de Paris, le transmit au T. R. P. Martin, Général de la Compagnie de Jésus, avec un bref rapport où s'exprimaient les avis communs des Provinciaux de France. Quelques restrictions significatives s’y faisaient jour. Le P. de Grandmaison et ses collègues désiraient que la revue fût largement ouverte aux collaborateurs étrangers. Les Supérieurs se montraient plus réservés : l'admission des étrangers n'est pas exclue, mais elle est regardée comme une exception. Les théologiens de Cantorbéry avaient souligné fortement l'autonomie de la revue nouvelle. Les Supérieurs insistent sur son rattachement aux Études : le titre même devra rappeler l'union à la revue mère ; s'il y a un directeur spécial, il sera subordonné au supérieur des Études. Deux mois plus tard (26 août 1904) parvenait au P. Labrosse la réponse du T. R. P. Martin. Cette réponse très étudiée soulignait avec clairvoyance les difficultés présentes de l'entreprise. « Nul doute, écrivait le P. Général, qu'une revue de ce genre ne soit d'une grande utilité, si à une haute valeur scientifique elle unit une orthodoxie irréprochable. » Il serait même à souhaiter qu'elle élargit son programme. Elle devrait aborder, outre la théologie historique, dont l'importance est indéniable, les autres branches des sciences sacrées. Mais les conditions posées conjointement Orthodoxie et valeur scientifique ne sont guère faciles à remplir. L'auteur du projet primitif voulait une revue ouverte à tous les savants catholiques, « il ne se rendait pas compte de la difficulté d'assurer l'orthodoxie des rédacteurs, d'autant moins disposés à accepter le contrôle et les observations qu'ils se sentiraient plus érudits dans leur partie». Les Pères Provinciaux ont senti le péril. Ils entendent réduire à des cas exceptionnels la collaboration de rédacteurs étrangers. Or, même dans cette hypothèse, « il serait moins facile qu'on ne le pense peut être d'écarter les doctrines compromettantes ». Voilà pour l'orthodoxie. Pour la science « trouvera t on présentement dans la Compagnie « des hommes tout formés, ayant assez de science pour s'imposer ? » Le Père Général ne le pense pas. Les Etudes elles mêmes sont encore « presque dépourvues de collaborateurs compétents pour les sciences sacrées ». Et l'on parle de fonder une revue technique de théologie historique ! Ce jugement nous paraît sévère. En fait, on devra se souvenir que les représentants de la future équipe des Recherches n'étaient encore, pour la plupart, que de jeunes professeurs. Ils étaient pleins d'avenir, au jugement de leurs Supérieurs immédiats. Mais à Rome, on ne les connaissait guère et si l'on excepte le P. Portalié et le P. Le Bachelet leurs publications techniques n'étaient pas encore susceptibles de s'imposer. En conclusion le T.R.P. Martin prononçait l'ajournement du projet : C'est pourquoi, malgré son utilité incontestable, je dirais même sa nécessité, malgré tout mon désir de le voir surgir, je juge que nous devons en ajourner la création. Je dis ajourner et non y renoncer : l'ajourner jusqu'au jour où nous aurons formé des rédacteurs assez compétents pour l'entreprendre. En attendant, que l'on prépare ces rédacteurs, en spécialisant dans les sciences nécessaires des sujets de talent... Ces dernières consignes durent laisser au P de Grandmaison quelque espoir, en dépit de son échec. Il connaissait et appréciait ses collègues de Cantorbéry, d'Enghien et de Paris. Il discernait de belles vocations intellectuelles chez quelques uns de ses élèves, comme le P. Rousselot et un peu plus tard le P. Huby et le P. Roiron. Les « sujets de talent ne manquaient donc pas. Il était permis de penser qu'ils constitueraient progressivement cette équipe de rédacteurs compétents que réclamait le R. P. Général. Effectivement dans les années suivantes, les travaux des PP. d'Alès, Condamin, Prat, Lebreton, Cavallera, Rousselot et de Grandmaison révélèrent les brillantes qualités intellectuelles et techniques de la nouvelle génération. Celle ci ne perdait pas de vue le projet de périodique. En attendant l'heure propice, elle collaborait aux revues existantes, notamment à la Revue pratique d'Apologétique qui venait d'être fondée par MM. Baudrillart, Guibert, Lesêtre et plusieurs professeurs de l'Institut catholique de Paris (1905). Le directeur des Etudes s’en inquiétait. Il avait été satisfait de la décision du T. R. P. Martin, mais il craignait, comme le dit une note de 1906, « qu'on n'ait tourné la difficulté en collaborant à une publication étrangère où les Nôtres sont admis couramment ». Cette attitude du directeur dut créer quelque remous dans le corps de rédaction. Une curieuse note manuscrite du P. d'Alès, adressée à la direction, revendique avec vivacité, pour lui :même et ses collègues, le droit d'écrire dans des revues techniques comme la Revue pratique d'Apologétique et même la Revue du Clergé français (13 juin 1906). Il devenait évident, en somme, que les Etudes ne pouvaient suffire aux exigences des théologiens et des biblistes pour leurs articles techniques. Malgré tout, c'est en 1908 seulement que seront évoqués de nouveau par l'autorité supérieure les projets de 1904. Deux faits importants ont certainement leur part dans cette reprise. En 1907, l'année de l’encyclique sur le modernisme, la Revue d'Histoire et de Littérature religieuse cessait sa publication, tandis qu'apparaissaient les premières livraisons de la Revue des Sciences philosophiques et théologiques des Pères dominicains du Saulchoir. Un organe apprécié de théologie positive disparaissait dans le remous du modernisme : le moment n'était il pas venu de lui substituer une revue plus orthodoxe ? L'initiative d'une école théologique dominicaine n' invitait elle pas par ailleurs la jeune équipe des théologiens jésuites à une courtoise et fraternelle émulation ? Il est certain en tout cas que l'année 1908 fut décisive pour l'avenir des futures Recherches. A la fin du premier semestre le P. Prélot réunit la consulte des Etudes. L'idée d'un nouveau périodique avait fait son chemin. Elle était maintenant admise, mais on vit reparaître une divergence de vues que nous avons déjà rencontrée dans les documents de 1904. Tandis que le P. d'Alès plaidait pour l’autonomie, le P. Dudon et le P. Brucker insistaient sur l'étroite dépendance du nouvel organe par rapport aux Études. Les conclusions de ces débats furent exposées par le P. Prélot, quelques jours plus tard, devant la consulte provinciale. Lorsqu'il se fut retiré, on délibéra successivement sur l'opportunité de la revue technique et sur le choix d'un nouveau supérieur des Études. Le P. Prélot avait accompli, en effet, ses six années de supériorat. La première question fut vite réglée : la fondation d'une revue nouvelle paraissait à tous les consulteurs non seulement souhaitable, mais nécessaire. Restait le choix d'un nouveau supérieur que l'on devait soumettre, comme la décision précédente, à l'approbation romaine. Comment ne pas songer, en l'occurrence, au P. de Grandmaison ? Il était l'auteur du projet de 1904. Il continuait d'enseigner avec éclat, à Cantorbéry, puis à Ore Place, près de Hastings, la théologie fondamentale. Il avait acquis, dans les controverses autour du modernisme, une autorité grandissante. On perçoit cependant chez les consulteurs quelques hésitations. En cette époque dramatique, règne un climat de crainte. Le soupçon de « modernisme » exerçait un peu partout son action paralysante. On devine la gêne qu'il pouvait causer par ces réflexions que le P. Heinrich, provincial de Champagne, soumettait à un autre supérieur, en date du 6 juin 1908 : Actuellement je crois que le P. L. de Grandmaison ne serait pas bien vu comme directeur; j'estime qu'il sera toujours un homme de saine doctrine, et que dans l'avenir il pourra devenir un bon, un excellent directeur; mais maintenant je pense que ce serait risquer beaucoup de ne pas plaire au Saint Père, étant donné la peine que plusieurs ont éprouvée de sa courtoisie et longanimité excessive envers M. Loisy. D'ailleurs, sortant récemment d'Ore (Place), aurait il, pourrait il même avoir l'indépendance nécessaire vis à vis des PP. Condamin et Durand pour tenir ferme contre certaines positions que ceux ci pourraient vouloir établir? Question difficile. Enfin je suis convaincu que lui même (me trompé je?), que lui même trouvera pour lui la situation trop difficile et qu'il vous demanderait en grâce de ne pas songer à lui. Le P. Heinrich proposait en conséquence de nommer le P. Roure à la direction des Etudes. L'écho de cette lettre se retrouve dans les délibérations de la consulte provinciale. Quelques uns remarquèrent que le P. de Grandmaison « a parfois défendu ou semblé défendre des idées qui ont saveur de modernisme ». On envisagea l'éventualité d'une opposition romaine et le nom du P. Roure fut tenu en réserve. En définitive le choix s'arrêta sur le P. de Grandmaison : tous l'estimaient comme un religieux exemplaire, « obéissant, humble et de bonne volonté »; l'on était sûr en outre qu'il donnerait à la revue une impulsion toute nouvelle. La décision de Rome, où le T. R. P. Wernz avait succédé en 1906 au T. R. P. Martin, fut en tous points favorable aux propositions du Père Provincial de Paris. Dès le mois de septembre 1908, le P. de Grandmaison quittait l'Angleterre pour prendre la direction des Etudes. On conçoit que, pendant les premiers mois de sa charge, il ait été surtout préoccupé de redonner vigueur à la revue existante elle en avait grand besoin et d'en reconstituer solidement l'équipe de rédaction. Il n'oubliait pas la revue technique qui lui tenait tant à coeur et pour la fondation de laquelle la voie était libre désormais. C'est au début de mai 1909 qu'il lança les premiers appels aux confrères dont il espérait la collaboration. Le titre de la nouvelle revue n'était pas encore fixé. Il n'est question que d'un « supplément technique de Sciences religieuses ». On annonçait les trois parties déjà prévues en 1904 : Articles de fond, Notes et Mélanges, Bulletins. Par contre on écartait la « revue des revues »; cette rubrique était fort bien assurée par le récent organe des Pères dominicains, la Revue des Sciences philosophiques et théologiques. Les archives nous ont conservé quelques réponses, celles des PP. Bouvier, Le Bachelet, Condamin, de la Brière, Dargent (recteur du scolasticat d'Enghien). Elles sont favorables, bien sûr, mais elles expriment des réserves et des inquiétudes. Pourra t on réellement durer et alimenter la revue nouvelle? Est-on bien prêt pour aller de l'avant ? Le P. Condamin trouve le plan trop vaste : on veut englober trop d'aspects des sciences religieuses, c'est un « bazar », écrit il plaisamment. Il voudrait une revue catholique d'histoire des religions. Patiemment le P. de Grandmaison poursuit son enquête. Il s'assure le concours de ses confrères de Paris, d'Enghien, d'Ore Place. Il obtient la collaboration du P. Lammens, le grand islamisant, professeur à la Faculté orientale de Beyrouth; du P. de Ghellinck, médiéviste, professeur à Louvain ; des Bollandistes, avec le P. Poncelet. Au cours de ces travaux d'approche, il fallut régler également la question qui continuait de diviser la consulte : celle des rapports de la revue avec les Etudes .Le P. de Grandmaison n'était pas dictateur. On le voit bien dans une note du 5 octobre 1909, où il s'efforce avec une bonne grâce et une sérénité méritoires, de mettre d'accord les partisans de l'autonomie et ceux de la subordination. En définitive c'est l'expérience elle même qui décidera, comme on pouvait le prévoir, dans le sens de la simple coordination. Restait à régler la périodicité et le titre de la revue nouvelle. Comme l'avait déjà demandé le P. d'Alès, on décida de paraître tous les deux mois en fascicules de 96 pages. Quant au titre, il y eut, semble t il, quelque hésitation. On pensa un moment à celui de Sciences religieuses : nous l'avons rencontré dans un projet d'annonce de publicité. Celui de Recherches de Science religieuse caractérisait beaucoup mieux le but qu'avait poursuivi le P. de Grandmaison : créer un organe de recherches précises et méthodiques sur l'histoire de la théologie comme sur la vie et le développement du dogme chrétien. Il fut adopté, avec [un] verset de saint Paul que l'on mit en exergue (I Thess., 5, 21). Dans le courant de janvier 1910, le premier numéro de la revue nouvelle paraissait. L'avis liminaire, en date du 10 janvier, exprimait en toute clarté son orientation générale : L'esprit qui nous animera est un esprit d'entière soumission aux enseignements autorisés de l'Église catholique, et, en même temps, d'exacte fidélité aux bonnes méthodes scientifiques. On pense avoir dans le pays de Petau, de Mabillon, de Tillemont le droit de tenir ce langage. Assurés que leur foi n'a besoin que de la vérité, les collaborateurs des Recherches s'appliqueront, en toute sérénité, aux travaux de leur compétence... Tranquilles sur le résultat d'investigations loyalement conduites, nous espérons servir à la fois, par nos Recherches, la cause des sciences religieuses et celle de l'Église du Christ. Au sommaire, deux articles : l'un du P. Lebreton, professeur d'Histoire des Origines chrétiennes à l'Institut catholique de Paris : « La foi au Seigneur Jésus dans Eglise naissante. » L'autre du P. Lammens, professeur à la Faculté orientale de Beyrouth : « Qoran et Tradition. Comment fut composée la vie de Mahomet. » Aux « Notes et Mélanges» apparaissaient les noms de A. Condamin, A, Durand, J. Huby, L. Jalabert, X. Le Bachelet : l'équipe du scolasticat d'Ore Place assurait amicalement son concours à l'ancien maître ou collègue. Enfin le P. Bouvier inaugurait, avec son « Bulletin d'Histoire comparée des Religions », une oeuvre scientifique admirable, que la prochaine guerre viendrait soudain briser. Sept ans après sa première esquisse, le projet du P. de Grandmaison devenait une réalité. Les Recherches de Science religieuse étaient nées. 2. Un demi siècle de Travaux théologiques« Assurés que leur foi n'a besoin que de la vérité, les collaborateurs des Recherches s'appliqueront, en toute sérénité, aux travaux de leur compétence. » Cette déclaration du fondateur exprimait au mieux, à la première page de la revue nouvelle, dans quel esprit l'on entendait travailler. A l'encontre de certains propos modernistes, elle affirmait dès l'abord que l’écrivain catholique n'a pas à faire abstraction de sa foi dans son activité scientifique : « Leur foi n'a besoin que de la vérité. » Rejetant tout esprit polémique, elle se donnait pour règle la «sérénité » dans la recherche comme dans la discussion. Elle annonçait enfin le caractère hautement technique et spécialisé des travaux à paraître. Les Recherches sont elles restées fidèles à ces consignes que leur traçait, il y a cinquante ans, le P. de Grandmaison ? La réponse à cette question relève plutôt de nos lecteurs. L'actuel comité de direction ne sait que trop bien de quels maîtres éminents il a dû assumer la relève. Ses membres en conçoivent quelque crainte pour eux mêmes et pour la tâche qui leur incombe. Plutôt que de juger l'oeuvre accomplie, il a paru préférable de rappeler objectivement, avec les étapes de la vie des Recherches, quelques traits particuliers de leur action, dans les domaines de la théologie et de l'histoire doctrinale. Les premières années ont été difficiles. Le P. de Grandmaison avait à mener de front la direction de la revue nouvelle et celle des Etudes, qu'il était chargé de reprendre en main et de relancer. Il put se rendre compte également que la diffusion d'une revue scientifique était une entreprise ardue. Parmi les abonnés de la première heure, certains furent déçus par le caractère trop technique des articles et des bulletins. Les années suivantes marquent plutôt une régression. En 1914, les Recherches n'avaient que trois cent cinquante abonnés payants. Elles n'étaient guère répandues qu'en France, en Belgique et aussi en Allemagne, où plusieurs revues savantes leur avaient fait bonne presse. Puis vint la guerre de 1914 1918. La revue ne put paraître en 1915. Elle reprit l'année suivante, mais il fallut compter dès lors avec les lourdes pertes causées par les hostilités, notamment avec la disparition de collaborateurs éminents, comme le P. Rousselot, le P. Bouvier et le P. Roiron. L'après guerre elle même, avec tous ses problèmes, ne put être marquée par une reprise immédiate. La revue s'amenuise de 1919 à 1922. C'est seulement, à la fin de cette dernière année qu'elle recevra de son directeur une nouvelle impulsion. Si les Recherches ont connu de graves difficultés matérielles entre 1910 et 1922 elles ont néanmoins conquis leur place parmi les grandes revues doctrinales. On constatera tout d'abord qu'elles n'ont jamais été exclusivement le simple organe de théologie historique que visait le projet de 1904. Dès la première année, elles abordaient un problème théologique qui semble avoir été, jusqu'à notre époque, l'un de leurs thèmes dominants, l'un de leurs sujets privilégiés. Nous voulons parler des célèbres articles du P. Rousselot, Les yeux de la Foi (1910, 241, 444). L'auteur rejetait l'idée de foi purement naturelle pour montrer que, sans la lumière de la grâce, la raison laissée à elle même est inhabile à percevoir de manière certaine la valeur probante des arguments de crédibilité. Toute une controverse s'en est suivie, comme en témoignent, avec les notes et articles du regretté P. Rousselot (1913, 5 ; 1914, 453 ; 1914, 57), les études en sens divers de M. Ligeard (1914, 40), du P. Joyce (1916, 433), du P. Harent (1916, 455)71 Au P. de Guibert (1919, 30) et du P. Pinard (19,13, 443) sur les thèmes de « la foi qui discerne » et des signes de crédibilité. La question devait être brillamment reprise, en 1918, à propos du discernement du miracle, par un ami du P. Rouselot, le P. Huby, dans son article : Miracle et lumière de grâce (1,918, 36) : (« C'est parce que les arguments de notre foi, concluait il sont plus forts que tous les arguments d'une science purement naturelle, qu'il faut pour les recevoir et les porter une, faculté plus forte qu'une faculté purement naturelle, une intelligence illuminée par l’Esprit Saint . » La théologie mystique a également sa place dans la première période des Recherches. L'un des articles, l'Oraison contemplative (1919, 273), avait pour auteur le P. de La Taille, que devait rendre célèbre, deux ans plus tard, la publication de son grand ouvrage : Mysterium fidei. L'autre : Foi et contemplation d'après saint Thomas (1919, 137) est du P. Huby, d'après les notes du P. Rousselot. Enfin, dans un travail sur la possibilité pour la psychologie religieuse de se constituer en science positive (1912, 5), le P. Maréchal, professeur à Louvain posait les bases de ses futures Études sur la psychologie des mystiques (Louvain, 1924). Dans l'ensemble néanmoins, les travaux des Recherches restent dans la ligne de l'histoire des doctrines religieuses. Des articles et surtout de nombreuses notes techniques traitent de la théologie et de l'histoire bibliques. Le directeur a été admirablement secondé, à cette époque, par la collaboration dévouée et régulière de ses amis d'Ore Place, d'Enghien et de Paris : les PP. Condamin, Calès, Durand, Huby et Prat. Mais c'est surtout dans l'histoire des origines chrétiennes et de la patristique que la revue nouvelle allait se frayer sa voie et se spécialiser. A côté des travaux des PP. d'Alès, Lebreton, Galtier, Laurand, Mariès, on voit paraitre, dès la première heure, ceux de M. Bardy, qui restera désormais le grand ami des Recherches et de ses directeurs. Parmi ces richesses d'érudition patristique, se trouve la première traduction française d'une oeuvre de saint Irénée, la Démonstration de la prédication apostolique, dont ne subsiste que la version arménienne, découverte en 1904. Elle a été réalisée par le P. Barthoulot S. J., missionnaire en Arménie, avec la collaboration de M. Tixeront, pour les notes et l'introduction (1916, 361 432). La théologie médiévale n'a pas été négligée : d'importants articles sur la théologie sacramentaire et la méthode théologique sont signés d'un nom bien connu des médiévistes, le P. J. de Ghellinck. Pour l'époque moderne enfin, une large place a été faite aux études sur le jansénisme et le quiétisme dans les travaux des PP. Dudon, Dubruel, de Scorraille et de La Brière. Le fondateur des Recherches s'est préoccupé, dès l'origine, des religions non chrétiennes et de l'histoire comparée des religions. A cette époque, les apologistes catholiques sentaient vivement l'importance de cette science encore neuve que certains savants dressaient comme une machine de guerre contre les croyances chrétiennes. L'Orpheus de Salomon Reinach est de 1909. C'est pour le combattre que le P. Huby publia Christus (1912), avec la collaboration du P. de Grandmaison, du P. Rousselot et de toute une équipe d'historiens. En cette même année, le P. Schmidt S. V. D. et le P. Bouvier S. J. organisent à Louvain la première Semaine d'Ethnologie religieuse. Ces raisons justifient la place faite, dans la revue nouvelle, à l'histoire des religions. Ainsi parurent les études du P. Lammens sur Mahomet et sur les débuts de l'islamisme (1910, 27; 1911, .25, 140), du P. Bouvier sur la religion et la magie (1913, 109), de M. Cadière sur les religions de l'Annam (1913, 37, W,532), du P. Pinard de La Boullaye sur les questions de méthode en histoire des religions (1921, 273), du P. de Grandmaison sur la sainteté hors de l'Église catholique (1922, 5). La publication de bulletins techniques était mentionnée, comme nous l'avons vu, dans les premiers projets des Recherches. Elle a toujours paru préférable aux recensions isolées. Il n'est pas facile néanmoins d'en maintenir la régularité. On s'en aperçoit dans cette première période dont nous avons décrit les vicissitudes. La palme revient indubitablement au P. Condamin dont les savants bulletins venaient renseigner, chaque année, les professeurs d'Ecriture Sainte sur les religions babylonienne et assyrienne. La chronique d'Ancien Testament trouve aussi dans le P. Calès son fidèle rapporteur. Quant au Nouveau Testament, à l’histoire des religions, aux origines chrétiennes, à la théologie historique, ces diverses disciplines ne bénéficient pas respectivement, pendant les premières années, des mêmes spécialistes. Souvent d'ailleurs quelques ouvrages seulement sont analysés et critiqués. Le P. Lebreton, longtemps retenu par la maladie, ne commencera qu’en 1921 la publication régulière de ses bulletins sur l'histoire des origines chrétiennes. Avant lui le P. d'Alès ou le P. Huby ont traité à plusieurs reprises des ouvrages relatifs à la littérature chrétienne primîtive. On notera enfin les bulletins du P. de Grandmaison sur la littérature religieuse. Ils sont constitués en fait par l'étude critique d'un ouvrage bien choisi, répondant d'ordinaire aux préoccupations actuelles des esprits. On peut citer comme modèle les pages consacrées aux deux gros volumes de F. von Hügel, The mystical element of religion (Londres, 1908). Elles ne se bornent pas à une critique pénétrante des idées et des méthodes de l'auteur, dans cet essai sur sainte Catherine de Gênes, elles traitent avec une grande maîtrise de plusieurs points importants de théologie mystique (1910, 180). Mentionnons encore le bulletin de 1911 : « Un essai de christologie moderne » (p. 190), consacré aux travaux du célèbre exégète anglican William Sanday ; celui de 1919 où il défend la mémoire d'Adam Moehler qu'un historien protestant, Edmond Vermeil, présentait tendancieusement comme un devancier du modernisme (p. 387). Ces bulletins, comme ceux qui vont suivre, ont donné le ton à la revue, dès l'origine, par leur manière sereine de comprendre la critique et d'élargir les débats. L'année 1923 marque un renouveau dans la vie des Recherches. Le liminaire de la première livraison en avertit expressément les lecteurs : « Si grandes que soient les difficultés présentes, elles ont décidé de reprendre leur périodicité, d'augmenter le nombre de leurs pages et de parfaire leur effort. » Depuis plusieurs années, la revue ne paraissait plus que trois fois par an. Elle était réduite à 400 pages. Avec la reprise bimestrielle, elle en regagna près de 200. Ce renouveau s’explique aisément par les facilités de travail et d'action qui venaient d'être données au directeur. Depuis 1920, le P. de Grandmaison avait été remplacé par le P. du Passage à la direction des Etudes. Ce partage d'attributions fut certainement propice à la bonne marche des deux revues. Travaillant en plein accord, le directeur des Etudes et le directeur des Recherches purent donner à ces deux organes une impulsion nouvelle. Tandis que le premier, définitivement transformé en revue d'intérêt général, voyait croitre à belle allure le nombre de ses abonnés, le second allait se réorganiser sur le plan scientifique. Le liminaire de 1923 annonçait notamment que les bulletins techniques seraient augmentés et, amplifiés, pour « suivre le problème religieux dans son vif ». Les promesses allaient êtr tenues, comme nous pourrons le constater. On verra croitre également, grâce à l'augmentation du nombre et de la diversité des collaborateurs, le champ d'information de la revue. Pour cette oeuvre de reprise, le P. de Grandmaison a été alors efficacement secondé par le P. Doncoeur, secrétaire de rédaction. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, les Recherches, dont la publication se poursuit sans défaillance, comptent parmi les revues théologiques courantes, en France et à l'étranger. Un seul événement d'importance est venu marquer cette longue période : la mort inopinée du P. de Grandmaison (15 juin 1927). A ce moment le directeur des Recherches jouissait, dans le monde catholique, d'une autorité immense et incontestée. Il avait brillamment continué sa collaboration aux Etudes. Sa connaissance des problèmes spirituels du monde moderne était incomparable. Ses articles sur l'actualité religieuse apportaient régulièrement aux lecteurs, non pas le verdict d'un juge ou d'un polémiste, mais l'appréciation sereine d'un esprit large, sûr et pénétrant. Il continuait en même temps, dans la revue technique, ses bulletins de littérature religieuse. Leur orientation restait la même : l'étude des courants spirituels au dedans et au dehors de l'Église catholique ; mais au lieu de se concentrer, comme les précédents, sur un seul ouvrage, ils s'étendaient aux oeuvres marquantes de la production théologique. Les travaux catholiques comme ceux de Przywara, de Maréchal, de Karl Adam et de von Hügel, y voisinaient avec les études de Wernle, de Heiler, de Robert Will et d'autres théologiens protestants (1924, 454; 1926, 166). C'est en pleine activité que le P. de Grandmaison fut surpris par la mort (1927). Il laissait une grande oeuvre : Jésus Christ, sa personne, son message, ses preuves, qui sera publiée l'année suivante. Il laissait aussi, avec les Recherches, une revue solidement établie comme organe scientifique. Les Mélanges qui seront publiés pour honorer sa mémoire (1928, 5 296) viendront l'attester à leur manière par la qualité de leurs collaborateurs et l'excellence de leurs travaux. Il est une rubrique des Recherches néanmoins que la mort du fondateur laissera vacante : ce sont précisément ces bulletins de littérature religieuse contemporaine où s'unissaient d'une manière admirable, comme nous l’avons vu, l'information doctrinale et la pénétration psychologique. Après trente ans, il est bien permis de dire que, dans ce domaine, le P. de Grandmaison n'a pas été réellement remplacé. Quant à l'orientation générale de la revue, elle est restée la même sous la direction de son successeur, le P. Lebreton, qui devait, être par surcroît son biographe. Professeur d'histoire des origines chrétiennes, depuis 1907, à l'Institut catholique de Paris, collaborateur des Recherches pour cette discipline, le savant théologien avait été, dès sa jeunesse religieuse, l'ami et le conseiller du P. de Grandmaison. Ses travaux scientifiques relevaient d'une autre technique, mais il est demeuré, dans son office de directeur, le gardien vigilant de la tradition. C'est pourquoi nous pouvons envisager d'un seul regard la vie des Recherches, depuis la reprise de 1923 jusqu'à leur interruption, en 1940, du fait de la guerre et de l'occupation allemande. Cette période est marquée par l'effort soutenu des collaborateurs que le P. de Grandmaison avait peu à peu rassemblés, depuis l'origine. Dans les années qui suivent la fin de la guerre, ils forment un groupe remarquable d'exégètes et de théologiens. J. Lebreton, A. d'Alès, A. Condamin, J. Calès, J. Huby, P. Galtier, P. Dudon, P. Joüon, J. Bonsirven : tous ces noms nous rappellent de grandes oeuvres, mais ils représentent également, dans la vie des Recherches, l'équipe de base, d'une fidélité éprouvée. On remarque encore, à partir de 1931, l'apparition discrète des membres d'une future équipe : H. de Lubac, J. Lecler, E. des Places (1931), Y. de Montcheuil (1933), G. Fessard, R. Pautrel (1934), S. Lyonnet (1935), H. Rondet, C. Mondésert (1936), J. Daniélou (1940). Ainsi se préparait, sous la direction prévoyante du P. Lebreton, la relève progressive de la génération ancienne. Constatons enfin que, depuis 1923, conformément aux voeux du P. de Grandmaison, le cercle des collaborateurs s'est ouvert davantage aux savants catholiques. A la collaboration si fidèle de M. Bardy, d'autres sont venues s'adjoindre, parmi les professeurs de séminaires, de scolasticats et d'universités catholiques. Les relations personnelles du P. Lebreton sont pour beaucoup dans le concours amical qu'ont prêté à la revue Mgr Cerfaux, professeur à l'Université de Louvain, le P. Camelot, 0. P., le P. Festugière, 0. P., M. Cadiou, le P. Buzy, S. C. J., le P. Villain, S. M., le P. van den Eynde 0. F. M., d'autres encore. Cet exemple ne sera pas perdu, lorsque les Recherches reprendront leur essor après la seconde guerre mondiale. Quant aux sujets traités, une place notable demeure à là théologie spéculative et à la théologie spirituelle. Le problème de la foi et de la crédibilité reste toujours présent à l'attention du P. Huby, soit qu'il l'étudie dans saint Jean (1931, 385), soit qu'il défende ses propres travaux contre des interprétations tendancieuses (1929, 299). Comment ne pas également rappeler le bel article où M. l'abbé Mouroux s'attache à préciser la structure « personnelle » de la foi,comme libre don de la personne humaine au Dieu trinitaire (1939 59)? Sujet connexe au problème de la foi : celui des rapports de la nature et du surnaturel. Le P. de Broglie l'aborde en deux articles « De la place du surnaturel dans la philosophie, de saint Thomas » (1924, 193; 1925, 5). Le P. de Lubac l’évoque dans la première étude qu'il ait donnée aux Recherches : « Deux augustiniens fourvoyés, Baius et Jansénius », (1931, 422, 513). Le P. Malevez, professeur au scolasticat S. J. de Louvain, s’y réfère également dans l'un des premiers travaux critiques que les théologiens catholiques aient consacrés à Karl Barth : « Théologie dialectique. Théologie catholique et théologie naturelle » (1938, 385, 527). La théologie mystique a fait l'objet de plusieurs mémoires entre lesquels on remarquera celui du P. Maréchal : « Le problème de la grâce mystique en Islam » (1923, 244), ainsi que l'étude si pénétrante du P. de La Taille, à propos de l'ouvrage de dom Butler : Western Mysticism (1928, 297). Quelques mois auparavant l'éminent théologien avait publié dans les Mélanges Grandmaison (1928, 253) l'article souvent cité dans la suite et qu'il avait présenté tout d'abord à l'Académie romaine de saint Thomas : « Actuation créée par Acte incréé. » Les rapports du spirituel et du temporel enfin n'ont pas fait seulement l'objet d'études historiques. L'un de leurs aspects actuels a été envisagé par le P. de Broglie en deux séries de mémoires qui ont provoqué quelques remous chez les moralistes et les théoriciens du catholicisme social. La première montrait bien qu'il y a des relations étroites entre la science politique et la morale chrétienne, mais elle soulignait fortement au préalable la nature propre de la science politique, nettement distincte de la morale civique et de la doctrine chrétienne (1928, 553; 1929, 5). La seconde série établissait la nécessité d'une distinction fortement marquée entre le caractère haïssable du péché en lui même, comme offense de Dieu, entre sa « malice intrinsèque » et ses conséquences humaines, sociales, qui, par les dispositions de la Providence ne se révèlent pas toujours, comme certains le prétendent, absolument funestes (1934, 302, 576; 1935, 5; 1936, 46, 297; 1937, 275). L'entrée de la philosophie dans les Recherches est une des particularités de leur seconde période. Le fait est significatif. Que la philosophie hégélienne, avec son sens de l'histoire et du développement, ne doive plus être ignorée des théologiens, c'est ce que l'on peut conclure des articles du P. Rondet : « Hégélianisme et Christianisme » (1936, 257, 419). Il est fort heureux également que les Recherches aient fait bon accueil aux philosophies contemporaines, comme en témoignent les études de M. Gabriel Marcel : « Ebauche d'une philosophie concrète » (1938, 150); du P. Fessard sur I'oeuvre de M. Le Senne (1935, 129, 292) et sur la thèse de M. Jankélévitch : La mauvaise conscience (1934, 165); du P. de Montcheuil sur Max Scheler et ses analyses du « ressentiment » (1937, 129, 309); du P. Hugo Rahner sur Heidegger (1940, 152). Elles ont été ainsi l'une des premières revues théologiques qui aient noué des contacts avec la phénoménologie et les mouvements philosophiques actuels. On doit signaler encore en ce sens l'essai, à la fois sympathique et critique, du P. de Moré Pontgibaud sur l'oeuvre, de M. Édouard Le Roy (1934, 257). L'orientation générale de la revue reste néanmoins celle des recherches historiques. On peut même dire qu'avec son second directeur, elle est devenue plus étroitement patristique. Dans ce domaine, où abondent de nos jours les travaux d'érudition, elle a acquis de bonne heure une haute autorité. Les études sur les origines chrétiennes sont particulièrement nombreuses. Quelques unes concernent les spéculations gnostiques (M. Cerfaux, 1925, 489; 1926, 5) ou les apocryphes clémentins (M. Cerfaux, 1928, 143). La plupart sont consacrées aux grandes figures des II° et III° siècles. Saint Justin et la philosophie stoïcienne (M. Bardy, 1923, 491; 1924, 33). Saint Irénée : sa doctrine eucharistique (A. d'Alès, 1923, 24), sa doctrine de l'Esprit (A. d'Alès, 1924, 497), sa théologie de la connaissance de Dieu (J. Lebreton, 1926, 385). Clément d'Alexandrie : ses projets littéraires (F. Prat, 1925, 234), sa doctrine de la connaissance religîeuse (J. Lebreton, 1928, 457), son utilisation de la philosophie grecque (P. Camelot 0. P., 1931, 38, 541), ses idées sur le symbolisme (C. Mondésert (1936, 513). Origène : son attitude à l'égard de la magie (M. Bardy, 1928, 126), sa connaissance des écrits pseudo clémentins (M. Cadiou, 1930, 506). Mentionnons encore sur le grand alexandrin le mémoire remarquable de H. Urs von Balthasar, essai de synthèse de sa doctrine autour de la notion de mystère (1936, 513 562). Nous ne continuerons pas cette énumération pour la grande époque patristique (IV° et V° siècles). Les nombreux travaux sur la théologie des Pères (S. Augustin, S. Grégoire de Nysse, Diodore de Tarse, S. Cyrille d'Alexandrie, S. Césaire d'Arles) voisinent avec les études christologiques dont le quinzième centenaire du concile d'Éphèse a été l'occasion (A. d'Alès, P. Galtier, H. du Manoir). S'il y a peu d'articles sur la théologie biblique antérieurement à 1940, les notes exégétiques sont très nombreuses. Rédigées par des maîtres comme A. Condamin, J. Calès, P. Joüon, J. Bonsirven, J. Huby, elles demeurent toujours précieuses pour l'interprétation des textes difficiles. Une place notable a été accordée dans les notes et aussi dans les articles aux questions touchant le judaïsme. La première contribution du P. Bonsirven traite de la parenté possible entre notre statio liturgique et le culte juif (1925, 258). Dans la suite, le même auteur nous a donné, outre ses bulletins du Judaïsme, plusieurs notes ainsi qu'un important article sur l'exégèse allégorique chez les rabbins tannaïtes (1933, 515; 1934, 35). On remarquera encore les études de M. Cerfaux sur le baptême des Esséniens (1929, 248), du P. Frey sur les communautés juives à Rome (1930, 269; 1931Y 129), enfin l'article du P. Pautrel, « les canons du Mashal rabbinique » si intéressant pour la comparaison avec les paraboles évangéliques et la connaissance des procédés du style oral (1936,5 ; 1938, 264). La place faite à l'histoire des doctrines médiévales et modernes est assez modeste. Les Recherches ont publié quelques travaux en ce domaine : sur Guillaume de Saint Thierry (L. Malevez, 1952, 178, 257; MM. Davy, 1938, 430), sur l'argument biblique des « deux glaives » (J. Lecler, 1931, 299; 1932, 161, 280), les « libertés de l'Eglise gallicane » (J. Lecler, 1933, 385, 542 ; 1934, 47), le P. Ricci et son attitude vis à vis des rites chinois (H. Bernard Maitre, 1938, 31). Le P. de Lubac a donné la primeur de ses études sur les origines et les premiers sens de l'expression : corpus mystycum (1939, 257, 429; 1940, 40, 191). Quant aux travaux sur l'histoire des religions, ils sont à l'exception des bulletins en régression constante depuis la mort du P. de Grandmaison. Le dernier article du P. Lammens sur l'Islam est de 1930 (416). La religion grecque est encore représentée par l'étude du R. P. Festugière, 0. P., sur les dieux « ousiarques » de l'Asclepius, l'un des écrits hermétiques (1932, 26). C'est tout. Ce recul nous paraît tout à fait explicable, l'histoire des religions n'était plus en 1930 le champ de bataille qu'elle était en 1910, Elle s'était d'ailleurs perfectionnée dans ses méthodes et elle exigeait de plus en plus des organes spécialisés. Le liminaire de 1923 annonçait une réorganisation et une multiplication des bulletins techniques. Cette promesse a été tenue pour l'essentiel. Sa réalisation a donné aux Recherches l'un de leurs traits distinctifs parmi les revues savantes. Dans quelques domaines, il faut l'avouer, il n'a pas été possible de maintenir la continuité désirable. Le bulletin d'histoire des religions avait été assumé avec grande compétence par le P. Pinard de la Boullaye ; celui ci a dû l'interrompre, lorsqu'il a été nommé à la chaire de Notre Dame (1929). Le P. Condamin publiait fidèlement, depuis 1907 le bulletin des religions assyrienne et babylonienne ; en raison du déclin de ses forces, il n'a pu le continuer après 1931. Le bulletin d'histoire de l'Église, pour la période médiévale et moderne, aurait exigé plusieurs spécialistes ; il n'a pas été assuré avec continuité. Par contre, quatre rubriques essentielles ont été régulièrement tenues pendant cette seconde période : l'Ancien Testament (P. Calès), le Nouveau Testament (P. Huby), les origines chrétiennes (P. Lebreton), la théologie historique (P. d'Alès). Le P. d'Alès est mort à la tâche, en 1938, après avoir achevé son dernier bulletin. A cet ensemble d'informations sur l'exégèse biblique, la patristique et la théologie positive, sont venus s'adjoindre, après la mort du P. de Grandrnaison, deux autres bulletins réguliers ; l'un du P. Bonsirven sur le Judaïsme ancien (depuis 1929), l'autre du P. des Places sur la philosophie religieuse des Grecs (depuis 1931). L'initiative était excellente, puisqu'elle permettait d'atteindre, avec le milieu chrétien primitif l'entourage juif et païen. Le bulletin du P. Bonsirven n’a pas été continué après 1938. C'est fort regrettable. Les recensions de l'auteur, en ce domaine si particulier du judaisme ancien apportaient aux exégètes de l'Ancien et du Nouveau Testament des indications souvent précieuses pour leurs propres recherches. Entre tous ces travaux critiques, on doit faire une place à part à la chronique du P. Lebreton sur l'histoire des origines chrétiennes. Après l'avoir assumée, de 1905 à 1910, dans la Revue pratique d'Apologétique, il l'a fait paraître régulièrement dans les Recherches, à partir de 1921. Il la gardera jusqu'en 1947, pour la confier ensuite au P. Daniélou, son successeur dans la chaire d'histoire des origines chrétiennes à l'Institut catholique de Paris. Cette longue fidélité est elle-même impressionnante. Elle s'associait, chez le P. Lebreton, à une compétence hors pair dans le triple domaine de la philologie, de la littérature ancienne et des disciplines théologiques. Les Recherches sont ainsi devenues, grâce au labeur personnel de leur second directeur, l'un des organes indispensables pour l'étude de l'Église primitive. Depuis 1921, tous les travaux importants publiés en cette matière y ont été analysés et jugés par un maître incontesté. Très attentif aux problèmes doctrinaux, le P. Lebreton excellait à exposer la pensée ou la thèse d'un auteur pour la soumettre ensuite à une critique à la fois sereine et pénétrante. De cette critique se dégageaient, quand il en était besoin, des vues personnelles, lumineuses, celles que peut esquisser un historien qui joignait à la connaissance des textes un sens profond de la vie de l'Église en ses origines, et des exigences de sa foi. La seconde guerre mondiale est venue ralentir, sinon paralyser, le travail scientifique. Pendant l'occupation allemande, le directeur des Recherches ne pouvait songer à les faire paraître régulièrement, ni même à conserver leur titre. Deux gros fascicules ont cependant vu le jour en 1943 et 1944. Il a fallu leur donner un « nom de guerre ». La Revue biblique s'était dissimulée sous le titre vraiment inattendu de « Vivre et Penser ». Les Recherches ont adopté celui de « Sciences religieuses, travaux et recherches » qui restait compris des initiés. Ceux ci l'ont si bien deviné que les deux livraisons ont été rapidement épuisées. Ces fascicules du temps de guerre représentaient pour les Recherches une période de transition. En 1946, la revue reparaissait sous son titre habituel. Cette reprise marquait aussi l'entrée en scène d'une nouvelle équipe. Le P. de Lubac remplaçait comme directeur le P. Lebreton et groupait autour de lui d'actifs collaborateurs : ses amis de Paris, le P. Fessard et le P. Daniélou ; ses collègues des scolasticats de Fourvière et d'Enghien : H. Bouillard, H. Rondet, R. Pautrel, J. Guillet X. Léon Dufour. Parallèlement au renouveau des Recherches se poursuivait, sous la même direction, le lancement de deux collections maintenant bien connues : « Sources chrétiennes » et « Théologie ». Ces premières années d'après guerre représentent une période brillante pour la revue. L'intérêt très vif que portent ses collaborateurs aux disciplines scripturaires et patristiques se double d'un effort vigoureux pour repenser, en accord avec les préoccupations de notre temps, les problèmes théologiques. Par suite, la place donnée à la philosophie et à la théologie spéculative est assez importante. Notons d'abord l'influence des controverses de notre époque sur le devenir, l'évolution, le sens de l'histoire. L'important mémoire du P. Fessard : « Le mystère de la société » (1948, 5, 161) se présente explicitement comme un essai critique sur ce problème. Mgr de Solages l'évoque également dans son article : « Situation et transcendance des valeurs » (1949, 403). D'autres articles s'y réfèrent à propos du développement du dogme, de la vie du dogme dans l'histoire. Ainsi l'étude du P. Le Blond : « Analogie de la vérité. Réflexions d'un philosophe sur une controverse théologique » (1947, 129). Ainsi le bulletin de théologie fondamentale du P. de Lubac sur le mode d'explicitation du dogme selon quelques théologiens contemporains (1948, 130). Autre problème : celui des rapports de la nature et du surnaturel. Déjà abordé avant la guerre, comme nous l'avons vu, il a rebondi après la publication de l'ouvrage du P. de Lubac : Surnaturel (Paris, Aubier, 1946). La discussion s'est poursuivie principalement autour de la théorie de la « pure nature » telle qu'elle a prévalu, depuis le XVI° siècle, dans de nombreux traités théologiques. Le P. Rondet y consacre deux articles : « Nature et surnaturel dans la théologie de saint Thomas d'Aquin » (1946, 56); « Le problème de la nature pure et la théologie du XVI° siècle » (1948, 481). Au cours d'un long mémoire où il expose la pensée d'Émile Brunner sur l'homme et le péché, le P. Malevez souligne les rapports, mais aussi les différences profondes entre les thèses du P. de Lubac et celles de l'ancien collègue de Karl Barth (1947, 407). Le P. de Lubac lui même, à la suite des controverses soulevées par son ouvrage, a repris et résumé sa pensée dans l'article : « Le mystère du surnaturel » (1949, 80). Enfin le P. Bouillard, dans un essai synthétique paru au lendemain de la mort de Maurice Blondel (1949, 321), réexamine les positions si discutées de l'éminent philosophe sur les caractères du surnaturel, « indispensable en même temps qu'inaccessible à l'homme ». Pareil ensemble fait un peu songer aux travaux en sens divers qu'avait fait surgir, dans les premières années des Recherches, les articles du P. Rousselot sur « les yeux de la foi ». Comme toute spéculation théologique vigoureuse, il devait provoquer quelques remous. Aussi bien ces études doctrinales n'ont pas fait tort, dans la revue, aux recherches proprement historiques. Le domaine patristique reste toujours privilégié. Rappelons, pour les Pères anté nicéens, « la Tradition des Apôtres chez saint Irénée » (H. Holstein, 1949, 229), « la doctrine d'Origène sur la Pénitence » (K. Rahner, 1950, 47, 252, 422), « la Gnose de Clément d'Alexandrie » (J. Moingt, 1950, 195, 398, 537; 1951, 82). C'est à cette époque également que paraissent les dernières recherches du P. Lebreton sur les origines du dogme de la Trinité : elles sont consacrées à Clément d'Alexandrie (1947, 55, 142). Pour les Pères des IV° et V° siècles, signalons seulement les travaux du P. Le Landais sur la chronologie des oeuvres oratoires de saint Augustin : cette enquête ne portait encore que sur quelques sermons, quelques Enarrationes in Psalmos, la seconde partie de l'In Joannem (1948, 226; 1949, 517) : il est bien regrettable qu'elle ait été arrêtée dans la suite par la mort accidentelle de l'auteur. Enfin l'histoire de la liturgie est représentée par les savants articles de M. Chavasse sur le Carême romain (1948, 325; 1950, 125). L'intérêt actuel pour l'Écriture Sainte se fait sentir dans les Recherches de cette période. On n'y trouve plus seulement de nombreuses notes exégétiques, mais aussi de substantiels articles du P. Guillet, de M. Feuillet, du R. P. Dupont. En mémoire du P. de Montcheuil (fusillé par les Allemands dans le Vercors en août 1944) a été inséré également le très beau cours d'introduction qu'il avait donné à la Faculté de Théologie de Paris sur la signification eschatologique de l'Eucharistie primitive (1946, 10). On remarquera encore que tout ce qui touche à l'interprétation et aux divers sens de l'Écriture a été l'objet de plusieurs études techniques : « Typologie et Allégorisme » (H. de Lubac, 1947, 180) ; « Les exégèses d'Alexandrie et d'Antioche » (J. Guillet, 1947, 257) ; « Sens spirituel » (H. de Lubac, 1949, 542) ; « Les Écritures ont elles un sens plénier ? » (G. Courtade, 1950, 481). Enfin c'est en ces années d'après guerre que s'achève la carrière d'un exégète et théologien qui est demeuré pendant trente sept ans le fidèle collaborateur des Recherches : le P. Joseph Huby, consulteur de la Commission biblique depuis 1940. Son dernier bulletin (1947, 462) ne traite pas d'exégèse, mais du problème de l'acte de foi qui l'a toujours passionné. A propos de la thèse bien connue de M. Aubert (Louvain, 1945), l'ami du P. Rousselot maintient résolument ses positions anciennes sur la foi et la perception de la crédibilité. On peut conclure qu'entre 1946 et 1950, toutes les grandes questions d'actualité, dans le domaine scripturaire et théologique, ont trouvé leur écho dans les Recherches. Une certaine diversité s'y manifestait d'ailleurs librement, comme il convenait à une revue dont le titre même évoquait, dès l'origine, le caractère et l'orientation générale des essais, des études critiques, plutôt que des thèses ou des assertions massives. Le 12 août 1950, l'encyclique Humani generis est venue apporter aux théologiens catholiques, dans le puissant renouveau intellectuel qui a marqué l'après guerre, un ensemble de règles et de mises en garde. La direction des Recherches, déjà constituée en collège à ce moment, a tenu grand compte des consignes pontificales. Elle a observé, dans les années suivantes, une certaine réserve vis à vis des sujets de théologie spéculative. Par contre, elle a continué d'assurer, dans les articles et les bulletins, le retour aux sources bibliques et patristiques. Il y a lieu de signaler à cet égard la publication des deux volumes de Mélanges (1951 1952) qui ont été offerts au R. P. Jules Lebreton, directeur des Recherches de 1927 à 1945, à l'occasion de son quatre vingtième anniversaire. Les soixante quatre contributions qui s'y trouvent réunies forment un ensemble impressionnant par le nombre et la qualité des collaborateurs : membres de l'Université officielle et du Collège de France, professeurs des Universités catholiques de France et de l'étranger, Bollandistes, spécialistes du clergé séculier et des divers Ordres religieux. Sur ce chiffre, les deux tiers des articles traitent de l'Écriture Sainte et des Pères de l'Église. Enfin la bibliographie du P. Lebreton, qui clôt ces Mélanges, renferme un dépouillement complet de ses bulletins d'histoire des Origines chrétiennes de 1921 à 1947. Dans la suite, et jusqu'à l'époque présente, les directeurs se sont spécialement préoccupés d'amplifier et de régulariser la publication des bulletins techniques. Pour certains d'entre eux, on pouvait déjà compter sur des collaborateurs fidèles. Le P. des Places assure, depuis 1931, le bulletin de la philosophie religieuse des Grecs. Le P. Daniélou a pris en 1947 la relève du P. Lebreton ; on appréciera d'autant plus la régularité de ses bulletins annuels qu'en matière d'Origines chrétiennes, la production présente est d'une ampleur jamais atteinte. Pour reprendre ou normaliser d'autres chroniques, il a fallu faire appel à de nouveaux collaborateurs. En ces dernières années, les Recherches ont pu assurer, à intervalles plus ou moins larges, une dizaine de bulletins nouveaux ou régularisés : exégèse et théologie de l'Ancien Testament (A. Lefèvre et J. Guillet), exégèse et théologie du Nouveau Testament (X. Léon Dufour, D. Mollat), critique textuelle (J. Duplacy), Égypte pharaonique et copte (P. du Bourguet), histoire des religions (J. Goetz), théologie augustinienne (H. Rondet), théologie médiévale (G. Dumeige), histoire des doctrines ecclésiologiques (J. Lecler), théologie moderne et contemporaine (C. Baumgartner), théologie protestante (R. Marlé). En 1953, le P. Follet, professeur à l'Institut biblique pontifical, avait même repris et très brillamment la chronique des religions babylonienne et assyrienne que le P. Condamin avait assuré Jadis pendant plus de vingt ans (1910 1931). Malheureusement, après la publication d'un second' bulletin, il est mort subitement à Rome (janvier 1956) et n'a pu être remplacé. Cet ensemble de bulletins critiques constitue pour nos lecteurs universitaires, professeurs de séminaires, érudits chargés de recherches une précieuse source d'informations sur l'activité théologique contemporaine. Quant aux articles et aux notes, ils continuent de faire une large place à l'Écriture Sainte et plus précisément à la théologie biblique. On ne s'en étonnera guère si l'on se rappelle les exigences actuelles de la méthode théologique. Celle ci ne réclame t elle pas, avant toute considération d'ordre spéculatif, l'examen approfondi du donné révélé, de la Parole de, Dieu ? A côté de ces travaux scripturaires, les études patristiques représentent la tradition des Recherches, depuis l'origine, avec une préférence donnée, soit aux premiers Pères, soit aux défenseurs de l'orthodoxie dans les luttes christologiques du V° siècle. Pour tous ces travaux la revue s'est plus largement ouverte encore aux savants catholiques. Elle n'est pas la revue d'une école, d'un cercle fermé. Dans sa spécialité, comme organe de recherches, en matière de théologie historique et spéculative, elle bénéficie des concours les plus divers, sous réserve de compétence technique et de sûreté dans la doctrine. Pour ce Mémorial du cinquantenaire, la direction a fait appel à d'anciens et toujours fidèles amis des Recherches : le P. Galtier dont la collaboration, en matière de théologie patristique, recouvre exactement le demi siècle, Mgr Lucien Cerfaux, le P. de Broglie, le P. Malevez, M. Chavasse. Elle a réuni également, avec d'éminents exégètes (H. Cazelles, A. Feuillet) et quelques collaborateurs plus jeunes (A. Lauras, X. Tilliette), ceux qui ont assuré, en 1946, la reprise normale de la revue : H. de Lubac, H. Bouillard, H. Rondet, J. Daniélou, J. Guillet, E. des Places, S. Lyonnet. Ainsi se trouve représenté, par ces divers concours, l'effort soutenu de trois générations au service de la science et de l'Église catholique. Rien n'indique qu'il se relâche. Bien au contraire. Les Recherches de Science Religieuse continuent. Joseph LECLER, S. J. |
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