Juillet-Septembre 2023 - Tome 111/3

Éditorial 111/3

Patrick C. GOUJON

Ce numéro renoue avec la tradition de la revue de publier un recueil de varia à intervalles réguliers. Le lecteur pourra lire deux articles substantiels, l’un de Christoph Theobald, que nous sommes heureux de retrouver comme auteur, l’autre de Benoît Vermander, jésuite français lui aussi, professeur de Sciences religieuses à Shanghai. Christoph Theobald, dans « L’Église au sein de l’histoire messianique de l’humanité », revient sur la nécessité pour le christianisme de reprendre la compréhension de la communion des Églises. Les raisons sont à la fois internes au mouvement de la foi, si nous acceptons de prendre en compte la tâche prophétique du peuple messianique qu’est l’Église. Mais les raisons tiennent aussi au temps que nous vivons, à l’âge de l’anthropocène, non parce qu’il faudrait s’aligner sur une mode écologique, mais précisément parce qu’il est donné à ce même peuple messianique la tâche de lire les signes des temps. L’urgence écologique se double, en quelque sorte, d’une urgence ecclésiologique à penser dans des Églises séparées la mission dans un monde pluraliste, et menacé d’être détruit. Christoph Theobald élabore ici une théologie de la foi. C’est à ce titre que peut être compris ce qui unit la démarche synodale actuelle avec la nécessité d’une présence missionnaire dans nos sociétés. Autrement dit, la foi missionnaire est en profond dessaisissement d’elle-même quand elle s’ouvre, pour être proclamée, à la délibération et à la conversation. La vie ecclésiale ne cesse de rappeler l’urgente nécessité de cette conversion pour que la mission ne soit pas un discours solipsiste, fût-il réenchanté, pour ne pas dire mirobolant et obsidional !

L’article de Benoît Vermander invite à un pas de côté. S’il s’inscrit sans peine dans les débats de la théologie fondamentale, son auteur nous ouvre à l’épistémologie théologique, dont nous sommes sans doute moins familiers dans nos prés français. « (Que) pouvons-nous connaître (de) Dieu ? » La typographie pose à elle seule la problématique. En établissant une série de modèles, l’article clarifie des concepts centraux de la théologie fondamentale. L’inconnaissabilité de Dieu peut tout à la fois s’opposer à la connaissance de Dieu, impliquée dans la théologie mais elle s’y articule. Le primat de la raison qu’accordent certains modes de connaissance se distingue du primat de l’expérience auquel tiennent d’autres, mais l’un et l’autre sont radicalement interrogés par la notion même de révélation, sans que pour autant la révélation puisse se dispenser de l’un comme de l’autre. Chacun lira dans ces pages la nécessité aujourd’hui, dans la ligne missionnaire et prophétique évoquée plus haut, de prendre en compte l’ensemble des discours possibles sur Dieu – et pour cela d’en proposer une typologie – car seul le partage, littéralement œcuménique, de nos langages sur Dieu peut nous préparer à l’accueil de celui qui demeure au-delà de tout langage et les fonde.

Viennent ensuite, à la demande du comité, trois notes critiques. La première est consacrée au livre d’Olivier Boulnois, Généalogie de la liberté, paru au Seuil en 2021, et la deuxième à l’ouvrage de Michael Theobald, Der Prozess Jesu, paru à Tübingen en 2022. Jérôme de Gramont a bien voulu se charger de la première. Le second ouvrage, après avoir été recensé dans le précédent bulletin de christologie, fait ici l’examen d’un point de vue exégétique par Jean-Noël Aletti. L’intérêt du premier ouvrage ne tient pas seulement à la démarche généalogique, et solidement érudite, de son auteur, mais à la thèse qu’il propose, à savoir non pas de considérer la liberté comme fondement de l’éthique, mais, inversement, de poser l’éthique comme condition de la liberté. De l’étude de l’histoire et de la théologie des récits de la Passion de Michael Theobald, Jean-Noël Aletti livre une consistante réflexion sur l’importance des modèles textuels qui tissent les écrits bibliques, en l’occurrence le modèle psalmique pour les récits de la Passion. Leur établissement engage l’interprétation exégétique et théologique de la Bible dont Michael Theobald est un maître. La troisième note, d’André Wénin, revient sur l’exigence d’un travail critique de la littérature biblique et la nécessité d’en rendre compte pour des communautés croyantes.

Le numéro fait ensuite la part belle à quatre bulletins, « Le Pentateuque, Livres Historiques et Histoire d’Israël », d’Olivier Artus, André Wénin et Dany Nocquet, puis à celui, portant sur la « Littérature prophétique », par Pierre de Martin de Viviés et Elena di Pede, auquel Dany Nocquet s’est également adjoint. Avant ce parcours dans l’étude des Écritures viennent le bulletin de Florian Mazel pour « L’histoire religieuse et sociale du Moyen Âge », et celui de « L’histoire moderne » de notre confrère Yves Krumenacker qui signe ici, à sa demande, son dernier bulletin. Nous le remercions vivement des années nombreuses où il a assuré ce service avec soin et discernement et lui souhaitons une heureuse retraite. Comme à l’accoutumée, nos bulletinistes ont établi parmi les publications de ces dernières années une sélection critique des ouvrages qui participent du débat contemporain de leurs disciplines. On notera l’extension, profitable, de la sélection à certains ouvrages dits de « vulgarisation ». Ce n’est pas une concession aux modes éditoriales, mais bien parce que des auteurs universitaires portent le souci de rendre accessible le meilleur de la recherche actuelle.

S’il y avait un fil à tenir pour ce numéro, il nous semble être donné par l’exigence de la mission de l’Église : interpréter ce qui nous arrive et donner accès à l’œuvre de Dieu dans le monde.

 

 

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