
Se convertit-on à l’écologie ?
La nécessité d’une transformation de nos modes de vie s’impose. L’urgence s’en fait sentir au rythme des sécheresses meurtrières et de l’extinction en masse des espèces animales et végétales, présages de sombres pertes humaines à venir. La pandémie du COVID a sonné une fois encore l’alarme, mais frappant familles et pays à l’échelle mondiale.
En 2015, l’encyclique du Pape empruntait au Cantique de François d’Assise ses premiers mots : « Laudato si’ », Loué sois-tu Seigneur. De la détresse à la louange, voilà un retournement propre à la dynamique des psaumes dans lequel s’exprime la foi chrétienne ! En rien François ne minimise pourtant la violence faite à la terre et aux pauvres qui, les premiers, endurent les conséquences des changements environnementaux. Voir l’étendue de la souffrance sans la restreindre à celle du genre humain, est-ce là la clé pour nous reconduire à découvrir la puissance du Créateur et espérer de Lui qu’il se manifeste en sauvant non pas l’humanité seule, mais sa Création tout entière ?
Pour dire ce mouvement, la foi chrétienne dispose d’un mot, la conversion. Elle oscille entre le cri d’urgence face à la perdition ou à la mort imminente, et l’espérance d’une issue possible, d’une restauration, d’un salut. « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », déclare Jésus-Christ au seuil de l’évangile de Marc, comme si, pour lancer l’aventure et son récit, il fallait mobiliser les forces en les tournant vers une bonne nouvelle à venir et pour la crédibilité de laquelle sont donnés des gages visibles aujourd’hui. Mais, semblerait-il, l’espérance d’un salut ne va pas sans affirmer ce qui le menace toujours et qui requiert de notre part un changement radical. Dans l’évangile de Luc, Jésus rétorque, à l’évocation de la chute de la tour de Siloé, que tous sont soumis à l’impératif de la conversion : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même » (Lc 13,1-9). Dans nos esprits contemporains, l’appel à la conversion se réduit peut-être à ce schématisme : si vous ne faites rien maintenant, plus rien ne sera possible demain. Il est probable que les analyses scientifiques de la crise écologique nous placent devant ce mur. Il n’est pas certain pourtant que le salut de la Création se joue dans cette alternative sans issue et exige de seulement brandir le danger pour provoquer les changements nécessaires. Les lecteurs de l’évangile de Luc se souviennent que l’exigence universelle de conversion prononcée par le Christ (« si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même »), est suivie par la parabole du propriétaire d’un figuier qui entend son vigneron le supplier de lui accorder encore un délai pour bêcher la terre et y mettre du fumier. Les écologistes, chrétiens ou non, n’auront pas tort de s’insurger : il n’est plus de répit possible. Serait-ce là le lieu du malentendu ? La conversion semblait le paradigme adéquat, car face au risque de la perdition, l’appel est sans concession. L’horizon apocalyptique donne un ton d’airain aux prophètes climatiques. Mais les chrétiens n’ont-ils pas expérimenté l’ouverture de l’histoire à l’espérance depuis la résurrection du Christ et l’attente de son retour qui ménage à la conversion le temps de l’existence, non pour l’attiédir, mais pour que mûrisse le fruit de chacune de nos vies, le temps venu ? On aura beau élever la voix sur les places publiques, le cœur et l’esprit sont lents à se convertir. Le Christ a pris en patience notre surdité, faisant de sa Croix non le lieu de la condamnation, mais celui de la miséricorde. L’urgence climatique ne fera pas changer l’Évangile de camp. Il y a donc un malentendu si l’on croit que proclamer la conversion suffit à rendre possible le changement nécessaire, surtout si l’appel à la conversion sonne comme un oukase.
Le Pape François use autrement du concept de conversion, repris à ses prédécesseurs. L’urgence ne faiblit pas ; la nécessité de la conversion, pas davantage, mais elle demeure radicalement conversion à la Bonne Nouvelle, d’où le titre paradoxal de l’encyclique : Loué sois-tu ! L’on pouvait certes bien s’attendre à ce que le pape ne substitue pas à l’annonce de la foi un discours politique, mais il montre comment la foi au Dieu de Jésus-Christ ne pouvait pas tenir les croyants à l’écart des changements profonds de modes de vie et de modèles économiques imposés par la crise environnementale sans pour autant confondre la visée théologale de la conversion chrétienne avec les nécessités de la survie de la planète. L’apport novateur de l’encyclique – dont la réception large en dehors de l’Église est le signe – est d’inviter les chrétiens à entrer dans un débat qui n’est pas le leur en propre – la conversion écologique étant une question globale à laquelle la nécessité de la conversion théologale des croyants peut, à tout le moins, contribuer. Relisons simplement un des premiers paragraphes de Laudato si’ qui introduit cette articulation du théologal à l’environnemental.
J’adresse une invitation urgente à un nouveau dialogue sur la façon dont nous construisons l’avenir de la planète. Nous avons besoin d’une conversion qui nous unisse tous, parce que le défi environnemental que nous vivons, et ses racines humaines, nous concernent et nous touchent tous. Le mouvement écologique mondial a déjà parcouru un long chemin, digne d’appréciation, et il a généré de nombreuses associations citoyennes qui ont aidé à la prise de conscience. Malheureusement, beaucoup d’efforts pour chercher des solutions concrètes à la crise environnementale échouent souvent, non seulement à cause de l’opposition des puissants, mais aussi par manque d’intérêt de la part des autres. Les attitudes qui obstruent les chemins de solutions, même parmi les croyants, vont de la négation du problème jusqu’à l’indifférence, la résignation facile, ou la confiance aveugle dans les solutions techniques. Il nous faut une nouvelle solidarité universelle. Comme l’ont affirmé les Évêques d’Afrique du Sud, « les talents et l’implication de tous sont nécessaires pour réparer les dommages causés par les abus humains à l’encontre de la création de Dieu ». Tous, nous pouvons collaborer comme instruments de Dieu pour la sauvegarde de la création, chacun selon sa culture, son expérience, ses initiatives et ses capacités.
La conversion écologique s’impose à tous : elle est portée par un mouvement mondial, qui n’est pas spécifiquement chrétien (et nos articles reviendront sur les critiques radicales portées à l’anthropocentrisme chrétien et à ses effets supposément ravageurs sur la planète). Comme toute conversion, souligne le pape, la conversion écologique appelle un examen des obstacles que nous mettons et la mise en œuvre de décisions radicales à la hauteur des défis posés. La foi chrétienne peut s’offrir comme une des pédagogies spirituelles de la sobriété heureuse. Mais, poursuit François, l’exigence de conversion écologique, qui vaut pour tout homme, se joue pour les croyants parce que nous sommes « instruments de Dieu pour la sauvegarde de la création ». La conversion est entendue sous un double registre, d’abord écologique : elle se pose comme urgence d’une situation impossible à contourner, et en cela, elle ne souffre aucun délai. La nécessité de la conversion ici n’est pas commandée, pourrait-on dire, par la notion évangélique de conversion à Dieu. En revanche, c’est au nom d’une théologie de l’Alliance, et précisément d’une théologie de la coopération des créatures au Créateur, et donc d’une anthropologie théologique de la grâce et de la liberté, que les chrétiens doivent participer à l’effort mondial, et non spécifiquement chrétien, de la préservation de la planète et aux transformations qu’elle implique. Les articles de Euvé, Artinian-Kaiser et Howles éclaireront cette proposition. C’est en raison de son attachement à Dieu, qui demande la conversion de toute la vie, par la grâce de la mansuétude divine, que le chrétien participera à l’œuvre commune de conversion écologique, qui est exigée sans délai mais qui relève de l’action de tous et non d’un agenda piloté par les chrétiens. La nécessité de la conversion écologique qui s’impose comme une loi de nos actions requiert l’entrée dans une sagesse à laquelle nous initie la vie de foi et qui peut se partager avec d’autres (ce que montre ici Luciani). C’est l’hypothèse que l’on voudrait exposer au seuil de ce dossier, préparatoire au colloque des RSR (17-19 novembre 2022) : La conversion écologique en question dont le programme est annoncé en fin de ce numéro.
Nous interrogerons la pertinence de la notion théologique de conversion quant à l’écologie alors même qu’est reconnue la nécessité de transformer radicalement nos modes de vie. Il fallait d’abord que ce numéro préparatoire au colloque établisse un état de la question, sans se perdre dans l’immense bibliographie et les nombreuses problématiques liées à la crise écologique. D’une certaine manière, d’autres numéros nous ont déjà portés sur ce terrain, en particulier en 2019, le volume intitulé « Repenser la création à l’âge de l’anthropocène » (tome 107/4), et les deux livraisons de 2020 « Vivre le temps de l’histoire », consacré l’un à l’apocalyptique l’autre à la sagesse. Si ces sujets ont été écartés de ce présent numéro et s’ils ne font pas l’objet de communication au colloque de novembre, c’est que le comité de rédaction a pensé la question de l’écologie sur cette longue période. C’est à François Euvé, qui avec Jean-Louis Souletie a élaboré ce dossier et ce projet de colloque avec l’ensemble du comité des RSR, que revenait d’exposer l’histoire théologique de la notion de conversion dans le premier article, « La lente émergence de l’idée de conversion écologique dans le monde catholique ». La question a été posée il y a près de cinquante ans, en bonne part pour réagir aux attaques de Lynn T. White qui rendait le christianisme occidental largement responsable de la crise écologique. Le discours magistériel s’est transformé, mesurant la nécessité d’une approche critique de l’anthropocentrisme encore tranquillement affirmé à Vatican II, mais insuffisante pour penser ce qui était nécessaire pour affronter la crise écologique, à la fois au plan d’une théologie de la Création, et à son articulation au salut, et en ce qui concerne une réflexion morale et spirituelle sur les dynamiques de conversion, comme le donnera à lire l’article de Rebecca Artinian-Kaiser, « Restauration et transformation. Une approche théologique de la restauration écologique », qui fait le point sur les modèles de conversion proposés (en interrogeant particulièrement celui de restauration), se pose fondamentalement la question du statut des acteurs de la transformation, de l’échelle de leur implication (de son jardin privé à l’action politique globale), du rapport à l’histoire qui s’y joue (restaurer le passé, rendre possible l’avenir), à l’espace et à son occupation, de leur conception de l’action. Enracinée dans la théologie anglophone, Rebecca Artinian-Kaiser, du Laudato si’ Research Institute de l’Université d’Oxford, fait entendre l’importance de la foi en la résurrection et d’une théologie de l’amour pour forger une sagesse propre à participer à la conversion écologique requise de tous. Le lien à la Sagesse est également au cœur de l’étude que propose Didier Luciani, de l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve, « La Torah d’Israël, chemin de sagesse écologique ». Outre une précieuse clarification de ce que l’étude des Écritures peut apporter à la réflexion sur la crise écologique, celle-ci ne faisant pas partie de l’horizon biblique, l’auteur s’en tient à l’analyse de deux chapitres du Lévitique, déterminants pour comprendre l’association de la clameur de la terre à la clameur des pauvres dans Laudato si’ (§49). Ne pas moissonner tout le champ ni tout le temps et préserver un espace à glaner pour le plus pauvre sont loin de s’imposer comme des solutions techniques à des problèmes de gestion des ressources et des approvisionnements. En faisant face à la tentation de la jouissance et de l’exploitation exclusive, la Loi ouvre un chemin de sagesse pour honorer Dieu et prendre soin du pauvre et de l’étranger. L’instauration de l’année sabbatique, inscrivant la pratique de la jachère dans le temps long des générations, conduit celui qui obéit à la Loi à s’interroger sur son rapport à la terre, à la considérer comme partenaire de l’alliance entre Dieu et l’homme. Le lecteur trouvera sans peine ici des éléments fondamentaux pour revenir à ce déplacement suggéré par le Pape François pour agir au sein de la nécessaire conversion écologique comme partenaire de l’alliance avec Dieu. Par un autre biais, la question de l’action et du statut des acteurs des transformations écologiques reviendra dans l’article de Timothy Howles, lui aussi du Laudato si’ Research Institute d’Oxford, centre de recherches de nos confrères jésuites de Campion Hall, qu’il consacre largement à la pensée de Bruno Latour. Comment la crise écologique est-elle une invitation à repenser politiquement et théologiquement la relation de l’homme à la nature ? Il nous a paru nécessaire auparavant de faire un détour par le Moyen Âge. Nombreuses sont les tentatives en effet en théologie de revenir aujourd’hui vers la tradition patristique et médiévale pour y trouver de quoi proposer de nouvelles cosmologies théologiques. Arnaud Montoux, professeur au Theologicum de l’Institut Catholique de Paris, et spécialiste de théologie médiévale, se risque dans un essai à montrer comment la Création aspire au salut. Mais loin d’être saisie comme cosmos ordonné, la Création, telle qu’elle est analysée par l’auteur à partir de représentations architecturales et de visions de mystiques du XIIe siècle, aspire au Salut dans sa matière chaotique même. Est suggérée pour aujourd’hui une posture théologique et poétique qui ne manquera pas d’interroger notre rapport à la matérialité et au monde que postulent les sciences et l’action telles que nous les avons dorénavant organisées.
Avec ce dossier, nous posons de premiers jalons pour une réflexion qui, souhaitons-le, se déploiera dans le colloque, auquel vous êtes conviés et pour lequel nous vous serions reconnaissants d’inviter celles et ceux sensibles à cette question d’urgence de la conversion écologique.
Nous retrouvons dans ce numéro le bulletin de théologie fondamentale que Benoît Bourgine et Anthony Feneuil ont préparé, ainsi que celui de théologie morale, concocté par Alain Thomasset, Catherine Fino et Anne-Solen Kerdraon. Que tous trouvent l’expression de notre gratitude. Enfin, il me faut présenter des excuses à Florian Mazel et à Dominique Iogna-Prat : dans la note de lecture que celui-ci a consacrée au remarquable ouvrage de celui-là, les références ont disparu de notre dernier numéro des RSR. Les voici rétablies : Nouvelle Histoire du Moyen Âge, Florian Mazel (dir.), Seuil, Paris, 2021, 1056 p.
