
Le champ des sciences religieuses et théologiques que la Revue a vocation à couvrir est si vaste qu’elle ne fait que de rares incursions dans le domaine, lui aussi considérable, de la spiritualité, de son histoire et de sa théologie. Aucun de nos lecteurs ne s’étonnera cependant qu’une revue de la Compagnie de Jésus ne tienne à célébrer son fondateur et son acte de fondation, le 450e anniversaire de la naissance d’Ignace de Loyola, associé au 400e anniversaire de l’approbation romaine de la Compagnie. Les nombreuses publications, réunions académiques et manifestations publiques qui ont salué ce double événement en beaucoup de pays au cours de l’année 1991 attestent la place encore occupée par les fondations ignatiennes dans la culture de notre vieille Europe, elle-même à la veille d’une nouvelle étape capitale de son histoire. Mais l’évocation du passé ne nous détournera pas du présent, car nous chercherons plutôt à les éclairer et féconder l’un par l’autre, soumettant la pensée d’Ignace aux questionnements culturels de notre temps et la laissant interroger notre réflexion théologique d’aujourd’hui.
L’ épreuve du temps. » C’était le titre d’un article écrit pour la revue Christus en 1966 par Michel de Certeau, où il posait précisément cette question : qu’est-ce que lire une tradition et, en particulier, pour un jésuite, qu’est-ce que s’intégrer à la tradition issue d’Ignace ? M. de Certeau y mettait en garde contre la double illusion de croire qu’on peut retrouver la pureté de l’origine par-delà le temps ou remonter le cours sans faille d’une tradition, ou, inversement, s’arracher totalement au passé en s’abandonnant aux courants du jour. Car le regard projeté d’aujourd’hui sur le passé le change, la fidélité à la tradition reçue la retransmet en l’innovant, cependant que le passé continue secrètement d’habiter le présent qui s’en éloigne inexorablement. On ne peut suivre une tradition qu’en la recommençant, ni l’interpréter sans se séparer d’elle, on doit résister au passé et lui laisser le droit de nous résister. « Mais nous constatons la proximité des commencements si nous discernons en eux un mouvement déjà orienté vers le projet qui nous porte à leur recherche » (La faiblesse de croire, Seuil 1987, 53-74, 59).
Ces lignes pourraient définir le projet qui est le nôtre de relire « Ignace de Loyola à l’épreuve du temps ». Nous ne prétendons pas nous livrer à la reconstitution historique de la vraie pensée d’Ignace ni restituer l’interprétation authentique de ses écrits en arrachant l’une et l’autre aux méfaits du temps. Nous voulons au contraire examiner comment il a traversé l’histoire qui nous éloigne de lui, et ce qu’il nous dit, s’il a encore quelque chose à nous dire, quand nous lui posons les questions des hommes d’aujourd’hui ; comment nous le comprenons quand nous le lisons comme nous lisons les écrits de notre temps, et ce qu’il nous dit de Dieu, s’il peut encore nous aider à le chercher. Portés vers lui par le projet d’habiter notre histoire, et non son passé, nous espérons recevoir de lui, venant à notre rencontre, une impulsion à construire notre propre vérité, une ressource d’avenir, cachée en lui, que les siècles postérieurs, quoiqu’ils en aient aussi vécu, nous ont laissée à découvrir et à exploiter.
La preuve qu’Ignace est encore en acte de nous parler, c’est que ses Écrits viennent d’être publiés cette année en langue française sous la direction du jésuite Maurice Giuliani. Que signifie l’acte de publier en édition critique et de traduire des textes vieux de plusieurs siècles ? Peut-on espérer retrouver la personnalité, la pensée, l’écriture originale de l’auteur ? C’est la première question à se poser, et nous l’avons adressée à un historien, Jacques Le Brun. Éditer un texte ancien, ce n’est pas simplement faire œuvre d’archéologie, c’est un acte culturel et éthique ; comme le suggère l’étymologie du mot, c’est la décision de donner le jour, de faire exister dans le présent un homme du passé dont la voix se mêle à celle de notre passé, et c’est aussi l’acte de s’en séparer pour vivre notre propre aventure à nos propres risques, comme il nous en donne l’exemple et l’impulsion.
Mais, puisqu’il s’agit du droit de vivre, Ignace ne mérite de survivre dans notre avenir que s’il s’avère capable de nous aider à le construire : qu’en est-il en vérité, de quel projet d’histoire est-il porteur ? Difficile mise en cause, qu’il ne serait pas honnête de dissimuler ; nous en avons confié l’instruction à un théologien latino-américain, Juan-Luis Segundo. Les écrits d’Ignace homme d’action, supérieur d’ordre, sont incontestablement porteurs d’un message dynamique dans lequel ses fils jésuites, soucieux d’aider leurs frères à vivre debout, se reconnaissent volontiers. Mais son œuvre maîtresse, les Exercices spirituels, telle qu’elle a été véhiculée jusqu’à nous par une tradition interprétative fortement marquée par une spiritualité de l’épreuve, ne semble pas également inspirante à des hommes préoccupés de l’histoire à faire. Il est vraisemblable, cependant, que des relectures faites dans des temps et des sites différents produisent des écarts d’interprétation.
Notre compréhension d’Ignace a beaucoup changé dans la seconde moitié de ce siècle, parce que son discours n’est pas resté confiné dans les enclos de la spiritualité, mais a été exposé au grand jour de la modernité culturelle. Il a été soumis du dehors aux interrogations critiques des nouvelles rationalités. Il a été également interpellé du dedans, car qui vit de la tradition ignatienne ne peut pas mener deux vies parallèles, l’une individuelle et spirituelle, l’autre sociale et culturelle, maintenues dans l’ignorance l’une de l’autre. En ces temps où se répandent les philosophies de la subjectivité et où s’épaissit l’éclipsé de Dieu, que signifie de s’enfermer dans la solitude des Exercices pour chercher Dieu et quelle lumière peut-on y trouver pour comprendre notre monde et parler avec lui ? Après que Freud a dévoilé la loi du désir inconscient qui traverse tout discours et avant tout le discours religieux, quel sens, quelle vérité peut-on trouver à l’aventure de la foi et de la vie religieuse ? Deux jésuites contemporains ont ruminé ces questions, l’un, le théologien allemand Karl Rahner, en méditant le livre des Exercices spirituels, l’autre, le psychanalyste français Louis Beirnaert, en relisant avec prédilection le Journal d’Ignace. Un jésuite et une psychanalyste, Martin Maier d’un côté, Françoise Baldé de l’autre, nous présenteront ces deux relectures de la pensée théologique et de l’expérience spirituelle d’Ignace.
De tous ses écrits, les Exercices spirituels sont ceux qui ont eu le plus d’influence dans l’histoire du fait qu’ils ont été pratiqués : ils ont animé la vie de la Compagnie, inspiré ses activités apostoliques, ainsi que la vie et les activités d’autres instituts religieux ou groupes de laïcs ; ils ont été à travers les siècles et ils sont toujours le lieu et le temps privilégiés de la relation des « ignatiens » à d’autres personnes. Si leur interprétation a beaucoup évolué de nos jours, outre les motifs qui viennent d’être avancés, c’est parce qu’on s’est intéressé à leur pratique plus qu’aux représentations théologiques ou anthropologiques qui s’y trouvent impliquées : l’expérience de la liberté faite par le retraitant (ainsi, le philosophe français jésuite Gaston Fessard), les discours qui se croisent entre le retraitant, Dieu et celui qui « donne » les Exercices (ainsi l’écrivain français Roland Barthes). Les recherches historiques menées à la même époque sur la manière de donner les Exercices amenaient à en changer la pratique et à privilégier, précisément, l’expérience vécue par l’exercitant et l’écoute de son discours. Un bon exemple en est fourni par un livre récent de Maurice Giuliani, L’expérience des Exercices spirituels dans la vie, dont P.-A. Fabre rendra compte à la fin de ce recueil. Il a résulté de cette double évolution, théorique et pratique, une nouvelle intelligence de la pratique des Exercices et, par voie de conséquence, de la théologie qui la sous-tend ; aussi avons-nous demandé à un habitué de ces méthodes retrouvées, Adrien Demoustier, de nous faire la théorie de sa pratique.
Pour mettre un terme à cette évocation, forcément restreinte, de « l’épreuve du temps » subie par la figure et les écrits d’Ignace de Loyola, il convient d’élargir notre regard aux dimensions de l’histoire. Comment Ignace est-il entré dans les temps modernes, qui sont les nôtres ? Quelles traces y a-t-il laissées, que des gens d’aujourd’hui pourraient relever et suivre, comme lui-même à l’aube de sa carrière relevait l’empreinte des pas de Jésus sur le rocher de l’Ascension ? À cette dernière question, Pierre-Antoine Fabre, spécialiste de la littérature du XVIe siècle et collaborateur de l’édition des Écrits, a accepté de répondre. Ignace est entré dans l’histoire par un acte de fondation, en s’éloignant du passé qui l’avait conduit jusque-là. Mais suffit-il d’être entré dans l’histoire pour lui appartenir à jamais ? Pour qu’un homme du passé soit considéré comme partie prenante de l’histoire d’aujourd’hui, suffit-il que son nom soit encore prononcé par les historiens du passé, ou que son souvenir soit pieusement entretenu par des disciples ? Avec cette interrogation, la question de l’origine rejoint sans doute celle de la mort. Ignace n’est pas mort si son œuvre continue à produire de l’histoire et tant que des vivants décident de faire route avec lui. À condition que, le précédant autant que le suivant, ils soient restés vraiment vivants, c’est-à-dire déliés des bandelettes du passé et capables eux-mêmes de faire œuvre de créateur. L’éloignement de l’absent ravive sa présence.
Ce recueil consacré à Ignace de Loyola ne cherche pas vraiment à se souvenir de son passé ni à recueillir le message qu’il nous adresse du fond des âges disparus ; loin de prétendre le soustraire à l’épreuve du temps, nous voudrions écouter, dans l’irréductible nouveauté de notre temps, la parole vive que lui rend aujourd’hui l’invocation de son nom sur l’histoire qu’il nous a ouverte en nous l’abandonnant.
Le Père Henri de Lubac fut, au lendemain de la dernière guerre mondiale, l’ardent promoteur dans cette revue du renouveau de la recherche théologique. L’annonce de sa mort nous est parvenue trop tard pour que nous puissions faire autre chose que saluer sa disparition. Dès que le programme de nos publications le permettra, nous rendrons à sa personne et à son œuvre l’hommage qui leur est dû. En attendant, nous associons, avec une piété fraternelle, à la grande figure d’Ignace de Loyola, la mémoire de l’un des plus illustres de ses fils parmi nos contemporains.