
L’œuvre de Joseph Moingt : l’actualité de l’acte de croire
Consacrer un numéro entier des Recherches de Science Religieuse à la pensée de Joseph Moingt s’est imposé dès le lendemain de sa mort à l’été 2020. Il ne s’agissait pas de lui rendre hommage, dette dont Joseph Doré et Christoph Theobald s’étaient acquittés en réunissant le volume Penser la foi, recherches en théologie aujourd’hui (1993), qui marquait une étape importante dans la réception de la pensée de Moingt. Mais qui aurait pu prévoir que le théologien, âgé alors de 88 ans, portait en gestation son opus magnum ? La longévité exceptionnelle de son activité théologique suscite à elle seule l’étonnement ; on aurait pu s’attendre à ce que L’homme qui venait de Dieu (1993) y mît un terme, mais l’intérêt de ses ouvrages parus depuis 1993 est des plus marquants. Avec le millier de pages de la trilogie Dieu qui vient à l’homme, qui s’acheva en 2006, rien n’était encore conclu. Les deux volumes de Croire au Dieu qui vient marquèrent son centenaire, l’un en amont, 2014, l’autre en aval, 2016, prélude – si l’on ose dire – à son Esprit du christianisme, publié en 2018.
Par-delà le caractère monumental de la production, depuis la taille inhabituelle de la thèse consacrée à Tertullien, retiendra notre attention ici l’acte théologique – et son actualité, que Moingt ne voulait plus séparer l’un de l’autre. Tous les auteurs de ce dossier montrent combien la théologie se joue, se risque, se pense donc, dans un présent inquiet de l’avenir, et cela en raison même du Dieu dont elle rend compte. Le passé vaut pour ce qu’il inaugure, ce qu’il instaure et appelle. Chacun des articles se concentre forcément sur un aspect de la pensée qui certes se nuance et évolue, parce qu’elle se déploie sur une telle longue durée, mais toujours en le reliant au cœur des thèses théologiques que l’œuvre articule, tâche ô combien délicate, même si frappe une continuité de méthode et de principe, énoncée dès les premiers travaux : la Tradition enrichit l’expression et la pensée de la foi.
La fidélité de Moingt à ce principe mit pourtant sa pensée rudement à l’épreuve. Il en a rendu compte lui-même dans les préfaces, prologues et épilogues qui ponctuent son œuvre. Loin d’être des appendices autobiographiques, ces pages témoignent de la manière dont le théologien vécut l’inadéquation de la théologie aux formes de pensée de son temps et le défaut d’articulation de l’intelligence de la foi en Église lorsqu’elle se limite à n’être que l’expression du magistère. Moingt ne faisait pas mystère de l’empreinte hégélienne qu’il avait donnée d’abord à son attention à la constitution du discours chrétien, objet de son enseignement à Fourvière, pas plus qu’il n’occultait le bouleversement que fut pour lui de se découvrir trop éloigné des évolutions qu’avaient connues la philosophie puis les sciences humaines auprès desquelles il se nourrirait dorénavant. Il prit sur lui de traverser patiemment la modernité, jusqu’à ses plus récentes interrogations ; il avait trouvé en particulier chez Merleau-Ponty le concept de « chair du monde » dans lequel penser le récit de la venue de Dieu : il fit le pari audacieux de prendre le temps de comprendre son temps sans pour cela s’en soustraire. La direction des RSR, de 1968 à 1997, comme ses multiples engagements ecclésiaux, le firent longuement demeurer dans l’inquiétude du croire et la recherche de fidélité à la foi dont le sujet est l’Église. Plus contemporain de Hans Urs von Balthasar (1905-1988) et de Karl Rahner (1904-1984), son projet théologique l’apparente davantage aux propositions systématiques de la théologie protestante de Wolfhart Pannenberg (1928-2014), Jürgen Moltmann (1926) ou de Eberhard Jüngel (1934-2021), à qui Moingt reconnaît que son Dieu mystère du monde (1977) l’avait fortement influencé. Nettement exposé dès L’homme qui venait de Dieu, le projet de penser la foi dans sa totalité s’affirme à la fois dans son appartenance à l’Église catholique, avec toutes les tensions que cela implique, et comme capacité d’interpréter la Tradition dans ce récit de la venue de Dieu dans l’histoire de l’humanité, tel que ce récit peut être composé aujourd’hui.
Par souci d’inviter le lecteur à penser à son tour, Joseph Moingt tenait à l’élégance de la langue pour présenter la rigueur de raisonnements complexes et systématiques. L’œuvre du théologien s’accomplit en son temps parce que le théologien n’a rien d’autre à penser que l’acte même de croire qui se conjugue toujours dans le présent de celles et ceux qui se reconnaissent rejoints par le Dieu qui vient. La fidélité à la pensée de la foi, à penser comment la foi peut se penser et donne à penser, est née de cette rupture décidée : le théologien reçoit des Écritures et de la Tradition la force de ses initiatives parce que les croyants – toujours à l’horizon concret de la pratique théologienne de Moingt – requièrent, pour vivre et agir, une foi pensée. Pour Moingt, la théologie n’a de sens que dans l’actualité d’un croire où elle trouve sa source. Pour cela, l’invitation à une refondation ecclésiale s’est accentuée au fil de l’œuvre – et l’on se dit qu’elle rejoint ici notre actualité la plus douloureuse et la plus vive.
On pourra suivre dans ce dossier un fil clairement tendu pour saisir la théologie de Moingt, révélatrice des transformations des sociétés et de l’Église. Un premier article, d’Isabelle Chareire, fait bien plus que retracer et situer l’itinéraire de Moingt. Il expose les lieux théologiques et la manière dont il les revisite dans les débats qu’il noue avec exégètes et théologiens. Il fallait ensuite revenir à ce lieu matriciel qu’a été la patristique. Michel Fédou s’en acquitte en signalant comment s’articule l’ensemble de l’œuvre à ce moment de la constitution du discours chrétien. Il souligne la transformation du statut de la patristique dans la pensée de Moingt qui s’était donné pour règle de relire les affirmations doctrinales patristiques à la lumière de l’Évangile, « axe de l’histoire et de la vérité du Christ ». L’examen du rapport à l’Écriture chez Moingt s’imposait alors pourvu qu’il soit traité du sein même de son œuvre, ce que propose, avec force, Pierre Gisel. En dialogue de longue date avec Joseph Moingt, cette place lui revenait, et cela d’autant que son article montre à quel point Moingt tenait à légitimer sa pratique de lire en théologien les Écritures, ce qui ne pouvait pas ne pas susciter les questions des exégètes. L’épistémologie de Moingt apparaît dès lors bien dans les décalages qu’il ne cessait de produire, dans son intérêt pour l’histoire comme dans son travail de la Bible, où se joue, précisément, pour l’exégète comme pour le théologien un rapport à l’histoire que Moingt ne cessa jamais de critiquer dès qu’il prenait l’apparence d’un retour aux sources comme fondement au lieu d’y lire la source d’une inspiration. La liberté revendiquée d’un rapport aux Écritures de l’acte théologique – articulé aux sciences du texte et à la connaissance historique – signe l’importance dans la théologie de Moingt d’une constante, et difficile, articulation de la Tradition à ce que devient Jésus dans l’histoire, et qui s’explicite dans l’attention à la narrativité, que, là encore, il élabore en décalage avec la pratique commune de l’exégèse.
Les trois articles suivants, tout en ayant en commun avec les trois premiers de ne jamais oublier la présentation du caractère systématique de la pensée de Moingt, entrent dans une évaluation critique des perspectives ouvertes. Jean-Pol Gallez, auteur d’un ouvrage remarqué sur Moingt, publié en 2015 chez Peeters, s’attache à la question de son ecclésiologie. À nouveau, il est impossible de perdre de vue que Moingt cherche des solutions possibles alors même que le fossé entre l’Église et la culture européenne ne cesse de se creuser. Par un nouveau côté, cet article éclaire encore la « méthode généalogique » de Moingt, qui vise à activer la mémoire ecclésiale de l’identité chrétienne, où comme l’exprime Gallez, l’Église se souvient « de sa liberté originelle d’interpréter l’événement Jésus-Christ ». Trouvant place dans la thèse théologique centrale de la venue de Dieu dans le monde, l’ecclésiologie de communion de Moingt invite à des réajustements du principe communautaire et du ministère sacerdotal pour que soit accomplie la mission de l’Église reçue de l’Esprit, chargée de poursuivre l’envoi du Christ dans le monde. Il est certain que le lecteur trouvera dans cet article des critères pour la démarche synodale en cours.
Restait enfin à revenir sur ce qui pourrait se présenter comme la clé de voûte de la pensée de Moingt, sa théologie trinitaire et la question disputée de la préexistence du Verbe. C’est à Vincent Holzer, que revient cette tâche délicate qui ne pouvait traiter du problème dogmatique en esquivant son versant philosophique. Ultimement, la théologie trinitaire requérant de penser le monde comme lieu de la venue de Dieu, et la philosophie contemporaine exigeant de penser le monde comme monde historique, c’est bien le statut de l’ontothéologique, et de sa critique par Moingt, mais aussi la possibilité de retourner cette critique contre Moingt, qui est interrogé. Holzer, en s’attachant à décrire « l’heuristique trinitaire chrétienne » et ses apories, évalue l’ambition de Moingt de « rendre intégralement raison de l’Incarnation ». Un dernier article, sous la plume de Christoph Theobald, offre un parcours récapitulatif de l’œuvre de Moingt et de son projet de se penser comme théologie systématique, d’exprimer la totalité qui va de la naissance de la foi à la foi qui se pense sous le jour de la raison critique et qui s’achève dans la foi qui agit, le tout dans une narration théologico-philosophique. Theobald choisit d’évaluer la mise en œuvre de ce projet à partir de son genre littéraire tel qu’il s’élabore et se reprend toujours différemment aux différentes étapes de la publication. Il propose ainsi une relecture critique de la genèse de la pensée de Moingt et des ouvertures qu’elle propose aujourd’hui. Il fait voir le tour singulier d’une œuvre toujours en train de se faire en raison de la crise même de la foi, de ses interlocuteurs, mais aussi de celle du théologien lui-même. Loin d’en affaiblir la portée théologique et ecclésiale, ce style d’une théologie « in progress », ne cesse d’interroger les possibilités qui sont offertes à celles et ceux qui croient d’annoncer en Église l’Évangile. Toutefois, souligne Theobald, si le projet systématique est légitime, c’est bien la forme que Moingt lui a donnée, forme restée tributaire d’une certaine épistémologie de la foi, qui peut être interrogée. Les lecteurs dessineront leur parcours dans ce dossier en étant toujours invités à revenir à l’œuvre de Joseph Moingt que la rédaction des RSR entend ainsi honorer dans sa force de proposition avec toutes les questions que légitimement un tel projet suscite quand il s’accomplit avec cette rigueur et cet allant.
Il faut ajouter encore une note, un hommage, pour un autre des théologiens jésuites qui a marqué par son érudition, sa pédagogie et son esprit bienveillant les RSR. Bernard Sesboüé nous a quittés le 22 septembre dernier. Né en 1929, entré dans la Compagnie de Jésus en 1948, Bernard Sesboüé avait été envoyé à Rome pour son doctorat consacré à Basile de Césarée. Les Pères de l’Église restèrent toute sa vie une source pour ses recherches, son enseignement et son engagement à une des causes qui lui tint le plus à cœur, l’œcuménisme. L’enseignement l’avait conduit à construire patiemment une théologie dogmatique où tous les aspects de la foi et de la vie chrétienne se trouvent honorés. Pétri d’histoire de la théologie, qu’il a magistralement contribué à renouveler, comme en témoigne l’Histoire des dogmes en quatre volumes publiés entre 1994 et 1996, Bernard Sesboüé était réputé pour l’équilibre de ses positions, y compris quand il savait se risquer sur la théologie des ministères ou l’ecclésiologie. Écrivain infatigable, publiant jusqu’en 2020, conférencier à la clarté sûre, il a initié au labeur de la théologie des générations d’hommes et de femmes, en France et à l’étranger, grâce aux traductions de nombre de ses ouvrages. Notre revue lui doit son engagement fidèle pour les bulletins de patristique, de théologie dogmatique, sa participation au comité de rédaction sous la férule de Joseph Moingt, et ses conseils toujours appréciés.
