Avril-Juin 2023 - Tome 111/2

Éditorial 111/2

Patrick C. GOUJON

La conversion écologique en question

Un constat s’est imposé au dernier colloque des RSR : la créativité, l’intelligence et la pugnacité sont à l’œuvre pour transformer nos modes de vie et nos rapports à la terre, menacée par l’exploitation effrénée que nous en faisons.

L’aggravation de la crise écologique est sans précédent, et les oppositions aux changements d’économie et de politique nécessaires pour y faire face sont farouches. Il n’est plus possible aujourd’hui de nier les efforts prodigués pour se lancer sur la voie d’une transition écologique. Pour autant, difficile de se défaire de notre impuissance et des sentiments multiples qu’elle engendre. Serait-il contradictoire de remarquer d’un côté les initiatives, de nature et d’ampleur variées, et d’en rester de l’autre à déplorer l’impuissance des transformations entreprises et le peu d’acteurs engagés, comme si le changement n’opérait qu’à la marge ? Paraît-il bien raisonnable d’évoquer le « sentiment » d’impuissance que suscite l’incapacité effective à renverser des modes de production et de consommation destructeurs, comme si les émotions avaient quelque rôle positif à jouer pour faire face à des enjeux d’une telle ampleur ? Le colloque rappelle les voies à ouvrir, et déjà ouvertes, sur les plans théorique et pratique. Les solutions techniques seront insuffisantes. Il y faut une mobilisation des acteurs, entreprises, États, citoyens, difficiles à détacher abstraitement des personnes et de leur choix, de leur capacité à débattre, et à s’entendre, alors même que des motivations contradictoires guident les intérêts des uns et des autres. L’avancée vers des transformations de nos rapports à la Terre et à tous ceux qui la composent et la peuplent ne peut se passer de débats.

C’est ce que ce volume réunissant les communications du colloque de novembre dernier tente de faire. Certes, ne sont pas publiés dans ces pages les échanges qui ont eu lieu. Mais, ils pourront se poursuivre grâce à ce numéro, composé, comme notre colloque, pour offrir les conditions d’un dialogue. La méthode est celle que met en avant le pape François dans Laudato si’. L’urgence de la conversion appelle au ralentissement requis par l’écoute et au débat nécessaire à chacun pour avancer ensemble.

L’encyclique de 2015 a reconnu la gravité de la situation climatique. La nécessité de la transformation de nos modes de vie, de production, de nos politiques, de nos représentations du monde, etc. affirmée dans l’encyclique ne fait plus aucun doute. Mais la voie proposée est-elle crédible ? Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette encyclique que de s’intituler Laudato si’. Car, pour alerter sur la nécessité d’une conversion, pourquoi aller chercher un chant de louange, le poème d’un saint du Moyen Âge, certes connu pour avoir dialogué avec les oiseaux, et chanté sa sœur la Terre ? La foi chrétienne ne sert-elle pas un succédané de l’opium du peuple par l’émerveillement devant la création auquel elle invite ? Bien sûr, non, répondra-t-on en chœur, mais il faudra s’interroger sur ce chemin étonnant proposé par François, le pape, et le recours, bien installé désormais, à la notion de « conversion », du moins chez les chrétiens investis dans la transition écologique (ce dont traitent les articles de F. Revol, F. Boissier, W. Lesch et P. C. Goujon). Car l’encyclique est tout sauf un déni de la violence faite à la terre, de la violence faite à ceux qui endurent des souffrances de la terre. Clameur de la terre, clameur des pauvres. La voie chrétienne commence par l’audition d’un cri. Par quel retournement en vient-elle à chanter la louange du Seigneur, « Loué sois-tu ! », et à proposer que ce passage de la supplication à la louange, bien typique du mouvement des psaumes, du mouvement de la foi, soit une voie de salut, non seulement pour les humains, mais pour tout le créé ? La présentation de modes de vie inspirés par la foi chrétienne fait entendre ces interpellations à transformer nos manières de penser (E. Lassida, C. Renouard, A.-S. Breitwiller – V. Calvo Valenzuela, F. Flipo). Le moindre des paradoxes de la conversion écologique envisagée par le pape est qu’elle repose sur une attitude d’émerveillement et de joie, qui modèle la sobriété, non pas tant comme une ascèse qui pèse que comme un allègement du cœur qui permet de porter le souci d’un monde commun à habiter ensemble.

Certes, la réflexion commune ne fait pas tout, et moins encore la sagesse, mais sans elles, en raison même de la complexité des questions écologiques, rien ne serait possible. C’est là pourtant que le sentiment d’impuissance peut nous rattraper et dégénérer en solution politique violente. Pour résoudre le problème global de la crise environnementale, ne faudrait-il pas que s’imposent à tous des normes qui régissent l’économie mondiale, du producteur au consommateur ? « Un grand empire suppose une autorité despotique dans celui qui gouverne », déclarait Montesquieu, nous rappellent C. et R. Larrère. La violence est-elle une voie légitime pour sauver la planète ? C’est le revers de l’appel prophétique à la conversion, sa tentation peut-être, qu’il ne faut pas trop vite combattre tant la violence fait rage et détruit la planète et ses habitants (humains, non humains, vivants et non vivants). Le conflit n’est pas pour demain : il est déjà bien à l’œuvre, souvent dissimulé par un confort, ô combien précaire et illusoire, que donne à certains d’entre nous le pillage des ressources terrestres. Destruction, violence, impuissance, nécessité d’un changement en vue d’un bien commun. L’appel prophétique à la conversion peut-il proposer un modèle pour agir aujourd’hui ? Les voies spirituelles sont-elles des réponses ? Le monachisme français contemporain propose des attitudes. Comment les entendre ? C’est ce qu’éclaireront un ensemble d’articles issus d’une table ronde (Fr. Jean-Michel de Landévennec, Sr. Dominique de Taulignan, B. Hervieu et D. Hervieu-Léger).

C’est dans cette situation limite – celle de la menace de la destruction et de la rébellion activiste – que le travail de la raison devient nécessaire, comme un premier pas pour écarter la violence. Sans doute faut-il l’exercer avec rigueur, mais aussi humilité et jugement. C’est à emprunter cette démarche que presse le pape François dans Laudato si’, donnant un tour sapientiel à l’appel prophétique, comme je proposerai de le comprendre dans le dernier article de ce numéro. La solution à la crise écologique n’est pas unique, plaide-t-il. Elle requiert des chrétiens de trouver dans leur enracinement dans la foi au Christ la source de leur conversion écologique, mais elle leur demande tout autant d’entrer en dialogue avec toutes celles et tous ceux qui cherchent à prendre soin de la terre. A. Thomasset fait le point sur la démarche proposée. Or, il s’agit de repérer et d’approfondir ce qui peut nourrir le désir d’habiter la terre ensemble, souci commun qui ne peut se résoudre dans des solutions techniques, mais dans le dialogue habité en conscience.

Sans résumer et présenter dans le détail chacun des articles, trois ensembles structurent ce dossier qu’unit une même question : en quoi la notion de « conversion écologique » est-elle pertinente pour penser la transition écologique et y inviter ? On verra donc comment l’écologie transforme la théologie, puis comment des pratiques de conversion écologique renouvellent la pensée, avant de revenir à la problématique chrétienne de la conversion telle qu’elle est convoquée lorsqu’il s’agit de traiter de la crise écologique et des issues à trouver.

Que l’écologie soit une question théologique, il a sans doute fallu beaucoup de temps pour que nous l’apercevions. On ne rappelle plus les critiques de l’historien Lynn T. White dans les années 1960 qui rendait responsable le christianisme d’une bonne part de la crise écologique. Peut-être les théologiens n’avaient-ils pas vu les violences qu’avait suscitées un monde que le christianisme avait contribué à forger. À force de distinguer l’homme, plutôt que l’humain d’ailleurs, comme sommet de la création, avons-nous contribué à détruire la nature, pour n’en avoir fait qu’un objet ? Difficile d’écarter d’un revers de main cette position qui, malgré tout, depuis, fut largement nuancée. Mais au tribunal de l’histoire, il est difficile de jouer les juges, quand on est soi-même partie prenante, et qui dans l’histoire de l’humanité peut prétendre s’affranchir de ses responsabilités ? Car enfin, l’exploitation des ressources de la planète doit aussi beaucoup à d’autres acteurs, à d’autres théories, visions du monde, mais aussi à d’autres pratiques. De ce point de vue, comme nous l’a rappelé François Euvé dans le numéro préparatoire de ce colloque (110/3), les théologiens, mais aussi les papes, bien avant François, n’ont pas manqué d’aiguiser chez les chrétiens un sens écologique de la foi chrétienne. Sur ce point, il semble qu’il y ait une convergence œcuménique. Toutefois, la réflexion de John Behr, théologien orthodoxe britannique, donne à la théologie une position critique quant à la question écologique. Dans une relecture de saint Irénée et une interrogation sur l’expérience de la mort, c’est la manière dont le chrétien est appelé à se situer face à la « fin de l’histoire » qui déplace la question. Radicale en sa formulation, la thèse cependant ne répond pas entièrement à l’appel – biblique – à prendre soin de la Terre. Le débat n’est donc pas clos et, par-delà la possibilité pour des chrétiens de se situer en dialogue avec les acteurs multiples de la transition écologique, se pose la question de l’espérance chrétienne, en un temps où « la fin » de l’histoire se profile à l’horizon. Les dossiers publiés dans les RSR en 2019, « Repenser la Création à l’âge de l’anthropocène », et en 2020 « Vivre le temps de l’Histoire », « 1. L’apocalyptique », « 2. La sagesse », relanceront le débat.

Le lecteur trouvera dans le prochain numéro les bulletins bibliographiques qui avaient été prévus pour ce numéro. La rédaction remercie leurs auteurs qui ont accepté ce report.

La conversion écologique en question

 

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