Janvier-Mars 2025 - Tome 113/1

Éditorial 113/1

Contributions à une heuristique trinitaire

Patrick C. GOUJON

La Trinité, quoi de neuf ? On pourrait croire les questions de théologie trinitaire résolues, si ce n’est éculées, comme l’avoue un des auteurs de ce numéro, à qui l’on doit l’argumentaire général, Vincent Holzer, et que je veux remercier pour avoir préparé ce dossier. On pourrait craindre de voir s’enfermer la théologie dans sa plus grande abstraction, loin des préoccupations des fidèles et des contemporains. Évidemment, les pages qui suivent ne relèvent pas de la prose ordinaire. Pourtant, comme on le lira en acceptant le travail exigeant des concepts et de leur langue rigoureuse, l’enjeu principal est bien de référer la confession de foi trinitaire à l’expérience des croyants. Or, rôde toujours une certaine forme ou de suspicion ou de commun préjugé que les formulations trinitaires seraient d’abord des emprunts à la pensée néoplatonicienne. Ce dossier défend une tout autre hypothèse, par une approche historique et systématique, qui fait place à la narrativité néo-testamentaire : c’est l’expérience que les croyants font de l’Esprit Saint, celui qui « vivifie », qui donne accès aux relations du Père et du Fils, à leur union. « Il y a d’abord une pneumatologie à laquelle se rattachent symétriquement la patrologie et la christologie », écrit V. Holzer.

Une telle affirmation nécessite d’être démontrée, ce à quoi se livre l’article de Vincent Holzer, qui ouvre le numéro et en déploie la problématique. En donnant à la pneumatologie une autre place et une autre fonction, le dossier cherche bien à répondre à des options contemporaines prises tant en théologie qu’en philosophie sur la question de Dieu. Peut-on affirmer que la théologie trinitaire a toujours été préoccupée par la question du nombre pour résoudre l’aporie de la trinité (gardons-lui une minuscule quand il s’agit de cette polarisation numérique) et sa relation au Dieu Un ? C’est ce que semble supposer un Jean-Luc Marion dans D’ailleurs, la Révélation (2020). N’est-ce pas là aussi la rumeur théologique contemporaine qui par souci de rendre universelle la confession de foi voit dans la Trinité d’abord un mouvement d’hellénisation dont il faudra se débarrasser sans plus attendre ? La marche vers la « dépatriarcalisation » de la foi et des Écritures, si l’on me permet ce néologisme, aurait alors tout à gagner de cette entreprise, puisqu’il apparaîtrait que selon elles les relations Père-Fils seraient de pure construction culturelle. Ce ne sont pas là de minces affirmations, entre critique de la dimension « ontique » de la théologie trinitaire (Marion), et la nécessité d’une déconstruction culturelle de la théologie, geste critique auquel les auteurs du numéro ne répugnent certes pas à se livrer. Mais la rigueur de la démonstration théologique passe ici par une interrogation : ne faut-il pas toujours partir de l’expérience pneumatologique de la confession du Nom par qui nous sommes sauvés, question qui se résout si on articule pensée pneumatologique et expérience spirituelle, selon un fil qui noue ce dossier et qu’explicite Christoph Theobald ? L’histoire de la théologie apportera les clarifications nécessaires et des éléments prospectifs et critiques fondamentaux, à travers les réflexions de Michel Fédou, et celles que François-Marie Humann consacre aux recherches d’Yves Congar. C’est à une tâche similaire de revue critique et prospective que s’attèle Anne-Sophie Vivier-Muresan à partir des théologies trinitaires du XXe siècle en interrogeant leurs modèles spéculatifs et en les confrontant aux données de la Révélation, en particulier au langage scripturaire. L’examen rigoureux des modèles de communion, don, réciprocité, engendrement tels qu’ils sont repris à la Tradition et revivifiés par ces théologiens des XXe et XXIe siècles conduit à voir dans la personne de l’Esprit Saint le « point de résolution » des conflits d’articulation des modèles et l’expérience de la confession de foi. Christophe Chalamet examine, quant à lui, ces théologies qui se présentent comme « ontologie trinitaire », celles d’un John R. Betz notamment à la suite de Klaus Hemmerle. Souvent perçues comme trop spéculatives, ces propositions s’avèrent peut-être porteuses d’implications sociales. Le dossier s’achève par une riche contribution de Christoph Theobald, dont on connaît l’importance qu’il accorde à la pneumatologie (cf. Selon l’Esprit de sainteté, 2015). Le processus spirituel de discernement à l’œuvre dans l’Église, et particulièrement au cœur du Synode sur la synodalité, permet de reconnaître à la pneumatologie une fonction régulatrice de la foi trinitaire, enracinée dans la confession de foi et l’histoire actuelle.

De manière bienvenue, ce dossier se poursuit en quelque sorte avec le bulletin de théologie patristique grecque, que tient Michel Fédou. Nous sommes également heureux d’accueillir dans ce volume un article que Sylvio de Franceschi nous a proposé, consacré à Blaise Pascal. Il poursuit une tradition chère à la revue de s’ouvrir aux recherches d’histoire de la pensée, et aux liens que les RSR continuent d’entretenir avec l’Université. Et je respecte très volontiers une autre tradition de la revue, en présentant à tous nos lecteurs les meilleurs vœux de l’ensemble des membres du comité de rédaction pour la nouvelle année.

 

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