L’Écriture, arme de la théologie ?

Poser la question de la lecture des Écritures, et spécifiquement de la lecture théologique des Écritures, implique – mais cela est-il si clair ? – qu’une lecture non théologique des Écritures soit vraiment possible, qu’elle n’ait jamais eu (de) lieu. Or, la question de la lecture, c’est-à-dire du « comment lire? », est une question politique, à cause de son arraisonnement à la logique calculante du programme, mais aussi parce qu’elle suppose résolues les questions « pourquoi lire? » et « qui peut lire? ». Et s’agissant plus spécifiquement de la lecture de la Bible, et de ce que l’on appelle une lecture théologique des Écritures, les questions se redoublent. Identifier une certaine lecture cléricale – c’est-à-dire une lecture officielle, et à la limite autoritaire – à la (seule) lecture authentiquement théologique possible, ou exclure, en la disqualifiant, toute lecture théologique en lui reprochant par exemple son déficit d’ecclésialité ou de scientificité, c’est s’interdire de penser une certaine lecture théologique des Écritures.

Exégètes et théologiens : du conflit à la responsabilité de sujets lecteurs

L’émergence de l’exégèse moderne et contemporaine s’est faite par singularisation et autonomisation par rapport à la globalité d’un horizon théologique, ce qui n’alla pas sans sérieux conflits avec les théologiens. Un espace s’aménagea progressivement pour une lettre étudiée selon les règles de la critique, valorisant ainsi le grammairien ou le philologue aux dépens du théologien. Ainsi Richard Simon, en 1678, reconnaissait-il deux sens à la Bible : le littéral et le théologique, qu’il appelle encore spirituel ou mystique. Le critique laisse aux théologiens et aux pasteurs d’âmes le soin d’enseigner le sens spirituel. Il admet que le sens littéral n’a pas toujours vocation à nourrir la foi des fidèles ; sa seule demande est qu’on veuille bien lui laisser le soin de le fixer selon les lois de la critique historique et philologique, et donc de l’enlever à l’emprise que la théologie a sur lui. Ainsi éclata le conflit avec le théologien.

Etty Hillesum et saint Augustin

Une enquête au sujet de l’influence d’Augustin sur Etty Hillesum, à la suite de sa lecture des Confessions, repose sur d’éventuelles traces littéraires repérables dans son Journal et, de manière plus diffuse mais peut-être plus significative, sur les indices d’une correspondance entre leur évolution humaine et spirituelle respective. N’y a-t-il pas défi à tenter cette enquête quand on sait qu’Etty affirme l’originalité de sa personnalité dans sa manière propre d’affronter le destin, communément tragique de ses compatriotes, avec les ressources de son énergie intérieure ? N’est-ce pas tenter l’impossible et courir le risque d’un bilan négatif et d’un travail stérile ? S’il est de quelque profit, celui-ci consisterait à rendre Etty à elle-même en faisant droit à l’originalité de son talent, mais permettrait aussi le constat de correspondances ou de consonances éventuelles entre deux cheminements spirituels, la part d’influence ou de réminiscence augustiniennes s’étant si intimement intégrée à la personnalité d’Etty que son estampille s’en trouve oblitérée. En résumé, les éventuelles traces

Le contact substantiel chez Jean de la Croix

Pour le chrétien qui cherche Dieu, pour le théologien qui veut penser la question de Dieu, la problématique de l’accès au mystère s’avère incontournable. Les théologies contemporaines, soucieuses de « sortir la doctrine trinitaire de son isolement », et conscientes de l’enjeu tant pastoral que théologique d’une telle réouverture de l’accès pour la conscience croyante, témoignent d’une avancée impressionnante mais aussi d’une hésitation sur le mode de cet accès, en même temps que d’une impossibilité à penser le mode de l’unité divine. L’expérience mystique, de par son appartenance à ce mystère, se montre alors capable d’ouvrir à un véritable « franchissement » : elle fait en effet briller plus vivement et de l’intérieur les vérités de la foi. La radicalité de l’itinéraire de Jean de la Croix et la force de son enseignement font ici autorité. Dans le processus exceptionnellement élevé pour l’âme de l’union transformante, tel que celui-ci le qualifie de « contact substantiel », Dieu se rend en effet accessible selon lui-même à la pensée. La mystique chrétienne

G.W.F. Hegel et la théologie

La théologie contemporaine peut-elle encore recevoir quelque chose de ces « antiques » tentatives que représentent la Philosophie de la Religion de Hegel ou la Philosophie de la Révélation de Schelling ?  On a beaucoup écrit sur le rapport complexe de Hegel à la théologie. Il est possible que les interprétations en cause se soient parfois centrées sur une évaluation trop abstraite de ce lien. Hegel a intégré à l’entreprise de refondation de la pensée les contenus de la dogmatique trinitaire et christologique. Comment l’Être de Dieu et l’être du monde coïncident-ils ? Dieu est-il dépourvu de transcendance, son « éternité » est-elle marquée au sceau d’une carence ou d’une défectuosité exigeant que le divin accomplisse dialectiquement, dans le temps, sa propre essence ? Nous avons rencontré le vocabulaire de la défectuosité sous la plume du philosophe, mais que Hegel transpose immédiatement en un registre ontologique. Jamais il n’est attribué à Dieu, mais à l’homme immédiatement naturel, c’est-à-dire à l’esprit fini qui tend vers Dieu. Ce point délicat d’interprétation

Dieu connaissable comme aimable. Par delà « foi et raison »

Notre vocabulaire dispose de deux mots : « foi » et « raison ». Et comme le pas est vite fait de l’existence des mots à l’existence des choses, la théorie commune nous dit d’une part que nous sommes doués de raison et d’autre part que la foi peut être éveillée en nous, et qu’il s’agit là de deux modes de connaissance distincts (mais complémentaires). Précisons. La théorie commune (qui comme les théories communes est une théorie récente…) fait d’abord fonds sur une affirmation aussi vieille que la philosophie, et qui est une affirmation philosophique : l’homme se définit spécifiquement par le logos, lequel se dit ratio en latin ; d’où « raison » et « rationalité ». En ses origines grecques et une fois devenue romaine, d’autre part, la rationalité est illimitée. Et de la sorte, une question ne se pose jamais : celle d’un acte de connaissance dans lequel l’homme excède sa définition d’ « animal rationnel ». Cette question se posa toutefois lorsque la connaissance de Dieu et des choses divines en vint, en monde chrétien,

La liturgie comme ressource pour la formation éthique des sujets

L’intérêt croissant des théologiens moralistes pour la liturgie comme ressource pour la formation éthique des sujets est aujourd’hui soupçonné au nom de distinctions tenues pour acquises en théologie morale fondamentale : entre Église et monde, entre morale de la foi et morale autonome, entre éthique communautaire et morale universelle. Ces distinctions sont bien sûr essentielles à la réflexion éthique. L’attention pour la liturgie qui se manifeste aux Etats-Unis dans les années soixante-dix correspond à un changement de problématique en théologie morale fondamentale. En marge d’un vif débat catholique, le courant communautarien protestant désigne une autre question : celle de la formation des sujets éthiques par leurs communautés d’appartenance. Pourtant, les accents sont contrastés au sein de ce courant communautarien, qui revalorise les vertus en les rapportant à leur contexte confessant. Dans la première partie de son article, Ph. Bordeyne montre que les deux sensibilités qui traversent le courant communautarien permettent de dégager des différences significatives au sein de l’intérêt actuel pour la