Éditorial 113/2

À qui observe aujourd’hui la théologie depuis l’université en raison d’un intérêt pour les questions religieuses dans nos sociétés pluralistes, il apparaît souvent une production peu compatible avec les requêtes de la recherche scientifique. Beaucoup de publications se contentent de manières de dire et de penser qui ne trouvent plus de lecteurs en dehors de quelques cercles déjà convaincus ou sans attente d’un recul critique. On rencontre de moins en moins de théologiens informés avec sérieux de l’histoire de l’Église, de la sociologie, pour ne rien dire des sciences et de la médecine, à quelques rares exceptions près. D’autres, au rebours, font mine d’avancer masqués sous les habits du philosophe, du sociologue ou de l’historien. Mais personne ne s’y trompe : ni les universitaires pour qui l’accoutrement est trop grossier, ni ceux que satisfait un essai pour faire taire les sciences sociales. Même si l’université compte des polémistes et des militants, les chercheurs, dans leur ensemble, ne font pas leur carrière

Bulletin de Patristique grecque (113/1 – 2025)

L’abondance des publications dans le champ de la patristique grecque contraint inévitablement à faire des choix. Mais les ouvrages ici retenus suffisent à dire, par eux-mêmes, la fécondité de la recherche en la matière. Outre les éditions de textes anciens, on relève d’importantes publications sur certains auteurs comme Irénée, Clément d’Alexandrie, Origène ou Jean Chrysostome. Les ouvrages thématiques montrent par ailleurs comment des questions fort actuelles conduisent à explorer la littérature patristique de manière nouvelle (ainsi à propos des rapports avec le judaïsme, en théologie des religions, dans le champ de l’ecclésiologie, ou dans d’autres domaines encore). La vitalité des publications francophones tient entre autres au travail mené par l’Institut des Sources Chrétiennes (l’auteur du présent Bulletin en est lui-même témoin par sa participation au conseil scientifique de cet Institut). Mais les pages qui suivent font aussi droit à d’autres parutions de grand intérêt, en langue française comme dans d’autres langues. Il est à souhaiter que ces publications ne retiennent pas

Linéaments d’une pneumatologie comme instance régulatrice d’une doctrine trinitaire

L’article commence par retracer le « tournant pneumatologique » de la théologie catholique postconciliaire en s’interrogeant sur ses raisons et motivations, à la fois internes au développement de la doctrine trinitaire et relevant du contexte hypermoderne de la fin du deuxième millénaire. Il établit ensuite une analogie entre la pneumatologie du récent Synode sur la synodalité (2021-2024), tributaire du tournant pneumatologique, et le geste de Saint Basile dans son opuscule Sur le Saint Esprit (375), reçu par le concile de Constantinople (391) et cité par le Document final du Synode (2024). Tirant profit de la force heuristique de cette analogie historique entre deux espaces sociétaux et ecclésiaux profondément différents, on peut comprendre que l’insistance spécifique du Synode sur les processus « spirituels » de discernement et de décision, restés implicites au IVe siècle, pose la question des critères de discernement et, par ce biais, celle de la fonction « régulatrice », à exercer par la pneumatologie dans une doctrine trinitaire ajustée aux évolutions de nos sociétés sécularisées. La dernière

Ontologie(s) et modèles trinitaires

Fait-il sens de parler d’ontologie(s) trinitaire(s), voire même de « nouvelles ontologies trinitaires » ? La théologie contemporaine parle parfois de la sorte. La présente étude porte sur ces projets de théologie trinitaire, principalement tel qu’articulé par Klaus Hemmerle, qui fait figure de pionnier dans ce questionnement, mais également en dialogue avec le théologien nord-américain John Betz. Alors que la théologie trinitaire paraît avoir une dimension d’abstraction et un degré de spéculation élevés tout en se caractérisant par un niveau de projection (de l’humain vers le divin) indéniable, notamment dans les travaux dans le domaine qu’on appelle parfois la « trinité sociale » (<em>social trinitarianism</em>), certaines intuitions, dont celles de Hemmerle, paraissent susceptibles de nourrir la réflexion non seulement sur Dieu, mais aussi sur l’être humain et son « identité », aujourd’hui encore.

Dieu est un car Père et Fils dans l’Esprit Saint

La pneumatologie représente-t-elle une voie privilégiée pour énoncer un monothéisme proprement trinitaire ? Répondre à cette question est aussi s’interroger sur la façon dont la pneumatologie peut offrir une issue au débat introduit par des modélisations triadologiques opposant monarchie, unité d’essence et périchorèse. Nous nous efforcerons de montrer les voies ouvertes en ce sens par le renouveau pneumatologique contemporain stimulé par les avancées de l’exégèse et les dialogues œcuméniques.

La pluralité des fonctions dévolues à la pneumatologie en théologie contemporaine

La théologie trinitaire contemporaine a replacé au centre de sa réflexion la personne même de Jésus Christ, comme celui qui nous révèle le Père et nous donne l’Esprit saint. Ce qui peut sembler aujourd’hui comme une évidence est pourtant le fruit d’un travail important qui marque fortement la théologie de la 2nde moitié du XXe siècle. Congar en est un témoin significatif, en particulier dans son essai de penser la place de l’Esprit Saint en christologie. Critique par rapport à la théologie classique du Verbe incarné, sa proposition ne parvient sans doute pas, cependant, à la rendre caduque. Une relecture de Congar montre combien est nécessaire l’articulation des articles de la foi entre eux, spécialement Incarnation, Pneumatologie et Trinité. C’est dans cette articulation que la théologie dogmatique exerce une des formes majeures de sa rationalité.

Genèse du langage trinitaire

Les auteurs chrétiens des premiers siècles ont souligné que la révélation trinitaire était advenue dans l’histoire, et ils ont exprimé la relation entre le Père et le Fils à travers le langage de l’engendrement. Face à certains courants de leur temps, ils ont compris la confession de foi en respectant pleinement l’affirmation de l’unité divine, et sans en venir à une simple juxtaposition ni à une conciliation superficielle entre la révélation trinitaire et l’affirmation d’« un seul Dieu ».

Ubi ergo Trinitas ? (Saint Augustin, De Trinitate IX, II, 2)

Ubi ergo Trinitas, « Où trouver une Trinité ? », tel pourrait être le mot d’ordre d’une heuristique trinitaire qui ne se satisfait pas d’une doctrine trinitaire constituée, n’appelant que quelques révisions à la marge et considérant que les énoncés les plus fermes et les mieux accrédités suffisent à rendre utilisable la doctrine trinitaire dans les champs disciplinaires les plus variés. Ces modèles d’applicabilité ne permettent guère de donner à la théologie trinitaire la force heuristique qui lui revient. De notables et urgentes questions doivent à nouveau interroger les synthèses disponibles et donner ainsi à la théologie trinitaire un champ d’intelligibilité ajusté à la règle de foi, pour qu’elle ne soit pas utilisée sans précautions ni discernement dans des usages qui ne se préoccupent guère de sa genèse, de ses modalités de constitution et d’élaboration. La présente contribution cherche à baliser des voies possibles de renouvellement.

Éditorial 113/1

La Trinité, quoi de neuf ? On pourrait croire les questions de théologie trinitaire résolues, si ce n’est éculées, comme l’avoue un des auteurs de ce numéro, à qui l’on doit l’argumentaire général, Vincent Holzer, et que je veux remercier pour avoir préparé ce dossier. On pourrait craindre de voir s’enfermer la théologie dans sa plus grande abstraction, loin des préoccupations des fidèles et des contemporains. Évidemment, les pages qui suivent ne relèvent pas de la prose ordinaire. Pourtant, comme on le lira en acceptant le travail exigeant des concepts et de leur langue rigoureuse, l’enjeu principal est bien de référer la confession de foi trinitaire à l’expérience des croyants. Or, rôde toujours une certaine forme ou de suspicion ou de commun préjugé que les formulations trinitaires seraient d’abord des emprunts à la pensée néoplatonicienne. Ce dossier défend une tout autre hypothèse, par une approche historique et systématique, qui fait place à la narrativité néo-testamentaire : c’est l’expérience que les croyants font