Avril-Juin 2022 - Tome 110/2

Éditorial 110/2

Patrick C. GOUJON

Immédiateté de Dieu

Il n’est sans doute pas de questions de théologie spéculative qui ne reconduisent pourtant au plus ordinaire de la relation du croyant à Dieu. L’immédiateté de Dieu introduit au Mystère même de la Trinité sans nous faire quitter les enjeux les plus actuels de la vie du monde. L’expérience croyante d’aujourd’hui se déclare souvent en accès direct avec Dieu : dans la chaleur d’une communauté, le cœur à cœur de la méditation, à la portée d’un clic. Foin des lourdes complexités théologiques ! haro sur l’institution, dont les dérives ne sont qu’une preuve supplémentaire qu’elle n’est en rien médiation vers Dieu ! L’Église, ou les Églises sont elles-mêmes hantées par des manières d’annoncer l’Évangile qui mettent en contact direct avec Dieu, le manifestant comme guérisseur, s’emparant de prédicateurs, témoins d’être plus que tout sous la motion de l’Esprit, de véritables relais transparents de la présence de Dieu. On pourrait certes avec Yves Congar, il y a déjà près de quarante ans, déplorer l’impatience d’« une relation courte, immédiate et personnelle, en faisant l’économie de longues et difficiles démarches : qu’il s’agisse de l’approche exégétique des Écritures, des problèmes sociaux, des questions posées par la crise de l’Église liée à la fantastique mutation du monde, enfin des nécessaires étapes en matière d’œcuménisme » [1]. On pourrait aussi reconnaître dans ces proclamations que Dieu est là un désir qui s’exprime dans des formes qui déroutent la théologie et son labeur rigoureux. De Dieu, nous croyons à la proximité, à sa venue, à sa présence. Comment le théologien peut-il penser ce rapport de Dieu au monde alors même que la révélation chrétienne porte en son cœur l’affirmation que l’accès à Dieu se fait par Jésus-Christ, en son humanité, qu’il est le Médiateur, le seul ? Or, à travers « l’immédiateté médiatisée » de Dieu, pour reprendre une expression de Rahner, sur laquelle l’article final reviendra, c’est une interrogation sur le Dieu Trinité et le langage de la foi qui ne cesse de se poser, sans que la réflexion théologique ne quitte ce qui de Dieu se donne à nous comme promesse de salut, à même l’épaisseur du monde qui semble pourtant faire obstacle à Dieu.

Avec l’aide de Jean-Louis Souletie, doyen de la Faculté théologique à l’Institut Catholique de Paris, les Recherches de Science Religieuse ont lancé leur filet vers des théologiens que l’on a encore peu lus dans ces pages, voire jamais. Que chacun des auteurs qui ont accepté de courir ce risque soit ici remercié. Nous avons, pour commencer, sollicité Jacques Nussbaumer, de la Faculté libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine, pour écrire sur la manière dont les phénomènes de fondamentalisme religieux, présents dans toutes les confessions chrétiennes, venaient interroger l’explicitation théologique du rapport de Dieu au monde. Pour lui, la revendication de l’immédiateté de l’expérience de Dieu touche à une question de compréhension de la foi, à l’articulation du croire au comprendre. Elle s’éclaire dans le centre christologique de la révélation et permet de répondre à l’attente contemporaine que soit pris en compte le caractère vital et personnel de la relation à Dieu. Les apôtres sont présentés comme les archétypes de ce rapport à Dieu médiatisé par Jésus-Christ. « S’ils n’ont pu “voir” et “entendre” véritablement qu’a posteriori ce qui leur était pourtant offert “immédiatement” en Jésus, c’est bien que cette immédiateté ne s’appréhende que dans le chemin de la foi, réfléchie à la lumière de la Résurrection ». L’immédiateté apparaît en « différé », dans le déploiement du temps de l’existence, de ses épreuves. S’esquisse une théologie sapientielle qui fait droit à la maturation de cette expérience réflexive.

Il fallait dans un second temps faire un sort à l’institution ecclésiale, moins pour réfuter qu’elle ne puisse être une médiation vers Dieu – même si, dans l’expérience religieuse contemporaine, c’est cela même qui a perdu largement de la crédibilité – mais pour revisiter les concepts mêmes de l’ecclésiologie qui peinent à ne pas faire des « charismes » ce qui, dans l’extraordinaire, se démarquerait de l’institution et maintiendrait par eux seuls en elle sa sainteté. C’est Agnès Desmazières, du Centre Sèvres, qui s’attèle à la tâche de promouvoir une « conception des charismes, destinés à tous », s’inscrivant dans l’ordinaire de la vie vertueuse, expression de l’appel de tous à la sainteté. Après un examen de l’ecclésiologie paulinienne, puis des tensions scolastiques survenues autour de Thomas d’Aquin et à l’époque moderne, l’auteure invite, à la suite de Vatican II, à retrouver le sens ecclésial du « charismatique » qui « se réalise » « dans l’écoute du sensus fidei du Peuple “tout entier” et dans l’expression des charismes et de chacun et de chacune ». En ce temps de synodalité, cet article rééquilibre avec force ce que la réception de Vatican II n’a pas toujours su mettre en œuvre.

Deux articles s’ensuivent pour présenter ce que la tradition spirituelle et théologique peut apporter à notre réflexion. Laure Solignac, de l’Institut Catholique de Paris, éclaire avec profondeur l’itinéraire théologique et mystique que saint Bonaventure entreprend pour conduire à la contemplation de Dieu. Pourtant, choisir Bonaventure pour parler de l’immédiateté de Dieu pourrait paraître contre-intuitif tant son image est associée à l’extinction par l’institution de l’intuition fondatrice et révolutionnaire de François d’Assise. Alors que pour le Poverello, « vivre selon la forme du Saint Évangile » lui fut révélé par le Très-Haut lui-même, dans une lecture littérale – on dirait aujourd’hui fondamentaliste – des Écritures, Bonaventure n’a cessé d’organiser l’institution, de penser les hiérarchies, et de déployer la vie spirituelle en itinéraires aux multiples étapes. Contradiction, trahison ? L’examen approfondi de la théologie de Bonaventure, à la suite de Balthasar, Rahner et Ratzinger qui lui ont chacun consacré des pages que rappelle l’auteure, montre au contraire que les nombreuses médiations de la vie humaine – au sein desquelles les institutions – ne s’opposent pas à la proximité de Dieu. L’usage des sens spirituels dans la contemplation articule l’immédiateté du rapport à Dieu et des médiations. « La médiation n’est pas conçue comme le contraire de l’immédiateté, mais comme un premier pas vers elle ». Cette affirmation de théologie mystique, où la médiation n’est pas un obstacle, mais un chemin qui reconduit à Dieu, s’appuie, une fois de plus dans ce dossier, sur le Christ, « qui pouvait poser la main sur chacun des deux extrêmes », Dieu et l’homme.

On retrouve ensuite Emmanuel Durand, du Collège universitaire dominicain d’Ottawa et de l’Université de Fribourg, qui poursuit avec nous sa réflexion sur la Providence, menée dans ses livres, mais aussi en débat dans notre revue, comme en 2018 (106/4). Objet de foi, la providence de Dieu se heurte à nos épreuves et nos incertitudes. Comment dès lors nourrir notre foi si ce n’est dans l’espérance qui ne trouve d’appui que dans l’immédiateté de Dieu ? En distinguant l’espérance de l’espoir, qui se tient légitimement dans le champ du possible représentable, l’auteur peut préciser en quoi l’espérance, qui surgit quand les objets représentables de l’espoir sont épuisés, est mise à nu, dépouillée de ce qui est attendu. L’espérance ignore ce qui tirera des impasses, ce qui sauvera, sans pour autant désespérer, et cela en raison même de la relation personnelle à Dieu de celui qui espère. Or, seule l’immédiateté de Dieu fonde cette espérance, alors même qu’elle demeure invisible, non objectivable, selon la leçon de Rm 8. « Voir ce que l’on espère n’est plus espérer : ce que l’on voit, comment l’espérer encore ? ». Emmanuel Durand ancre dans la théologie trinitaire cette résolution du sujet qui espère, et qui dès lors peut trouver, dans le fil de son existence concrète, de quoi se déterminer, en apprenant à discerner selon Dieu.

Il fallait un dernier article pour affronter le paradoxe de la thèse qui court dans ce dossier, à savoir l’affirmation de l’immédiateté médiatisée de Dieu, pensée à hauteur de la théologie trinitaire. C’est à David Sendrez, du Collège des Bernardins, de s’y atteler, auteur que qualifiait son livre remarqué, issu de sa thèse portant sur L’expérience de Dieu chez Karl Rahner (2013). Outre l’importance structurante de l’expression dans la pensée de Rahner, elle répond à l’affirmation de la possibilité de l’expérience de Dieu en avançant que Dieu est expérimenté en fonction de son être trinitaire. Avec Rahner, D. Sendrez s’interroge sur ce qu’il en est en vérité quand nous disons que Dieu est Trinité, question que Rahner instruit en faisant l’hypothèse que lorsque nous confessons être en relation avec le Verbe ou l’Esprit, nous avons déjà une connaissance de leur commune divinité. Comprendre notre rapport concret au Mystère de Dieu suppose l’affirmation de l’axiome bien connu de Rahner, ici rappelé dans une autre formulation : « La Trinité agit dans l’économie du salut telle qu’elle est en elle-même ». Dès lors, David Sendrez peut éclairer un autre pan, corrélatif à la thèse trinitaire, de la pensée de Rahner, à savoir sa réflexion sur le langage théologique même, médiation par excellence de l’immédiateté de Dieu. L’expression paradoxale de l’immédiateté médiatisée est la seule qui convienne à l’impuissance de la théologie, qui en tant que discours est médiation, mais qui par sa limite même reconduit son destinataire au Mystère. « Ainsi, la théologie accomplit d’autant mieux sa mission qu’elle sait recourir à la blessure du langage ».

Un tel dossier soulèvera questions et discussions, propres à l’espace du débat théologique que les RSR cherchent à promouvoir. Il y avait de la place encore dans ce numéro pour un article de notre confrère Jean-Baptiste Lecuit, qui assure régulièrement le bulletin d’anthropologie théologique. Sans avoir été programmé pour ce dossier en particulier, l’article rejoint pourtant, par bien des aspects, notre interrogation. Comment penser la liberté, d’une manière qui puisse éviter une solution déterministe (qui ne respecterait pas cette liberté) et qui, néanmoins, maintienne l’affirmation d’une dépendance vis-à-vis de Dieu ? Plongeant dans la théologie de Bañez et Molina, et de Thomas d’Aquin, l’article s’attache aux développements de théologiens contemporains (Pröpper et Timpe) quant à la liberté dans son rapport à l’action de Dieu.

Le lecteur retrouvera ensuite le bulletin paulinien, mais sous une plume nouvelle. Jean-Noël Aletti en a assuré la rédaction pendant plusieurs décennies avec la pénétration que tous nous lui reconnaissons. Qu’il soit ici chaleureusement remercié de ce service, et d’avoir transmis le flambeau à François Lestang, professeur de Nouveau Testament à l’Université Catholique de Lyon, à qui nous souhaitons la bienvenue. Marc Rastoin poursuit son bulletin consacré aux Synoptiques et aux Actes. Qu’il reçoive, comme chacun de nos bulletinistes, toute notre gratitude.

Il ne se passe pas un numéro des RSR sans que nous ayons à rendre hommage à l’une ou l’un de nos collaborateurs. Cette fois, c’est le décès de Madame Marie-Françoise Baslez qui nous attriste. Professeure des Universités, spécialiste de l’histoire du christianisme ancien, Marie-Françoise avait accepté, en qualité d’historienne, de devenir membre du comité de rédaction. Elle avait également contribué à la revue en nous honorant de ses recherches, toujours érudites et accessibles, et prêtes à éclairer les débats actuels sur le communautarisme, les réseaux ecclésiaux ou le retour de l’apocalyptique. La large reconnaissance publique de son travail d’historienne ne pouvait masquer son souci exigeant de la recherche, pas plus que sa simplicité à dialoguer avec des collègues d’autres disciplines. Le dernier numéro de l’année 2021, consacré à l’historiographie du catholicisme contemporain, était né de nos échanges fructueux. Nous présentons à tous ses proches nos plus sincères condoléances.

Enfin, il est temps d’annoncer, comme vous le verrez en encart dans la revue, le prochain colloque des RSR. Il se tiendra à Paris, au Centre Sèvres et à l’Institut Catholique, les 17, 18, 19 novembre 2022, et aura pour thème : « La conversion écologique en question ». Le prochain numéro, comme à notre habitude, sera consacré à des articles préparatoires à ce colloque pour lequel nous serons heureux de vous retrouver « en présentiel ». Nous en formons le vœu.

 

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