Octobre-Décembre 2022 - Tome 110/4

Éditorial 110/4

Patrick C. GOUJON

Nous avions fini par croire que nous vivions dans un monde sécurisé par l’organisation que nous lui avons donnée et la connaissance que nous en avons acquise. Le monde efficace et productif, qui assure, à certains seulement, paix, prospérité et santé, nous entretient dans l’illusion que l’ensemble de notre existence dépendrait de cet ordonnancement. La COVID-19 a ébranlé notre horizon de certitudes et fait éprouver notre fragilité, à certains plus qu’à d’autres, une fois encore. Nos existences individuelles et collectives sont plongées dans l’incertitude. La pandémie est venue nous redire la vulnérabilité de notre condition et le tragique qui parfois s’en empare. On ne dira pas « rien de nouveau », car la mondialisation de l’épidémie et de ses conséquences économiques, sanitaires et psychosociales, sont bien les symptômes du refoulé de notre situation contemporaine. Nous avons produit une planète interconnectée, aux échanges sans limites, fruits d’une économie dévorante et d’une prétendue rationalisation de toutes nos activités, appuyée sur le développement effréné des techniques numériques. Cette exploitation systématique des possibilités qu’offrent la vie humaine et la terre veut faire oublier la force avec laquelle elle nous nuit. Nos corps paient le prix fort du déni collectif de ces modes de vie : un virus aux allures d’hydre de Lerne, petite-fille mythique de Gaïa, faut-il le rappeler, met à mal nos systèmes de soins occidentaux, pensés eux aussi en vue de leur rentabilité. L’incertitude de la vie humaine nous est revenue d’un coup, parée d’inquiétude et de malheur. Le corps, avec le renfort de la planète, se rappelle à notre esprit trop oublieux de sa chair et des relations qui le constituent.

Pourtant, l’incertitude n’est pas ce qui caractérise en propre notre temps. Compagne de l’humanité de longue date, l’incertitude se noue paradoxalement aujourd’hui à la certitude de l’accélération des changements climatiques et de la destruction de la biodiversité. La chronique des canicules, à commencer par celles du continent asiatique depuis le mois de mars, a montré qu’atteindre d’extrêmes 50 degrés était malheureusement à notre portée. Les catastrophes climatiques se précipitent sur nous : c’est tout à fait sûr. Nous avons acquis quant à la crise écologique un solide niveau de certitudes qui pour autant ne se transforme pas en décisions suffisantes pour nous assurer d’un revirement de politiques et de comportements. La certitude de ce qui nous arrive – réchauffement, pandémies, extinction du vivant – vient donc donner un tour de plus à l’incertitude native de l’humanité. Nous ignorons tout de notre sort et de la durée possible non pas de notre vie personnelle mais bien du genre humain et de la création tout entière. Seule certitude de cette incertitude : notre vie – collective – va finir, et nous sommes devenus les premiers responsables de ce terme. Le destin n’est plus régi par une fatalité anonyme ou ne tombe plus sous la coupe d’un Dieu souverain : nous avons à supporter les conséquences de nos comportements déréglés. Tension tragique qui peut, on le sait, nourrir le plus sombre des catastrophismes et plonger nombre d’entre nous, en bonne part les plus jeunes, dans l’éco-anxiété, ou la paralysie de la culpabilité.

Nous ne sommes pourtant pas sans ressources pour vivre dans l’incertitude. La tradition philosophique et la foi chrétienne se sont toujours nourries de la confrontation à ce qui nous échappe et dans lequel nous sommes appelés à vivre. La réflexion philosophique morale a fait de l’incertitude le terrain où s’élève la sagesse de nos jugements prudentiels. Il existe une « sagesse de l’incertitude », selon la formule de Milan Kundera. Elle invite au courage de la décision réfléchie pour peu que nous acceptions d’être dépossédés du sentiment de maîtrise qui prétend à lui seul nous permettre de vivre. En outre, ce qui nous tient fermes dans la foi se présente comme un mystère, « ténèbres et lumières dans la nuit » (Ex 14,20). La marche des croyants suppose l’abandon que les mystiques expriment : « sans appui et pourtant appuyé », écrivait Jean de la Croix. Se tenir dans l’incertitude par la foi ou avec la raison appelle à prendre le risque de nous engager.

Pour autant, cette double invitation à la foi et à la sagesse ne peut se passer de s’enraciner dans une réflexion plus ample. Que la foi serait affadie si elle n’était qu’un saut à l’aveugle ! La tradition chrétienne ne cesse de proclamer un Dieu qui se révèle et dont la connaissance ne compte pas pour rien dans la réponse que lui adresse celle ou celui qui croit. De même, la sage prudence, cette vertu de celles et ceux qui savent trouver le bon critère de leur décision, ne revient pas à monnayer à bas prix notre responsabilité face aux aléas du temps. Comment bien décider dans un monde qui surestime le savoir sans abandonner pour autant la raison ? L’angoisse que fait naître l’incertitude contemporaine ne vient-elle pas d’accorder trop au savoir et si peu à la raison, réduite à un schéma dans lequel les sciences ne se retrouvent guère aujourd’hui ? Les lois du savoir ne font plus tomber les pommes comme au temps de Newton : même le hasard n’est plus la fluctuation incertaine d’une trajectoire linéaire et donc prévisible. Ne sommes-nous pas les hôtes d’une sphère finie, sans bord, en expansion, ni monde clos, ni univers infini ? Il nous faut apprendre à penser en quittant une représentation de l’espace et du temps organisés par la ligne droite, pour entrer dans celle de la boucle, de la rétroaction, à la manière dont nous vivons sur la planète Terre, dont le concept s’est épuisé en même temps que les ressources. « Gaïa » est la tentative pour nous faire entendre dans quel espace-temps nous prenons corps avec tout le créé au moment où le sol se dérobe sous nos pas, pour reprendre l’image inaugurale du livre de Bruno Latour, Face à Gaïa :

Une danseuse, alors qu’elle fuyait à l’envers pour échapper à quelque chose qui devait lui paraître affreux, ne cessait, tout en courant, de jeter derrière elle des coups d’œil de plus en plus inquiets, comme si sa fuite accumulait dans son dos des obstacles qui gênaient de plus en plus ses mouvements, jusqu’à ce qu’elle soit forcée de se retourner tout à fait, et là, suspendue, interdite, les bras ballants, elle voyait venir vers elle quelque chose d’encore plus effrayant que ce qu’elle avait d’abord fui – au point de la forcer à esquisser un geste de recul. En fuyant une horreur, elle en avait rencontré une autre, en partie créée par sa fuite[1].

Rappelons-nous aussi que la foi fait chanter les « trois enfants dans la fournaise » (Dn 3,51) [2], ou, comme le suggère le titre d’un essai de Robert Scholtus, bien en ligne avec ce que nous cherchons ici, « danser en plein séisme »[3]. L’incertitude est bien une occasion de penser ce qu’il en est de vivre avec sagesse et dans la foi. Les circonstances actuelles invitent à reparcourir la manière dont raison et foi s’entretiennent, comment elles se creusent l’une l’autre, s’évident et renaissent.

Parce qu’il avait consacré un de ses ouvrages tout entier à la question, nous avons pensé qu’il revenait à Jean Greisch de reprendre la tradition philosophique et d’ouvrir ce dossier [4]. Dans l’article qu’il propose, « La sagesse philosophique à l’épreuve des incertitudes contemporaines », loin de congédier la certitude, ni de figer dans le scepticisme la réponse à l’incertitude, la sagesse se décline comme tâche raisonnable, ouverte, qu’aucun discours ne détermine à l’avance, capable d’apprendre de l’épreuve tragique. C’est bien une sagesse en train de se vivre que la philosophe Agata Zielinski, de la Faculté de philosophie du Centre Sèvres, et Donatien Mallet, professeur associé en soins palliatifs de la Faculté de médecine de Tours, ont vu s’inventer dans le soin apporté aux patients : « De l’éprouvé du chaos à la vie avec l’incertitude ». Il ne fallait pas en effet se méprendre et chanter l’éloge de l’incertitude quand, à l’approche de la mort, elle broie, plonge dans l’impuissance et mène à l’épreuve de la dépossession patients et soignants. Pourtant, au cœur même de la passivité de l’incertitude, peuvent se faire jour de nouvelles capacités de réceptivité sensible à la situation, de délibération commune, et l’expérience d’être ainsi porté ensemble.

Impossible également d’édulcorer l’incertitude quand elle frappe l’avenir de la vie sur terre, et qu’avec une intensité sans commune mesure, la catastrophe s’abat en premier sur les plus pauvres. C’est le point de départ que choisit Frédéric-Marie Le Méhauté, de la Faculté de Théologie du Centre Sèvres, pour penser le hiatus de notre rapport au temps, celui des politiques de transition écologique, temps long de la transformation, qui ne rencontre pas le temps de l’urgence, celle des pauvres suspendus au seul instant de leur survie. « Du temps ? On n’en a pas ! Un cri pour penser l’incertitude dans l’espace complexe de Gaïa ». Introduit par l’interjection de l’ange de l’Apocalypse (Ap 10,5-6), l’article propose d’articuler le temps prophétique au temps apocalyptique, en nous faisant entendre le cri des pauvres comme invitation pressante à réapprendre à vivre dans le temps de la fin, point de départ d’un appel prophétique à apprendre à dépendre, selon la dynamique complexe par laquelle nous vivons avec et de Gaïa. Les épreuves de l’incertitude, il fallait les décrire et les situer dans notre temps présent, essai auquel Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions, a bien voulu se prêter pour nous. L’épreuve inédite qu’a été la survenue de la COVID-19 a mis en lumière les failles qui parcourent notre société et la défiance envers le politique et la science, qui alimente la crise de la démocratie. Mais plus encore, il convenait de noter l’expérience catholique qui a été faite des « Incertitudes covidiennes ». Le diagnostic pourrait déplaire, auquel cas il ne ferait qu’interroger le déni par lequel il est tentant de se protéger illusoirement. Si, ici et là, des initiatives n’ont pas manqué, apportant souvent un réel soutien, la crise de la Covid a plutôt manifesté l’éclatement du catholicisme français, son souci principalement liturgique, mais surtout sa mise à l’écart de la société : pour la première fois, l’Église n’était pas reconnue dans les soins et l’assistance qu’elle pensait pouvoir apporter aux malades. Les conséquences en ont été redoutables pour bien des familles, en particulier au moment d’accompagner les siens dans la mort et vers leur sépulture. Toujours est-il que cette éviction marque la tendance de la société française à l’égard du catholicisme et la faible capacité de l’Église à répondre autrement que par une présence spectrale de la liturgie, la représentation à distance de l’eucharistie.

Hans-Christoph Askani, de la faculté de théologie de Genève, a pris sa plume, aux accents luthériens, pour démêler « Certitude et incertitude de la foi ». Revenant, comme Le Méhauté et Greisch, sur les limites de la certitude en modernité, Askani affirme la certitude de la foi, non pas dans l’assurance d’elle-même ni même comme confiance première en Dieu, mais comme un laisser-faire qui arrive au croyant et dans lequel il trouve son appui s’il s’y abandonne. Enfin, le lecteur pourra lire ce numéro à rebours et commencer par l’article que nous avons demandé à Camille Riquier, de la faculté de Philosophie de l’Institut Catholique de Paris, auteur de Nous ne savons plus croire (DDB, 2020). Dans un geste de véritable critique philosophique, Riquier dénonce l’absurdité d’une quête de certitude tant dans le savoir que le croire, et nous remet devant le mouvement de la foi qui se dépossédant d’elle-même est foi vivante.

Le lecteur sera sans doute frappé de ce que ce numéro, sans être consacré à la crise écologique en tant que telle, ne peut fuir cette question. Sans doute est-ce d’ailleurs la tâche qui attend aujourd’hui la théologie, non pas pour ressasser à l’envi un appel à la conversion, creux de toute élaboration, mais pour tenter de penser la foi, dans son incertitude et sa fermeté, dans le moment où nous sommes. C’est, rappelons-le, le sujet qui nous occupera au prochain colloque des RSR, à venir les 17, 18 et 19 novembre prochains, autour du thème « La conversion écologique en question ». Le programme et la fiche d’inscription sont disponibles en fin du numéro, ainsi que les nouveaux tarifs de la revue.

Deux bulletins complètent cette livraison, celui pour la christologie de Christoph Theobald, que nous remercions vivement d’avoir poursuivi cette tâche pendant de si longues années, et celui de Jean-Baptiste Lecuit en anthropologie théologique. Comme à chaque fois, les bulletins nous présentent l’actualité de la recherche et ses renouvellements, mais comme le déplore aussi Christoph Theobald, ce qui pourrait apparaître parfois comme une certaine stagnation qui appelle à ne jamais abandonner la fécondation de la recherche spéculative du mouvement de la foi dans l’histoire.

 

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