Janvier-Mars 2026 - Tome 114/1

Editorial 114/1

Patrick C. GOUJON

Il existe dans l’Église catholique un paradoxe qui frise la contradiction : les femmes y sont investies dans de nombreux services et sans elles peu de paroisses pourraient se maintenir mais leur présence est empêchée et leurs voix presque inaudibles. Certaines figures féminines y sont certes louées, à commencer par Marie, « Mère de Dieu », honorée de tous les titres qu’on lui attribue. Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, et, plus récemment reconnue, Hildegarde von Bingen se tiennent à l’avant-garde. Mais occuper une place dans l’institution demeure aujourd’hui une exception. On a salué les nominations faites par le pape François : enfin, certaines femmes arrivaient au Vatican ! Manière de dire, en effet, car elles ont toujours été nombreuses, les petites mains des cuisines, de l’entretien et de la sacristie. Près de 25% du personnel de la Cité du Vatican est féminin. Les hauts offices étaient pourtant jusqu’à peu uniquement masculins. On vit d’abord une femme à la tête des musées du Vatican puis d’autres rejoindre les dicastères. Le 7 janvier 2025, le pape François a nommé une religieuse, Sr Simona Brambilla, à la tête du dicastère pour la vie consacrée et les sociétés de vie apostolique, ayant à ses côtés un cardinal, Angel Fernandez Artime, « pro-préfet », entendez un numéro un-bis, comme le suggérait le quotidien Le Monde le jour même dans ses colonnes. Une première, fait rarissime dans cette institution où toute décision majeure se justifie par sa conformité à la tradition. La Constitution apostolique sur la curie romaine, signée du pape François le 19 mars 2022, mettait la nécessité de la conversion missionnaire de l’Église au premier plan : pour son rayonnement missionnaire, il faut que l’Église se transforme, rejoignant ainsi, déclarait le pape, ces moments où « le désir de réforme était plus pressant, comme au XVIe siècle, avec la Constitution apostolique Immensa aeterni Dei  de Sixte V (1588) et au XXe siècle, avec la Constitution apostolique Sapieni consilio de Pie X (1908) », et, poursuivait-il, avec Paul VI (1967, Regimini Ecclesiae universae) et Jean-Paul II (1988, Pastor bonus).

C’est là, nous a-t-il semblé aux RSR, que l’enjeu fondamental de ce dossier se situe : « quand les femmes font de la théologie ». Comment promouvoir une réflexion chrétienne qui contribue au bien entier de l’Église sans que sa théologie soit cantonnée à des hommes, clercs qui plus est ? Car il y va du bien de l’Église dans son ensemble, et de sa mission. Quand la parole ecclésiale est l’exclusivité des seuls clercs, sa force de persuasion en est largement affaiblie, faisant apparaître plus que jamais une contradiction. Il y a donc une urgence missionnaire à donner à la parole des femmes un statut équivalent à celle des hommes, ou plutôt des clercs, car la parole des hommes non-clercs n’est pas plus audible que celle des femmes. Qu’on ne se méprenne pas sur l’enjeu de cette question : elle ne revendique pas de pouvoir pour un groupe donné (ici, les femmes, dans la généralité imprécise à laquelle renvoie ce pluriel). Elle interroge la représentation que l’Église a d’elle-même et qu’elle donne à voir à nos contemporains ! Si des clercs hommes sont discrédités, en dehors de l’institution mais aussi en bonne part en son sein, du fait de leur illégitimité à représenter le Christ et à porter son message, s’obstiner à leur en réserver l’exclusivité pour préserver ce qui en fonde la légitimité (à savoir leur capacité à représenter le Christ) nuit effectivement à ce que l’institution soit légitime, et, plus grave, à ce que le Christ soit reconnu dans ceux à qui l’institution limite le pouvoir de le représenter. Autrement dit, il ne faut pas s’étonner que ce que l’Église porte ne soit plus entendu si ceux à qui est confiée la proclamation du message sont déconsidérés à cause de multiples formes de dysfonctionnements et d’abus, certes, mais surtout en raison du refus de toute discrimination, à bon droit, de l’accès à la parole et de la légitimité de la pensée fondée sur le genre. Le long défilé des 700 célébrants en vêtements liturgiques lors de la réouverture de Notre Dame de Paris en 2024 n’a pas manqué de surprendre observateurs extérieurs et bon nombre de pratiquants.

Nous n’avons pas choisi de consacrer un dossier aux théologies féministes. Beaucoup de raisons auraient plaidé pour le faire, tout d’abord leur prolifération, moins sensible d’ailleurs en France que dans d’autres pays francophones, sans parler du monde anglophone. La richesse de leurs contributions fait voir des pans entiers de la foi qui ont été négligés mais qui pourtant relèvent du cœur de l’Évangile. Les théologies féministes tirent bénéfice du regard propre de celles et ceux qui vivent l’histoire dans la position des dominés et des oppressés. Nous avons choisi un autre angle d’approche, celui de la pratique de la théologie par des femmes. Comme le précisaient Marie-Jo Thiel et Jean-Louis Souletie dans le courrier préparatoire à ce numéro envoyé à nos auteurs, s’interroger sur la (les) théologie(s) telles que des femmes la font, ce n’est pas s’intéresser à une prétendue essence féminine qui transparaîtrait dans leur travail intellectuel, mais chercher à lire dans la théologie contemporaine ce qu’apporte l’entrée des femmes, en quoi cette transformation sociale et ecclésiale du métier de théologien déplace et enrichit la théologie, ou, il faut aussi l’envisager, encourage en certains cas son statu quo si ce n’est l’expression d’un conservatisme féminin.

Loin de se contenter de dresser un inventaire, nous avons choisi pour ce numéro de donner une vue large de l’entrée des femmes en théologie, une entrée diversifiée selon les Églises et les cultures, l’orthodoxie et le catholicisme ne comptant pas de femmes parmi leur clergé. Toutefois, du fait de l’espace propre que constitue l’enseignement universitaire dans l’Église catholique – pour s’en tenir à celle-ci –, on lira que l’accession de femmes à l’enseignement de la théologie n’a pas eu d’abord à s’affronter à des empêchements canoniques, la faculté d’enseigner ne dépendant pas du ministère ordonné. Cela ne retire rien au courage des pionnières – nombreuses à être mentionnées dans les pages qui suivent – ni à ceux qui ont eu l’audace de se les associer, en les faisant passer souvent par la porte étroite, il est vrai.

Les articles réunis ici répondent à notre question : que se passe-t-il quand les femmes font de la théologie ? Question prise littéralement, par la porte chronologique, en France, en commençant par l’Institut Catholique de Paris. C’est Brigitte Cholvy, de la Faculté de théologie de cet établissement, qui commence par y répondre, en interrogeant précisément comment l’Église se disposa progressivement à accorder à des femmes de trouver leur voie dans l’intelligence de la foi. Cette admission progressive supposait le retournement d’une ecclésiologie où la voix du Christ ne pouvait se manifester que dans la hiérarchie. À la lecture de cet article, on ne peut s’empêcher de constater les contraintes du pouvoir masculin qui s’exerce dans nos institutions catholiques. Dans un second article, consacré aux Églises de la Réforme, Élisabeth Parmentier, de la Faculté de théologie de Genève, offre un parcours qui a le large mérite de sortir la figure du théologien et de la théologienne du monde de la formation des clercs dans lequel la théologie catholique risque parfois de se trouver cantonnée. Si l’histoire des réformes montre la présence de femmes théologiennes dès le XVIe siècle, l’intérêt théologique actuel de ce parcours dans les Églises réformées est de convenir de la nécessité ecclésiologique de la participation des femmes à la mission de l’Église. C’est pour nous un point capital de ce dossier : si de nombreux arguments en faveur de la cause féminine plaide pour la présence des femmes comme enseignantes et au sein de l’institution, c’est en réalité pour des raisons théologiques de fonds que d’autres formes de présence des femmes dans la vie ecclésiale doivent être encouragées. Il en va de la capacité de l’Église à témoigner de manière audible de l’Évangile, et en particulier de l’annonce prophétique de la réconciliation des hommes et des femmes que le Christ opère. Cet argument ne tranche pas à lui seul la question des ministères ordonnés pour les femmes dans l’Église catholique, mais il plaide pour que les conclusions du rapport récemment rendu public sur le diaconat féminin ne conduisent pas en effet, comme le souligne E. Pastore, à un refus « définitif » (4 décembre 2025). Nous sommes au cœur d’une tension centrale dans l’annonce de l’Évangile : comment faire face aux nécessités de la mission quand la Tradition ne semble pas pouvoir y répondre adéquatement ? Les premiers siècles chrétiens et ceux de l’époque moderne ont apporté des réponses qui faisaient passer en premier les nécessités missionnaires. Le débat n’est donc pas clos.

Le troisième article nous fait revenir dans l’Église catholique, à l’ICP de nouveau, pour une enquête fouillée menée par Emanuelle Pastore sur l’enseignement de la Bible par des femmes à l’ICP. Tout en conservant l’angle d’approche du dossier, les théologies faites par les femmes et non les théologies féministes, il aurait été artificiel de scinder les deux questions. L’auteure peut ainsi introduire une réflexion herméneutique sur les manières dont de nouvelles questions ont pu émerger dans le sillage des théologies féministes sans pour autant s’y laisser enfermer. Là encore, le principe qui se dessine, lié à l’herméneutique chrétienne des Écritures et son lien fondamental aux communautés, montre la nécessité ecclésiologique et la contribution de la présence de femmes exégètes. Si l’interprétation adéquate des Écritures naît des communautés croyantes et de la foi ecclésialement célébrée et vécue, on ne voit pas en effet comment l’interprétation des Écritures pourrait en raison et en droit se passer des femmes. La collaboration entre clercs et laïcs, hommes et femmes, fait place à la diversité des lectures, le meilleur remède pour écarter l’idée trop souvent encore présente que la Bible véhiculerait une pensée unique et des réponses univoques à nos problèmes. Nous avons décidé de confier le quatrième article à la théologienne catholique allemande Margit Eckholt de l’Université d’Osnabrück. Choix partial penseront certains, surtout que les dernières communications émanant du Saint-Siège concernant le Chemin Synodal allemand donnaient l’impression d’une forme d’errance dudit synode. Un des intérêts de l’article est de présenter, loin de toute polémique, la démarche de ce synode de l’Église en parfaite entente avec le Vatican. Si les conclusions déplaisent aujourd’hui, on ne peut accuser une démarche qui aurait cherché d’abord à créer la division. Mais à chercher à répondre aux défis missionnaires qui se posent en Allemagne, et à bon nombre des Églises catholiques d’Europe, la recherche, le débat et l’écoute mutuelle conduisent à proposer des hypothèses nouvelles. Contrairement à la caricature présentée par les opposants du synode, y compris au sein de l’Église allemande, le synode ne cède pas à une mode (le féminisme, les « théories du genre »), mais fait droit à la constitution pastorale Gaudium et spes et Lumen gentium pour un renouvellement des ministères ecclésiaux en interrogeant l’affirmation que l’être-femme des femmes les empêche de représenter Jésus qui est homme (vir latin et non homo, comme le proclame le Credo). Il y a là une affirmation théologique qui doit encore passer par le feu de la raison commune, comme jadis les Pères ont dû se battre avec des concepts qui leur étaient étrangers pour trouver un langage adéquat pour le mystère de la Trinité. Il n’est pas impossible que l’Église n’ait pas encore accompli pour son anthropologie le passage effectué il y a plus de quinze siècles pour penser Dieu. Un cinquième article est venu rejoindre ce dossier. Il est le fruit d’une conversation engagée avec Emmanuel Durand qui aboutit à un article qu’il a bien voulu nous confier, ce dont nous le remercions. La Tradition de l’Évangile ne peut être discernée qu’ensemble, entre hommes et femmes. C’est résumer avec aplomb la thèse nuancée que notre confrère soutient. Elle trouvait sa place en conclusion de ce numéro qui aurait pu laisser la place uniquement à des femmes, ce qui aurait manqué, nous le croyons, l’objectif de ce numéro : la nécessaire présence des femmes dans la représentation que l’Église se donne d’elle-même, en particulier dans l’intelligence et l’énoncé de la foi, représentation qui vient nourrir le débat quant à la question de la représentation uniquement masculine du Christ dans nos ministères.

Nos lecteurs trouveront à la suite une note de lecture de Jean Greisch consacré à l’ouvrage de Philippe Büttgen, Que m’est-il permis d’affirmer ? Philosophie des confessions, Éd. du Cerf 2024, qui soutient une thèse que l’on n’a pas fini de discuter. Puis, une note du même Jean Greisch sur La métaphysique et après. Essai sur l’historicité et sur les époques de la philosophie, de Jean-Luc Marion, ouvrage publié en 2022 mais que nous n’avions pas encore eu l’occasion de recenser.

Après ces deux notes substantielles, ce sera au bulletin de théologie morale, signé Alain Thomasset, Catherine Fino et Anne-Solen Kerdraon, de conclure ce numéro.

Nous vous souhaitons à tous, chères lectrices et chers lecteurs, une année 2026 portée par l’espérance : elle ne méprise pas le malheur du monde ni la violence dont nous sommes capables, mais elle invite à être présent à notre temps avec compassion et à y répondre avec la responsabilité qui ne manque jamais de se présenter à nos consciences, si ténue soit-elle.

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