Henri Bouillard et l’avénement des sciences humaines

La période la plus féconde de la pensée de Bouillard correspond, dans la seconde moitié du XXe siècle, au moment où la philosophie et la théologie académique sont mises en concurrence avec l’entrée des sciences humaines dans le champ universitaire. Alors que Bouillard élabore le concept de théologie fondamentale en lieu et place de l’ancienne apologétique, il reste curieusement silencieux sur l’apport possible à la quête du sens de ces nouvelles disciplines que sont la sociologie, l’histoire, la psychologie et la linguistique.

La leçon toujours actuelle d’Henri Bouillard

Dans une période particulièrement troublée de la vie intellectuelle de l’Église catholique, Henri Bouillard fut à proprement parler un passeur, ouvrant des voies nouvelles dont nous sommes toujours les héritiers. Dans ce parcours très complexe qui a duré près de quarante ans, on peut repérer trois passages dont nous n’avons pas fini de mesurer la portée. Il y a d’abord la volonté de dépasser un anti-modernisme catholique hanté par l’objectivité de la vérité révélée et soucieux de dénoncer le subjectivisme des théologiens s’efforçant de prendre au sérieux l’expérience du sujet croyant. C’est ici le rapport entre vérité et histoire qui est touché. Il y a ensuite un deuxième passage dont la théologie catholique du XXe siècle lui est redevable, c’est le remplacement de l’Apologétique comme science objective par une vraie théologie fondamentale. Il y a enfin un dernier passage, souvent moins relevé mais d’une grande actualité pour notre théologie contemporaine : celui d’une théologie naturelle – ou mieux d’une théologie philosophique

La logique de la foi et la sagesse mystique

Cet article s’intéresse tout d’abord à la logique de la foi chez Bouillard, à partir de deux sources, Logique de la foi (1964) et Comprendre ce que l’on croit (1971). Ensuite, à la lumière du dernier article de Bouillard, « Transcendance et Dieu de la foi » (1981), il cherche à voir si la sagesse mystique peut en constituer son accomplissement et celle de l’essence humaine. En s’appuyant sur la conception de la vie mystique telle que la conceptualise saint Jean de la Croix et en y apportant une interprétation tout à fait personnelle, Bouillard développe une approche qui prend l’homme sous l’angle de la destination. Il cherche à introduire son lecteur au plan méta-philosophique et méta-théologique, là où la ratio fidei est inconditionnée, mais conditionne tout, sans aliéner, libère tout en dispensant les grâces de la divine Providence.

Eric Weil et la question de Dieu selon H. Bouillard

Dans une de ses lettres, datée de 1976, Henri Bouillard présente ainsi l’œuvre de Weil : « Une pensée philosophique qui s’impose par son simple déploiement, celle d’une victoire de la liberté raisonnable sur le positivisme de notre temps ». Tout est dit ici mais, pour en comprendre le pourquoi, il faut retracer le déploiement de la Logique de la Philosophie d’Eric Weil, notamment les catégories de la condition, éclairant celles de Dieu et du moi qui la précèdent immédiatement, et celle de la conscience qui la suit, celle de l’action enfin en laquelle elles s’articulent. Au terme de ce parcours, il resterait alors simplement à accepter, avec la perspective d’un progrès collectif, celle de la rédemption d’une humanité confrontée à ce scandale d’un non-sens que peut simplement conjurer la foi en la cohérence dernière d’un Dieu sauveur.