Permanence du théologico-politique. Politique et religion, de nouvelles donnes

Comment une société moderne, édifiée sur la rupture entre le théologique et le politique peut-elle subsister en ayant perdu sa base religieuse, d’une part, et, d’autre part, comment la religion peut-elle encore rester vivante, exilée de la vie sociale et, à la limite, sortie de l’histoire des hommes ? Cet article voudrait montrer que le problème des relations entre politique et religion a retrouvé de nouvelles couleurs, et que sans rien renier des ruptures révolutionnaires, et à cause même de nouvelles donnes liées à la transformation des sociétés modernes et des religions elles-mêmes, la question se pose toujours, mais en termes neufs auxquels il convient d’être attentifs.

Simples variations sur le thème ‘Religion’

Si loin que l’on puisse mener la description des comportements religieux des humains, l’analyse des comment et leurs attitudes ne répond pas toujours à la question du pourquoi. C’est dans ce double contexte pluraliste que se pose la question du juste sens à donner au concept de religion. Car l’expérience quotidienne des médias, comme de la lecture d’ouvrages philosophiques, apologétiques, théologiques et autres, révèle que des mots comme religion, divin, sacré, sont lestés de sens multiples et souvent contradictoires. Il paraît donc indispensable de préciser les notions que nous utilisons dans l’analyse du fait religieux, et de prendre en compte le lieu où se situe le discours : histoire, sociologie, philosophie, théologie. Car plus les voies sont multiples pour appréhender le religieux, plus il faut préciser les mots et la chose : toutes exigences auxquelles se soumet Michel Meslin.

Évolution des problématiques en théologie des religions

En ouverture de ce premier dossier, J.-M. Aveline a choisi de relever trois types de questionnement auxquels la théologie chrétienne se trouve confrontée dans la problématique de la rencontre et du dialogue interreligieux, et dans la perspective de l’histoire des religions : 1. prendre conscience de la relativité du christianisme en tant que phénomène historique, et en relever théologiquement le défi ; 2. approfondir les éléments permettant de définir la singularité chrétienne au sein de la pluralité des religions, et proposer pour l’Eglise une attitude et un engagement ; 3. évaluer les difficultés et les enjeux de l’expérience concrète de la rencontre interreligieuse, et en recueillir la fécondité pour une intelligence renouvelée du mystère de la foi.

Paul et ses exégètes juifs contemporains

Lorsqu’ils ont eu à se prononcer sur les premiers temps du christianisme, les juifs de la période moderne ont presque tous séparé Jésus et Paul, et les ont vus comme deux juifs tout à fait différents, ayant marqué de façon très différente l’histoire juive et chrétienne. S’expliquant par des conditions contextuelles, cette perception limitative est aujourd’hui dépassée chez nombre de chercheurs juifs qui ayant acquis une réelle compétence en Nouveau Testament et témoignant d’une démarche critique identique à celle de l’exégèse chrétienne libérale, ils proposent une lecture nouvelle de Paul. Pour eux, Paul doit être lu dans le prolongement et en consonance avec son environnement juif. Ils pensent aussi que l’itinéraire de Paul trace de manière emblématique un écart croissant entre la loi juive et les païens convertis à la foi chrétienne, même s’il y a à chercher « l’erreur de Paul » qui a mené à la séparation entre judaïsme et christianisme.

Saint Paul et le concile de Trente

Le décret du Concile de Trente sur la justification constitue le meilleur exemple pour comprendre la manière dont le concile se réfère à l’enseignement de Paul. En réponse aux Réformateurs, le concile entendait montrer à son tour que le doctrine de la justification par la grâce moyennent la foi est une doctrine tout simplement chrétienne parce que paulinienne ; elle est donc pleinement catholique, à condition que l’on respecte la réponse de la liberté humaine et que l’on n’oublie pas que la grâce de la justification passe par les sacrements. Par héritage paulinien du concile on doit certes entendre les citations et réminiscences de certaines formules des lettres pauliniennes, mais surtout la mise en œuvre d’une problématique authentiquement paulinienne, ce qu’entend montrer ici B. Sesboüé.

L’héritage paulinien chez Luther

L’héritage paulinien fut transmis à Luther surtout par la tradition de l’Ordre des Ermites de St Augustin, auquel il appartenait, c’est-à-dire pour l’essentiel par l’interprétation de Paul proposée par Augustin. La propre relecture de sa vie par Luther dit déjà l’importance de cet héritage, et dans le tournant réformateur de sa théologie comme d’une ouverture vers la juste distinction entre la Loi et l’Evangile, point culminant du rapport exégétique intense de Luther à Paul. Sa réception de Paul fait particulièrement ressortir l’Epître aux Romains qui, comme point de référence principal représente la figure matérielle, la concrétisation le plus importante du principe herméneutique permanent du réformateur, constitué par la règle « sacra scriptura sui ipsius interpres ». Par ailleurs, le double front du combat paulinien contre l’ « enthousiasme » (en 1 et 2 Co) et contre le légalisme (en Ga) fut appliqué par Luther d’un côté à la papauté, de l’autre aux spiritualistes et « illuminés ».

Augustin disciple de Paul

Nombreux sont les commentateurs des lettres de Paul, en monde latin, à la fin du IVe et au début du Ve siècle, ce qui s’explique sans doute par les controverses doctrinales sur la personne du Christ, mais aussi par le souci de proposer un idéal de vie chrétienne : Paul est alors présenté comme un modèle de conversion et un maître spirituel. C’est dans ce contexte qu’il faut situer l’intérêt d’Augustin pour Paul, lequel est effectivement pour Augustin un maître. Même s’il n’est pas possible d’examiner systématiquement l’interprétation qu’Augustin donne des lettres de Paul, I. Bochet souligne ici le rôle de Paul dans la vie et la pensée d’Augustin, rôle qui a été déterminant : dans sa conversion tout d’abord, dans sa formation théologique également, mais aussi dans son herméneutique scropturaire et dans son enseignement sur la grâce.

Paul et les Pères grecs

C’est avant tout comme théologien que Paul est lu par les Pères grecs. La réception des épîtres dans les premiers siècles montre comment les premiers lecteurs de Paul hiérarchisaient eux-mêmes les textes et leurs données, même s’il n’y a pas consensus, d’autant plus que les lectures d’une même épître peuvent diverger. Cependant l’émergence est encore timide au milieu du IIe siècle, ce qui ne peut que valoriser le « tournant irénéen », Irénée étant le premier à présenter une réception globale du corpus paulinien. Puis s’impose Origène et d’abord avec son attention à l’ensemble de l’Ecriture, en raison aussi de ses commentaires des épîtres de Paul, en particulier de l’épître aux Romains. Avec lui, le corpus paulinien est, – et sera de plus en plus après lui -, la source par excellence de la dogmatique chrétienne. Reste la question de savoir si cette manière dogmatique de comprendre la pensée de Paul ne l’a pas déformée en même temps qu’elle la mettait au premier

Le renouvellement du « principe dogmatique » en théologie contemporaine

En 1965, Karl Rahner et Karl Lehmann publièrent une étude documentée et systématique sur les rapports entre kérygme et dogme, quintessence des travaux en cours dans ce domaine, au moment où s’achevait le concile Vatican II. Un premier principe consensuel allait se dégager de ces travaux. Son impact touchera directement la fonction régulatrice des langages de la foi, autrement dit du caractère principiel et originaire de cette fonction dévolue aux formules de confessions présentes dans l’écriture néotestamentaire. Il s’agissait en somme de poser et de justifier les principes d’une interprétation dogmatique de l’Ecriture. L’une des questions cruciales alors débattues tournait autour de la signification d’un objet de foi saisissable en énoncés de vérité, objet qui ne pouvait consister en une simple sequela Christi, ou être ramené à une anthropologie existentiale. Une place pour le dogme semblait subsister. Ce processus va déboucher sur une interprétation  » extensive  » du dogme à laquelle V. Holzer consacre ici l’essentiel de ses analyses.