
La revue poursuit sa réflexion sur le monde numérique. Après un précédent numéro (111/4 [2023]) consacré à l’Intelligence Artificielle, nous vous présentons aujourd’hui un dossier intitulé “Humanités numériques et théologie”. La théologie est-elle touchée par ce qu’on a coutume d’appeler les « humanités numériques », et si oui, en quoi cela concerne-t-il, à travers des questions épistémologiques, la théologie ? Une première réponse pourra sans doute étonner plus d’un lecteur. Les « humanités numériques » ont été préfigurées, selon certains, par Roberto Busa, jésuite italien, spécialiste de saint Thomas. Dès 1949, au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale, ce théologien eut l’idée de se tourner vers IBM pour l’aider dans ses recherches philologiques. L’Index Thomisticus fut prêt en 1953, à peu près au même moment que la recherche biblique faisait appel aussi à l’informatique pour le traitement d’une cinquantaine de manuscrits. Merrill Parvis, de l’Université de Chicago, spécialiste du Nouveau Testament, recourait aux services d’IBM pour encoder des variantes textuelles. Ces deux exemples montrent le parti que les théologiens et exégètes escomptaient tirer de la puissance computationnelle de ces systèmes, alors encore à l’état de recherches. Des théologiens et des biblistes étaient donc suffisamment avertis de ces évolutions pour se tourner vers la firme américaine. Ces savants ecclésiastiques exerçaient une veille technologique, qualités nécessaires pour garder un recul critique.
Au fil des articles se dessine une typologie des apports des technologies numériques à la recherche. On trouve d’abord ce qui relève de l’environnement de travail du spécialiste (la bureautique), avant de considérer les éditions numériques accessibles à tout public, parfois de manière gratuite ou à des prix que seules des institutions peuvent financer. Une sorte d’équivalent d’encyclopédies (corpus, lexiques et concordances) est ainsi disponible sans qu’aucune connaissance particulière sur les opérations critiques de la philologie, les sciences du texte, ou les algorithmes ne soient nécessaires à leurs usagers. La phase proprement savante introduit un nouvel échelon dans cette typologie avec l’établissement des corpus, des éditions critiques et leur traitement.
Le premier article de ce dossier, que l’on doit à Philippe Huneman, de l’Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques – Paris, s’intéresse aux enjeux épistémiques qui se profilent avec l’ère numérique des sciences, sans négliger les questions de pouvoir introduites par ces changements de méthode. David Pastorelli, du centre Texte et Documents de la Méditerranée Antique et Médiévale – Aix Marseille, reprend cette interrogation à propos des éditions critiques du Nouveau Testament. Les méthodes d’analyse et l’établissement des textes, surtout lorsqu’il s’agit de la bible, se trouvent au centre de rapports entre pouvoir et vérité. Les « humanités numériques » soulèvent des questions de théologie fondamentale et d’ecclésiologie.
David Pastorelli et aussi Matthieu Cassin, de l’Institut de Recherches et d’Histoire des Textes, font entrer le lecteur dans la fabrique de l’exégèse et de la patristique. L’un et l’autre, comme le soulignait Philipe Huneman à partir de son domaine, font toucher du doigt le saut qualitatif de la recherche universitaire quand on passe de l’usage des « outils numériques », qui requièrent parfois déjà un bon entraînement, à la construction de ces ressources. Une interrogation constante traverse leurs réflexions quant aux biais méthodologiques qui permettent de traiter ces « hyperespaces » de données. En aucun cas n’est remis en cause ce « digital age » des sciences humaines ; mais la nécessaire complémentarité de l’approche humaine et la différence qui la caractérise sont affirmées. Le quatrième article pourrait paraître en décrochage avec le numéro puisqu’il concerne non ces moyens de recherches, mais la catéchèse, et la pastorale en général à l’heure numérique. Or, c’est à la lecture des analyses proposées par François-Xavier Amherdt, de l’Université de Fribourg, que s’éclaire la question théologique et ecclésiologique qui parcourt l’ensemble du dossier. Quelles sont la place et la fonction ecclésiale de la théologie, si celle-ci s’entend bien comme la réflexion critique, singulière et débattue, selon les règles universitaires, voulue au sein de l’Église au nom même non seulement de l’historicité de la Révélation, mais aussi de l’instabilité matérielle de la transmission de sa tradition écrite, biblique et dogmatique ? Les témoins de la tradition et des Écritures nous parviennent sous forme partielle, altérée, contradictoire et appellent, dans leur lettre même, leur interprétation qui ne peut se passer de décisions, de discussions et de l’implication personnelle de ceux qui s’engagent dans ce travail, au service de la communion de foi. Prétendre à la neutralité des théologiens et des biblistes serait ramener la tradition à une transmission artificielle de la foi.
Si la spécificité de l’approche humaine des textes, qui fonde la nécessaire complémentarité des « humanités numériques », et si celle-là consiste bien en la capacité personnelle de jugement du savant, en conversation et débat avec le monde de la recherche, il en résulte que la recherche exégétique et biblique implique, de soi, la singularité des conclusions. Le propre des « humanités humaines » – si l’on nous passe l’expression – c’est que le chercheur y déploie sa réflexion critique. Ses positions, toujours partielles et soumises à la discussion scientifique, sont le fruit de la réflexivité de son savoir, et non le simple résultat de l’application de méthodes à des corpus. Il n’y a au fond de pensée que réflexive et singulière. Le critère que propose P. Huneman pour préciser la différence épistémique entre les « digital sciences » et les « sciences du texte », qui certes incluent l’usage de la numérisation, mais appellent les décisions du chercheur quant aux méthodes et à l’énonciation de la signification, se retrouve dans les travaux que décrivent D. Pastorelli et M. Cassin. Le travail des chercheurs repose sur la compréhension des textes, leur lecture et l’élaboration d’un sens. Elle ne peut être confondue avec un traitement d’informations, fussent- elles exhaustives, qui établit des corrélations sans explicitation du sens. Autrement dit, et comme l’avait déjà souligné notre précédent dossier sur l’Intelligence Artificielle, les « humanités numériques » font ressortir ce qui caractérise en propre l’activité de l’intelligence humaine, ce qui vient, comme on l’avait lu dans le numéro d’octobre 2023, fortement nuancer l’expression « IA », comme le souligne P. Huneman également. Ce qui ressort de ce numéro, c’est la possibilité de ne pas considérer les « humanités numériques » comme « la poursuite par d’autres moyens » des humanités classiques, mais bien une discontinuité – en quelque sorte progressive, comme l’aura indiqué notre typologie. Comme la foi, le travail théologique et exégétique suppose l’implication de chacun dans l’élaboration d’un sens.
On peut voir en cela une bonne nouvelle pour la théologie à l’heure du numérique, si on exerce une attention critique envers la digitalisation. L’article de M. Cassin, et plus nettement celui de D. Pastorelli montrent combien les humanités digitales rendent encore plus nécessaire le débat scientifique. C’est sans aucun doute ici que le bât blesse lorsqu’il s’agit de sciences ecclésiastiques, si l’on veut bien reprendre cette antique expression. Dès lors que ces travaux portent sur des matières aussi sensibles que l’établissement du texte biblique, ou l’interprétation de la tradition, comme c’est le cas pour la patrologie, on mesure à quel point on entre dans une zone sismique intense. Il existe bien un espace de débats théologiques, mais l’on sait combien l’autorité épiscopale, la censure du dicastère pour la doctrine de la foi, et une certaine opinion catholique, parmi les fidèles et le clergé, empêchent le libre mouvement de la réflexivité des chercheurs. La critique éveille le soupçon et le spectre de la sentence.
Il suffit de lire ce qui se joue à l’arrière-plan des inquiétudes pastorales des documents ecclésiaux qu’analyse F.-X. Amherdt. Le monde numérique, vu ici à travers les media sociaux, apparaît comme une menace à l’ordre anthropologique décrété par l’Église et au pouvoir de régulation des opinions, impossible à exercer par l’autorité ecclésiale sur le numérique. Il est intéressant de noter que dès qu’un pouvoir échappe à l’Église, elle qualifie la situation de « changement anthropologique ». Quel rapport avec les humanités numériques en théologie? Ceci, précisément : ce qui constitue la différence entre l’hyperespace numérique des données corrélées et le savoir des chercheurs tient dans leur capacité de jugement réflexif, instance critique de la parole magistérielle. On l’a vu encore récemment au synode, comme le soulignait Christoph Theobald dans notre numéro précédent. La position des théologiens était loin d’avoir été clarifiée dans le processus synodal de conversation. C’est bien, en effet, le statut critique de la raison qui peut interroger l’ensemble de la démarche de la « conversation spirituelle ». Question critique, par excellence, si l’on tient compte à la fois du régime propre du pouvoir de la vérité dans l’Église catholique et en même temps de l’universalité des voix qui constituent l’Église, y compris celles de cultures où la raison critique ne détient pas le même statut qu’en Occident et que dans la Tradition catholique. Faut-il pour autant renoncer à l’expression de la raison ? Sans doute nous faut-il reconnaître que la raison a pu être à la fois source de violence comme elle est aussi la possibilité de sa régulation. Bref, on l’aura compris, les humanités numériques ont toute leur place dans les RSR.
Nous publions, en marge de ce dossier, un article de Céline Leleu qui propose une relecture de Vita Consecrata, exhortation sur la vie religieuse promulguée en 1996. Dans le contexte actuel des violences commises au sein de la vie religieuse, pareille approche a retenu notre attention.
Enfin, place aux deux bulletins. D’abord, celui consacré à la Patristique latine, de Paul Mattei. Nous retrouvons ensuite le bulletin de littérature johannique, de Jacques Descreux et David Pastorelli.
Le lecteur trouvera en fin de volume l’annonce de notre colloque de novembre prochain portant sur « Théologie et sciences sociales ».
