Henri Bouillard et Saint Thomas d’Aquin

Au premier trimestre 1944, paraît sous la signature du jésuite Henri Bouillard un livre bref intitulé Conversion et grâce chez saint Thomas d’Aquin. Étude historique. Fruit de sa thèse soutenue en 1941 à Lyon, il donnera lieu à une vive polémique connue sous le nom « d’affaire de Fourvière ». En montrant que saint Thomas lui-même a varié au cours de sa vie sur la question (mineure) des dispositions de l’homme à l’accueil de la grâce, Henri Bouillard avalise en fait une thèse qu’il présente en conclusion : la relativité de systèmes théologiques, même les plus célèbres, et leur dépendance par rapport à l’état de la culture, religieuse et profane, de leur temps. Cette juxtaposition a alors fait figure d’agression dans des milieux thomistes sur la défensive.

Textes spirituels et existence chrétienne : la place évangélique du lecteur

Dans le christianisme d’aujourd’hui, les textes spirituels sont lus et appréciés pour la saveur de la vie chrétienne qu’ils révèlent, et l’élan à vivre la foi qu’ils communiquent. L’adjectif « spirituel » qualifie des textes qui traitent de la vie de foi dans la prière ou dans l’action. Il renvoie explicitement à l’Esprit qui conduisait Jésus de Nazareth selon les Écritures. Les textes spirituels nous feraient voir ainsi comment il est possible de mener une existence chrétienne. Dire cela ne doit pas masquer la situation dans laquelle nous lisons ces textes aujourd’hui : ils se trouvent au carrefour d’intérêts et de démarches tantôt complémentaires, tantôt conflictuelles, situés sur une ligne qui semble départager la foi de l’absence de foi en Jésus Christ. Aussi, parler à l’intérieur du christianisme de la relation des textes spirituels à l’existence chrétienne suppose de s’inscrire en ce lieu de divergences herméneutiques. Ainsi nous a-t-il paru fécond, dans le contexte de ces lectures plurielles, de nous interroger sur la relation

Sciences sociales et histoire de la spiritualité moderne : perspectives de recherche

Les perspectives présentées ici s’inscrivent dans le cadre d’une recherche conduite au sein de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, en particulier dans le cadre du séminaire « Pratiques spirituelles, régimes discursifs et rapports sociaux à l’époque moderne ». L’auteur a choisi de donner à ce propos un caractère personnel qui est surtout, en réalité, un caractère situé : pourquoi et comment une perspective se trouve-t-elle dessinée, à un moment donné, en fonction d’un contexte historiographique et historique ? Le travail ainsi engagé s’est fixé un programme patient : il vise en effet à exposer de front ce que l’on appelle « l’histoire de la spiritualité » aux acquis, aux méthodes et à l’horizon des sciences sociales et à contester la longue tradition de cette histoire, ou ses attendus historiographiques, dans l’épreuve de cette confrontation ; mais cette contestation prend la forme d’une déconstruction de l’objet lui-même, en le déclinant selon quatre rapports : celui d’une expérience et d’un discours, celui d’un discours et de l’articulation d’une relation, celui de

Vocation actuelle de la théologie spirituelle

Dans son inventaire des « lieux théologiques », Melchior Cano ne faisait aucune place à l’expérience spirituelle, les « spirituels » ne paraissant même pas comme théologiens… La frontière qui, relayant une distinction paisible, s’était élevée entre théologie et spiritualité, sur la base d’une évolution de la théologie vers une scientificité et sous l’effet des interrogations du nominalisme, semble être devenue poreuse, sinon avoir disparu. De fait, la théologie contemporaine pense l’expérience croyante. La question pourrait se formuler ainsi : où et comment peut (doit ?) se faire la prise en charge théologique de la vie spirituelle, du capital chrétien d’expérience spirituelle ? Est-ce par une discipline propre, la théologie spirituelle ? Qu’est-ce qui la caractériserait ? Pour réfléchir ainsi au devenir de la théologie spirituelle, on commencera par observer, avec quelques exemples d’élaborations théologiques significatives, comment la théologie contemporaine prend en compte la dimension expérientielle de la foi chrétienne. Mais prendre en compte cette part constitutive d’expérience, est-ce pour autant prendre en charge l’expérience spirituelle ? Si oui, une théologie spirituelle