Janvier-Mars 2023 - Tome 111/1

Éditorial 111/1

Patrick C. GOUJON

Au cœur du salut

Perspectives actuelles

Avec ce nouveau numéro des Recherches de Science Religieuse, l’ensemble de la rédaction vous présente ses vœux de paix et de joie pour la nouvelle année. Ce n’est pas rien que de se souhaiter le meilleur tant il est évident que nous sommes hantés par le mal, quand ce n’est pas le pire. L’année 2022 a connu son lot de pesanteurs et de violences, et certaines enjamberont l’an nouveau, nous le savons. Présenter ces vœux dans un tel contexte, ce n’est pas seulement céder à une coutume d’amabilité, c’est croire qu’il y a toujours du bien à accueillir, des promesses à tenir, des lueurs à discerner. Prendre le temps de se saluer, c’est déjà reconnaître le bienfait qu’il y a à se retrouver. Les vœux portent en outre l’espérance de biens à venir qui passeront par ce que nous pouvons nous offrir et ce qui pourra survenir de ce que nous avons prévu mais parfois aussi à l’improviste. Souhaitons-nous, autour de notre revue, que ce soit par l’entremise de la réflexion et du débat que suscite parmi nous l’intelligence de la foi.

Le présent numéro nous porte au cœur du salut que nous proclamons en Église. Ce n’est pas la première fois, loin s’en faut, que les RSR se penchent sur cette question. Il y a bien sûr les bulletins, comme celui du précédent numéro en théologie systématique consacré à « Jésus-Christ » dû à Christoph Theobald, mais aussi ceux d’ecclésiologie que nous offre Jean-François Chiron (le dernier étant celui du numéro 109/2 [2021]). Salut en Jésus-Christ et vie ecclésiale ont nourri différents dossiers récemment, comme, en 2019, « Église et ministères pastoraux », paru en deux volumes, « Fondement charismatique et institutionnalisation de l’envoi » d’une part et « Ministère épiscopal et ministère presbytéral » d’autre part. Ces titres permettent d’ailleurs de rappeler que bon nombre de questions soulevées par la crise des violences sexuelles dans l’Église catholique, comme dans celle des abus de pouvoir, trouveraient des éléments de discussion, de réflexion et des propositions concrètes d’issues ecclésiales. Il est vrai que la théologie à elle seule ne suffit pas à réformer ce qui doit l’être. Il faut encore que s’allie à l’intelligence de la foi la volonté institutionnelle, qui pour cela doit accueillir librement la réflexion critique. Nous préparons des numéros à venir sur ces sujets, avec le temps que demande le travail qui ne cherche pas seulement à réagir aux événements.

« Pourquoi l’Église ? », telle était la question – et elle revient encore avec plus d’acuité – que s’était posée le colloque des RSR de 2011. Elle venait comme interrogation de la dimension ecclésiale de la foi dans l’horizon du salut. Il y a dix ans, on formulait l’hypothèse que c’était principalement la proposition d’un salut et d’un salut à orientation eschatologique qui posait alors problème (éditorial, 100/3 [2012]). Le colloque tout aussi bien que plusieurs numéros de la décennie suivante déployèrent cette question en affrontant la crise culturelle de l’Europe (2014), en interrogeant la portée des événements historiques sur la théologie (« Repenser l’événement », 2014, « Première Guerre mondiale », « La christologie après Auschwitz », deux numéros de 2017). Les années suivantes firent droit à une exploration du rapport au temps et précisèrent cet horizon eschatologique, question devenue d’autant plus pressante que la crise écologique rendait impératif de clarifier la portée des discours apocalyptiques (deux numéros de 2020 pour « Vivre le temps de l’histoire », précédés d’un numéro sur la création à l’âge de l’anthropocène, 107/4 [2019]). La réflexion ecclésiologique n’était pas en reste, portant sur la nécessité de la synodalité (colloque 2018 et publication de 2019), dans un temps où il fallait à la fois approfondir le diagnostic de la situation du christianisme, en temps de diaspora (107/3 [2019]), et l’urgence de la crise écologique (colloque 2022 et numéros à venir en 2023). Bien d’autres numéros ont ponctué cette décennie, mais apparaît, après coup, la pertinence de l’hypothèse énoncée et ses ramifications : le salut en Jésus-Christ annoncé par l’Église est-il à l’horizon du temps de notre histoire ?

Le présent dossier n’est pas conçu comme une synthèse dans les différents champs évoqués de la réflexion entamée plus tôt. Telle n’est pas la finalité d’une revue qui bien plutôt tente de reprendre et relancer la réflexion, en essayant de tenir compte de la manière dont les questions se transforment dans une situation historique mouvante, mais aussi en rendant compte des évolutions internes des disciplines théologiques. À lire les articles qui suivent, le lecteur s’apercevra sans doute à la fois de la continuité mais aussi de la recherche, certes déjà présente mais sans doute rendue plus encore nécessaire, d’une approche théologale du salut. Je reprends ici la question telle que l’énonce Werner Jeanrond : que se joue-t-il de la compréhension de Dieu dans notre sotériologie ? Ce n’est pas là congédier la dimension ecclésiologique, bien au contraire, mais tenter, dans une approche œcuménique, de se donner des critères à l’heure où il ne va pas toujours de soi, en pratique, d’affirmer le principe que le salut est une expérience ecclésiale. Sans renoncer à l’affirmation de ce qui lie salut et Église, il nous a semblé prioritaire de revenir à ce qu’il révélait de l’action de Dieu, et partant, de la réponse humaine, sans cantonner le salut dans une expérience individuelle, ce qui se joue non entre Dieu et moi, mais entre Dieu et nous. Dès lors, en quoi le salut que Dieu apporte est-il bonne nouvelle pour les humains ? en quoi est-il « pour nous », et en vue de quoi ?

Cette interrogation sous-tend les articles de ce numéro. Comme le note Christophe Chalamet, professeur à l’Université de Genève, dans l’article d’ouverture – et il faut ici le remercier d’avoir largement contribué à coordonner ce dossier –, c’est moins la notion de salut qui fait difficulté aujourd’hui (ce qui colore autrement peut-être le diagnostic de 2011) que la difficulté proprement théologique d’un discours sur le salut. En ce sens, l’article de notre collègue philosophe Jean-Philippe Pierron, professeur à l’Université de Bourgogne, est plus que précieux car il fait entrevoir comment les termes de santé et salut dans notre culture contemporaine, et en particulier dans le champ de la médecine, invitent à un déplacement fécond de l’interrogation théologique. Les attentes de guérison adressées à une médecine tentée de se réduire à des traitements demandent de déchiffrer les appels à l’aide comme recherche inquiète de ce vers quoi conduit vivre en être blessé. Dès lors, que devient une anthropologie du « Dieu des vivants », telle que la suggère Isabelle Chareire, professeure à l’Université Catholique de Lyon, qui trouve dans la voie biblique un lieu pour assumer la condition de finitude de l’existence humaine ? L’être humain incertain, vulnérable, ne voit pas opposer à son inquiétude la clé du sens de l’histoire humaine ou de son existence par l’annonce du salut mais il y entend un appel, dans l’issue incertaine de l’histoire, à exercer sa responsabilité dans l’espérance. Cette proposition méritait d’être confrontée à l’annonce du salut telle qu’elle a lieu dans le Nouveau Testament. « C’est Jésus que vous cherchez, le Nazaréen, le Crucifié. Il fut ressuscité. Il n’est pas ici. Voici le lieu où ils le mirent » (Mc 16,6). C’est François Vouga, professeur émérite à Wuppertal, qui nous guide ici, en parcourant les différents types d’annonces qui proposent la confiance en la parole du Christ à celles et ceux qui le suivent. Il retient quatre modèles pour comprendre ce qui est annoncé « pour nous » : conversion, vérification de la parole du Christ, ouverture du chemin d’éternité par celui qui a tout perdu, événement de libération, modèles à partir desquels F. Vouga propose ensuite une interprétation de Pâques comme l’œuvre de Dieu, « Père de la reconnaissance inconditionnelle et gratuite de la personne », en qui hommes et femmes peuvent renouer leur confiance. Dans un article aux accents d’un essai, Christophe D’Aloisio, de l’Institut Orthodoxe de Bruxelles et de l’Université Catholique de Louvain, présente, avec une conscience critique de l’histoire des Églises, ce qui du salut est collectif, de manière irréductible, et définit l’Église comme un peuple nouveau, uni au Christ dont il reçoit la vie – par quoi se définit sa catholicité – et constitué en assemblée de toutes les personnes qui le suivent. L’Église peut alors signifier le salut tant par son action politique (sa militance, entendue à distance d’un gouvernement chrétien de la société) et son action liturgique que doit régir en premier la gratitude envers Dieu. D’Aloisio fait apercevoir un registre de présence ecclésiale au monde, bien souvent mis à mal il est vrai par l’actualité et l’histoire des Églises, mais dont le critère pourrait être eucharistique, précisément dans ce que l’eucharistie porte de gratitude et de libération. C’est Werner Jeanrond, professeur à la Faculté de théologie d’Oslo, qui conclut ce dossier en revenant à une question, déjà soulevée dans un récent débat au sein des RSR autour de la notion de « providence » (les tomes 106/2 et 4 de 2018), mais déportée ici vers la notion de salut : « Pourquoi et comment Dieu devrait-il sauver le monde ? » Reprenant la polysémie du concept de salut, comme dans l’article d’ouverture de C. Chalamet, et les visions de l’action de Dieu qui en découlent, Jeanrond les replace au regard du « Règne de Dieu », et reconduit le croyant à considérer comment le don de Dieu informe les relations humaines à Dieu, à l’univers, aux autres et à soi-même.

L’idée de ce dossier était d’abord venue au sortir d’un des confinements du COVID. Il avait semblé au comité de rédaction que plongés dans l’incertitude, celle de nos projets mais finalement plus largement de nos existences, et face à l’impuissance de nos remèdes, médicaux, techniques et sociaux, nous avions bien du mal, en Église, à dire en quoi la foi, dans les circonstances d’une pandémie, nous apparaissait comme un salut. On pourrait regretter au fond que cette ligne d’interrogation ne soit plus au premier plan du dossier, car la question demeure. On peut toutefois se demander, en tirant parti des articles proposés, si, pour le dire à la suite de François Vouga, la foi ne nourrit pas plutôt « la résistance à l’illusion de sur-humanité et d’immortalité entretenue par les puissances de domination soi-disant éternelles ». En cela, en discernant, avec Jean-Philippe Pierron, l’équivocité de nos demandes d’aide adressées à la médecine et à la technique, l’annonce du salut, si elle est d’abord marquée par la gratitude envers Dieu, comme le souhaite Christophe D’Aloisio, ne peut-elle pas rouvrir un sens de l’humain qui le fasse échapper à sa réification, telle que la gestion, précisément, de la crise du COVID en a montré les risques et les démesures ? C’est bien alors « pour nous » que le salut opère, en esquissant une anthropologie des « vivants » dans ce mystère de leur interdépendance, comme la dessine Isabelle Chareire, mystère dans lequel les croyants peuvent reconnaître l’œuvre du Dieu Trinitaire. Sans aucun doute, ce dossier appellera-t-il réactions et prolongements.

Avant le bulletin « Philosophie et christianisme », assuré fidèlement par Jean Greisch, le lecteur trouvera une note critique de son dernier ouvrage, Croire. Un parcours de la reconnaissance. Méditations bibliques, qu’a bien voulu rédiger notre confrère Jérôme de Gramont, de l’Institut Catholique de Paris. Le titre à lui seul dit les raisons de cet hommage. On lira ensuite le non moins précieux bulletin « Dieu Trinité » tenu avec ce discernement théologique qui fait la réputation de Vincent Holzer.

Je salue aussi tout particulièrement et félicite Michel Fédou, lauréat du Prix Ratzinger 2022, qui lui a été remis récemment à Rome. Cette distinction prestigieuse permet de souligner la valeur des travaux et l’apport d’un membre précieux du comité de rédaction, tant dans l’élaboration des numéros de la revue que pour ses Bulletins et articles toujours attendus.

Enfin, aux vœux du comité de rédaction par lesquels je commençais cet éditorial, je joins, cette fois en votre nom, chers lecteurs, l’expression de ma gratitude à destination de tous les membres de la revue, ainsi qu’aux auteurs, bulletinistes, relecteurs et éditeurs, sans qui ces Recherches ne pourraient paraître.

 

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