Vers une nouvelle théorie des sens ?

D’après Henri de Lubac, « l’interprétation spirituelle des Livres saints n’apportait pas, si l’on peut dire, un surplus au capital religieux déjà possédé mais elle entrait pour une part essentielle dans la constitution de ce capital ». Cette affirmation généalogique et théologique ne vaut pas seulement pour l’exégèse patristique mais se fraie aussi son chemin au sein de l’exégèse critique moderne et contemporaine. Or, cette dernière suppose la distinction entre la Bible comme « classique » ou livre matriciel de la culture européenne et l’Écriture sainte comme livre de l’Église. Une nouvelle « théorie » des sens devra tenir compte de cette différence fondamentale de deux points de vue et retracer, sans vouloir les unifier dans une vision englobante, l’itinéraire de « conversion » qui conduit de l’un à l’autre. Elle pourra dès lors distinguer un sens culturel ou anthropologique, un sens messianique ou christologique et un sens proprement théologique.

Les Pères de l’Église ont-ils quelque chose à dire à l’exégèse biblique aujourd’hui ?

L’exégèse biblique est aujourd’hui en pleine mutation, du fait de sa rencontre avec les sciences du langage et grâce au dialogue désormais entretenu avec la philosophie herméneutique. De ce fait, le paradigme historique n’est plus aussi prégnant que naguère et doit, pour le moins, composer avec d’autres principes épistémologiques. Dès lors – et sans intention préalable – les exégètes retrouvent des connivences avec une herméneutique patristique beaucoup moins étrange qu’il n’y paraissait encore récemment. Un tel changement de regard sur le travail des Pères peut, à l’inverse, rappeler aux exégètes d’aujourd’hui l’intérêt d’une approche attentive au fait canonique et disposée à prendre acte de la polysémie des textes. Ainsi se trouve remise en lumière la part propre au lecteur, au sein d’un processus de communication plus complexe que la seule mise en forme littéraire d’un noyau originel, supposé porteur d’un sens premier accessible par la méthode historique.

Lire l’alliance nouvelle dans l’ancienne

Parmi les typologies qui traversent le corpus biblique, l’alliance occupe une place de choix, non seulement en raison de la césure entre Ancien et Nouveau Testament, mais plus encore en raison du donné biblique articulant théologiquement ces deux alliances. Lire l’alliance ancienne à travers la nouvelle répond au projet herméneutique de la Bible chrétienne. Mais lire l’alliance nouvelle dans l’ancienne est plus inédit. L’expression alliance nouvelle apparaît une seule fois dans l’Ancien Testament, dans le livre de Jérémie (Jr 31, 31). Des expressions similaires lui succèderont dans d’autres livres prophétiques du temps de l’Exil. En quoi cette alliance est-elle nouvelle ? L’abandon du pacte contractuel du Sinaï et la promesse d’une relation unilatérale tendent à identifier un type d’alliance antérieur à l’Exode, remontant jusqu’à l’alliance originelle avec Abraham et même Noé.

La frontière entre allégorie et typologie. École alexandrine, école antiochienne.

N’a-t-on pas jusqu’à l’excès opposé l’exégèse allégorique d’Alexandrie à l’exégèse historico-littérale des Antiochiens ? Si l’on se réfère au débat des années 50 autour du « sens spirituel » des Écritures, ne peut-on pas penser que l’on a été tenté de le plaquer sur les auteurs anciens, enrôlés pour la circonstance dans l’un ou l’autre camp ? Il vaut donc la peine de rouvrir sans passion le dossier. En réalité, la contestation de l’exégèse spirituelle d’Origène, reprise à l’époque moderne, est fort ancienne : elle se rattache au débat, plus ancien encore, autour de l’allégorie des poèmes homériques et des mythes grecs. Mais précisément le texte biblique peut-il être traité comme les fables des Grecs ? Les exégètes d’Antioche le nient énergiquement. Pourtant, s’ils refusent de faire de l’allégorie une méthode d’exégèse, ils ne renoncent pas, sous certaines conditions, à dépasser la lettre du texte et son sens historique. Ce sens supérieur ou spirituel qu’Origène découvre par l’allégorie – quel que soit du reste le mot qu’il utilise –,

Les débats sur le « sens spirituel » dans les Recherches de Science Religieuse (années 1940-1950)

Les Recherches de Science Religieuse témoignent amplement de l’importance qu’ont prise, dans les années 1940-1950, les débats autour de l’exégèse patristique. Débats complexes assurément, et que les auteurs ont abordés par trois voies au moins : celle d’une réflexion sur les mots mêmes de « typologie » et d’ « allégorie » ; celle d’une confrontation entre les écoles d’Alexandrie et d’Antioche ; celle, enfin, d’une réflexion de fond sur l’intelligence spirituelle de l’Écriture. Ce triple débat, dans lequel furent impliqués des auteurs tels que J. Guillet et surtout H. de Lubac, même s’il a été formulé dans des termes parfois différents des nôtres, garde aujourd’hui encore toute sa pertinence et son actualité.

L’exégèse critique aujourd’hui

Dans Let the Reader Understand, R.M. Fowler applique à la communication textuelle dont relève l’écriture biblique le modèle par lequel R. Jakobson décrivait la communication verbale. Ce modèle permet d’articuler les principales méthodes exégétiques. Après la querelle des méthodes, une complémentarité se dessine donc sans que toute tension dans leurs résultats ne soit pleinement dissipée. Le débat exégétique est néanmoins relancé aujourd’hui par la critique que la pensée postmoderne adresse aux fondements mêmes des méthodes exégétiques qui se sont développées avec la modernité. Le débat affecte chacune des dimensions de la communication textuelle et explique l’apparition de nouvelles approches du texte biblique.

L’étape critique de la réception biblique

Si entre le XVe et le XXe siècle on peut distinguer deux histoires de l’exégèse critique, la première qui court du XVe au XVIIIe marque effectivement une crise de la lecture de la Bible. Celle-ci porte d’abord sur la fiabilité du texte et de ses traductions pour mettre bientôt en doute la légitimité et la justesse du principe allégorique qui avait dominé la chrétienté jusqu’à la fin du Moyen Âge. Entre le milieu du XVIIe siècle et le milieu du XVIIIe, Richard Simon et Jean Astruc prennent à bras le corps un long héritage et surtout les difficultés qui n’ont cessé de s’accumuler pour ouvrir à la réception et à l’intelligence du texte une voie que la modernité exigeait tant d’un point de vue épistémologique que d’un point de vue théologique.

Exégèse critique, Exégèse patristique

Dans le cadre des célébrations du Centenaire des Recherches de Science Religieuse, la Faculté de théologie de l’Université catholique de Lyon ainsi que l’Institut des « Sources chrétiennes » ont offert à la revue leur hospitalité pour un deuxième colloque qui a eu lieu le 21 janvier 2010…

Précarité institutionnelle de l’Église et radicalité du Royaume

L’Église de Jésus-Christ, sous sa forme visible et institutionnelle, à la fois plurielle et une, n’est pas une fin en soi et, même dans l’ordre du salut, garde un caractère second et instrumental. Chez Calvin, l’Église, comme Église invisible, doit son existence à l’élection de Dieu. Mais la distinction entre Église visible et Église invisible prend son origine, chez le Réformateur, dans la nécessité de justifier la critique théologique et pratique de l’Église romaine. Nous sommes donc ici à un carrefour entre la fondation théologique de l’ecclésiologie et sa condition historique. À terme, c’est-à-dire à l’aune de l’espérance de la venue du Royaume de Dieu et de la communion des saints, la distinction entre Église visible et Église invisible s’estompe, non en faveur de la seconde, mais en fonction du règne universel et final de Dieu, lequel transcende les limites de toute forme d’ecclésialité. Mais cette délimitation claire entre l’Église et le Royaume de Dieu, ou, exprimé d’une autre manière,