Les Pères de l’Église ont-ils quelque chose à dire à l’exégèse biblique aujourd’hui ?

L’exégèse biblique est aujourd’hui en pleine mutation, du fait de sa rencontre avec les sciences du langage et grâce au dialogue désormais entretenu avec la philosophie herméneutique. De ce fait, le paradigme historique n’est plus aussi prégnant que naguère et doit, pour le moins, composer avec d’autres principes épistémologiques. Dès lors – et sans intention préalable – les exégètes retrouvent des connivences avec une herméneutique patristique beaucoup moins étrange qu’il n’y paraissait encore récemment. Un tel changement de regard sur le travail des Pères peut, à l’inverse, rappeler aux exégètes d’aujourd’hui l’intérêt d’une approche attentive au fait canonique et disposée à prendre acte de la polysémie des textes. Ainsi se trouve remise en lumière la part propre au lecteur, au sein d’un processus de communication plus complexe que la seule mise en forme littéraire d’un noyau originel, supposé porteur d’un sens premier accessible par la méthode historique.

Lire l’alliance nouvelle dans l’ancienne

Parmi les typologies qui traversent le corpus biblique, l’alliance occupe une place de choix, non seulement en raison de la césure entre Ancien et Nouveau Testament, mais plus encore en raison du donné biblique articulant théologiquement ces deux alliances. Lire l’alliance ancienne à travers la nouvelle répond au projet herméneutique de la Bible chrétienne. Mais lire l’alliance nouvelle dans l’ancienne est plus inédit. L’expression alliance nouvelle apparaît une seule fois dans l’Ancien Testament, dans le livre de Jérémie (Jr 31, 31). Des expressions similaires lui succèderont dans d’autres livres prophétiques du temps de l’Exil. En quoi cette alliance est-elle nouvelle ? L’abandon du pacte contractuel du Sinaï et la promesse d’une relation unilatérale tendent à identifier un type d’alliance antérieur à l’Exode, remontant jusqu’à l’alliance originelle avec Abraham et même Noé.

La frontière entre allégorie et typologie. École alexandrine, école antiochienne.

N’a-t-on pas jusqu’à l’excès opposé l’exégèse allégorique d’Alexandrie à l’exégèse historico-littérale des Antiochiens ? Si l’on se réfère au débat des années 50 autour du « sens spirituel » des Écritures, ne peut-on pas penser que l’on a été tenté de le plaquer sur les auteurs anciens, enrôlés pour la circonstance dans l’un ou l’autre camp ? Il vaut donc la peine de rouvrir sans passion le dossier. En réalité, la contestation de l’exégèse spirituelle d’Origène, reprise à l’époque moderne, est fort ancienne : elle se rattache au débat, plus ancien encore, autour de l’allégorie des poèmes homériques et des mythes grecs. Mais précisément le texte biblique peut-il être traité comme les fables des Grecs ? Les exégètes d’Antioche le nient énergiquement. Pourtant, s’ils refusent de faire de l’allégorie une méthode d’exégèse, ils ne renoncent pas, sous certaines conditions, à dépasser la lettre du texte et son sens historique. Ce sens supérieur ou spirituel qu’Origène découvre par l’allégorie – quel que soit du reste le mot qu’il utilise –,

Les débats sur le « sens spirituel » dans les Recherches de Science Religieuse (années 1940-1950)

Les Recherches de Science Religieuse témoignent amplement de l’importance qu’ont prise, dans les années 1940-1950, les débats autour de l’exégèse patristique. Débats complexes assurément, et que les auteurs ont abordés par trois voies au moins : celle d’une réflexion sur les mots mêmes de « typologie » et d’ « allégorie » ; celle d’une confrontation entre les écoles d’Alexandrie et d’Antioche ; celle, enfin, d’une réflexion de fond sur l’intelligence spirituelle de l’Écriture. Ce triple débat, dans lequel furent impliqués des auteurs tels que J. Guillet et surtout H. de Lubac, même s’il a été formulé dans des termes parfois différents des nôtres, garde aujourd’hui encore toute sa pertinence et son actualité.