La providence, plan infaillible ou désir agissant ? Pour approfondir le débat

Devant la difficulté de penser conjointement la liberté humaine et la souveraineté de Dieu à l’oeuvre dans sa providence, le théologien court le risque de négliger soit la recherche de clarté intellectuelle, soit l’inclination devant le mystère. Puisqu’une intense activité spéculative a soutenu les récentes mises en cause de la conception traditionnelle de la providence, on peut envisager que l’acceptation des paradoxes et obscurités qu’implique la reconnaissance du mystère de Dieu se soit trouvée négligée par certains, sinon par hubris intellectuelle ou avec de véritables « projets de délestage, tout au moins par une forme de cécité sélective. […]

Repenser la Providence sans perdre Dieu dans l’opération. Un exercice de discernement sous l’horizon du Credo

À l’écoute de suggestions actuelles pour repenser la Providence, en affinité avec l’Open Theism, cet article mène un exercice de discernement puis de reconstruction. L’examen critique porte sur trois remaniements sensibles : un transfert inaperçu de souveraineté de Dieu vers l’être humain, une autodétermination de Dieu à se laisser déterminer par ses créatures libres, une suspension de l’omniscience divine au bénéfice supposé de la liberté humaine. De tels déplacements sont mesurés à leurs lourdes conséquences. La reconstruction revisite l’affrontement des images de Dieu, païennes ou chrétienne ; puis considère les rapports étonnants entre nécessités et libertés selon l’évangile de Luc. Cela conduit à reformuler l’essentiel de la foi en la Providence suivant les trois articles du Credo, en termes de souveraineté, mystère pascal et synergie.

La question de la providence divine dans les Écritures

Le parcours, relativement linéaire, part d’un constat : les saintes Écritures d’Israël ont constamment maintenu l’existence de la providence divine en lui opposant, sous forme de question, la rétribution indigne et scandaleuse des justes. Il finit avec un constat inverse : c’est dans la mort scandaleuse du juste par excellence que s’accomplit définitivement la bienveillance prévenante et toute-puissante de Dieu pour notre humanité. De l’un à l’autre constat se donnent à lire toute l’interrogation et la réflexion des sages d’Israël, de l’Ancien et du Nouveau Testament.

L’épreuve de la providence

La providence fut longtemps conçue comme la mise en oeuvre infaillible d’un plan fixé de toute éternité. Ces dernières décennies, une nouvelle prise en compte de la toute-puissance de Dieu et de la liberté humaine a conduit au rejet de l’ancienne conception : la providence s’exerce dans une histoire ouverte, dont Dieu a pris le risque. L’évaluation des enjeux, des critères d’appréciation et de la pertinence de cette évolution se prolonge par l’exposé des éléments fondamentaux d’une théologie du Christ comme manifestation, bénéficiaire et fin de la providence et par l’examen de ses conséquences pour la prière de demande, l’abandon à la providence et notre participation à celle-ci par la charité.

Repenser la Providence

La notion classique de providence divine (conduite du monde par un Dieu bienveillant) soulève plusieurs objections : la présence du mal, la liberté de l’homme, la conception d’un agir divin. À la différence de la perspective stoïcienne qui mettait l’accent sur l’ordre du monde, la tradition chrétienne valorise une liberté qui ouvre une histoire. La poursuite de cette histoire fait appel à une pluralité d’instances.

S’abandonner à la Providence

Après s’être cherchée dans les apories du pur amour, c’est dans « l’abandon à la Providence » que s’est reconnue la mystique moderne à la fin du XIXe siècle – à l’époque précisément où la main de Dieu devenait de moins en moins lisible dans l’histoire. Le traité de L’Abandon et la littérature qu’il ne cesse d’inspirer depuis, invitent à passer de la considération de l’histoire comme lieu de manifestation d’une volonté (celle de Dieu Providence), à la concentration sur l’instant présent comme exercice d’union à Dieu dans  « l’indifférence », gage de paix et de joie indicibles. L’abandon mystique au « sacrement du moment présent » déplace ainsi le terrain de la théodicée. Face à l’apparente inertie divine devant le triomphe des « ennemis de Dieu », la charge de la preuve d’innocence ne revient plus à Dieu mais au sujet mystique. C’est la qualité de son abandon qui devrait valoir, aux yeux des autres, théodicée, justification de la bonté de Dieu, de sa bienveillance, de sa providence. Le Dieu des mystiques n’a décidément rien à voir avec le Destin, même sous sa forme christianisée, la