Le langage et la Cène

Pour interpréter les paroles d’institution, et notamment la phrase attribuée au Christ « ceci est mon corps », les réformateurs ont utilisé la rhétorique de leur temps. De même, les éléments de la Cène ont été compris par eux comme des signes, à la lumière d’une « sémiotique » de leur époque et en anticipant des réflexions qui se répandront dans les siècles ultérieurs. Dès lors il est tentant de relire le débat réformateur au sujet de la Cène à la lumière de certains éléments de linguistique du XXe siècle, pour dégager certains enjeux théologiques d’une compréhension du langage. Le présent article fait donc état du versant linguistique du conflit sacramentel entre luthériens et réformés, en essayant de voir le lien entre le langage et la manière de se situer devant Dieu qui est en jeu. La question de la figure rhétorique utilisée par le Christ ayant d’abord été posée par les réformés, l’article propose pour commencer l’étude de la doctrine de Calvin avant de passer

La violence et la rançon payée au démon. Sa réinterprétation par R. Girard

On peut être surpris de découvrir dans la réflexion contemporaine un plaidoyer en faveur d’une théorie théologique avancée par certains Pères, qu’on aurait pu croire définitivement disqualifiée et réduite à un vestige archaïque, en raison de son relent mythologique, à savoir la rançon que Dieu aurait payée au démon en échange de notre libération. Cette théorie, déjà fortement contestée à l’époque patristique, vient de trouver un avocat avec René Girard pour qui « les Pères grecs avaient raison de dire que, dans la Croix, Satan est le mystificateur pris au piège de sa mystification. » Le rôle des puissances sataniques avait déjà retenu l’attention de cet auteur dans Le Bouc émissaire, mais c’est dans Je vois Satan tomber comme l’éclair qu’il s’intéresse à ce thème patristique et tente de lui rendre une légitimité perdue. Derrière le besoin de compléter le point de vue des Pères, on devine un travail de réinterprétation où l’emprunt à la tradition ancienne risque de faire figure de pièce

L’homme est-il supérieur à la bête ? Le doute de Qohéleth

Si les paroles du Qohéleth ne manquent pas de provoquer le lecteur, l’assimilation de l’homme et de la bête en QO 3,19 est certainement une des affirmations les plus rudes du texte. Cet article s’intéresse à cette étonnante pensée par une lecture des versets 3,16-21 de l’Ecclésiaste qui met en valeur l’effet de sens produit par la conjonction de deux propos dont le lien n’est pas spontané : le jugement de Dieu et la mort identique de l’homme et de la bête. L’approche exégétique et littéraire montre comment Qohéleth déploie une réflexion de type fondamental sur l’homme qui, à travers une négation à la fois anthropologique et éthique, met violemment en question le sens de l’homme, de son agir, en référence au jugement et au gouvernement divin. C’est en négatif que la relation entre justice de Dieu et création apparaît. La mort de l’homme met Dieu en cause en interrogeant non seulement la pertinence d’un jugement appliqué à un homme dont

Editorial 91/4 2003

« Autour de Michel de Certeau » Dans son dernier ouvrage, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, (Le Seuil, Paris, 2003), François Hartog, qui n’a jamais caché sa dette envers Michel de Certeau, a une expression caractéristique pour relever une intuition à laquelle il se réfère explicitement au seuil de cet ouvrage : « … Michel de Certeau avait rappelé d’une phrase, comme en passant, que ‘sans doute l’objectivation du passé, depuis trois siècles, avait fait du temps l’impensé d’une discipline qui ne cessait de l’utiliser comme un instrument taxinomique.’ La remarque invitait à la réflexion. Ces pages sont une manière de m’y essayer… » (p. 12 ; c’est nous qui soulignons). Et d’ajouter un peu plus loin : « Historien de l’histoire, entendue comme une forme d’histoire intellectuelle, j’ai peu à peu fait mien le constat de Michel de Certeau. Le temps est devenu à ce point l’ordinaire de l’historien qu’il l’a naturalisé ou instrumentalisé. » (p. 18). Gageons que Michel de Certeau eût été heureux de ce rappel, même

Editorial 91/3 2003

Il est une histoire que le P. Gaston Fessard, jésuite, aimait à raconter. Il en était, non sans humour, le héros. Dans les années soixante du XXe siècle, des théologiens et des philosophes s’étaient réunis pour débattre de l’actualité de S. Thomas d’Aquin. Après la brillante conférence d’ouverture d’un thomiste fameux, selon laquelle cette actualité ne posait nulle question, le P. Fessard demanda au conférencier : « Pourriez-vous nous rappeler les dates de S. Thomas ? » Après hésitation, vint l’évidente réponse : né en 1225, mort en 1274… « Du XIIIe siècle donc, fit le P. Fessard. Eh bien alors, parlons du XIIIe siècle ! » Qu’après ce rappel le P. Fessard s’enfermât dans un certain mutisme devant l’ « oubli » de cette « évidence » importe peu ici. Mais si nous avons rappelé cette anecdote c’est que par delà la discrète ironie des sous-entendus, elle rappelle un débat qui dépasse même l’ « actualité » de S. Thomas : elle dépasse toute affirmation d’actualité dans cette condition qui est la nôtre, celle du temps, de ses contraintes