Penser la catastrophe

Produits dans la foulée de catastrophes historiques, les récits apocalyptiques byzantins insèrent ces catastrophes dans un temps structuré allant de la Création à la fin du monde. Ces spéculations connaissent un paroxysme lors de la chute de Constantinople en 1453, proche de l’an 7000 de la Création. Les efforts pour mettre en récit l’histoire universelle depuis la Création jusqu’à la fin des temps, et pour situer dans ce schéma les catastrophes vécues, ont pour objectif ultime (au-delà de toute récupération politique) de rassurer le peuple chrétien en insérant les événements chaotiques qui les frappent dans un scénario cohérent, devant aboutir in fine à la Parousie et à l’éternité.

La chute de Rome, une rupture dans le rapport au temps et à l’histoire ?

La chute de Rome semble marquer un tournant inexorable dans le rapport au temps et à l’histoire. Mais, plus que la fin du monde, n’est-ce pas la fin d’un monde ? En écrivant la Cité de Dieu, saint Augustin devra se situer tout à la fois vis-à-vis des païens qui accusèrent les chrétiens d’être responsables de ce désastre et des chrétiens désemparés par l’invasion barbare. Ne peut-on pas y voir, en reprenant Hannah Arendt, un commencement, qui, selon ses propres termes, apparaît toujours comme un miracle ?

Aux commencements astrologiques de l’apocalyptique juive

Souvent présentée en rupture avec le reste de la Bible hébraïque (ou Ancien Testament) et le Nouveau Testament parce qu’elle est une littérature de crise, l’apocalyptique juive antique s’inscrit aussi dans un continuum intellectuel : elle vise à comprendre et à prolonger la prophétie et la sagesse. Un des moteurs de cette permanence se trouve initialement hors du judaïsme ancien, comme l’attestent les manuscrits de Qumrân 4Q208 et 4Q209. Prodromes du Traité d’astronomie (1 Hénoch 72-82), ils témoignent de l’emprunt de conceptions du temps et de la durée dans l’astronomie, les mathématiques et l’astrologie mésopotamiennes, avant leur intégration à dessein dans l’apocalyptique juive.

L’émergence d’une sensibilité apocalyptique dans l’histoire

L’apocalyptique ressort d’une sensibilisation particulière à l’événement vécu et à l’histoire, apparue dans l’Antiquité, qui utilise un système de représentations spécifique et qui ne se réduit pas à une matrice biblique. Une approche comparative de la littérature antique à l’époque hellénistique et romaine fournit les critères d’identification d’un événement apocalyptique : catastrophisme opposé au prévisionisme éclairé des Grecs et à leur principe de restauration, succession et chute des empires, désertion de(s) Dieu(x), renversement des situations et des valeurs, violence.  L’apocalyptique antique a produit une littérature de résistance culturelle et religieuse dans une période de persécution ou de rébellion. Elle participe de la construction d’une identité communautaire en ouvrant des possibilités d’action opposées allant de la résistance passive à l’action violente.

Sur une nette inversion du schème de la fin des temps

En partant de l’encyclique Laudato si’, la contribution retrace l’originalité de la proposition du pape François. L’irruption de l’Anthropocène comme définition nouvelle de la géo-histoire a pour effet imprévu de modifier la répartition des figures de l’espace et de temps qui ont servi à recueillir la prédication évangélique dans les époques précédentes. L’Anthropocène oblige à reprendre par de nouvelles figures de l’espace et du temps, le schème de la fin du temps, renouvelant ainsi les expressions traditionnelles de l’apocalypse : c’est désormais l’immanence et non plus la transcendance qui devient la figure centrale. La question se pose de savoir si les rituels peuvent se nourrir de cette inversion pour renouveler la prédication.

Écologie, création, modernité. Une lecture philosophique de la crise écologique

Trois types de rapports à la nature sont d’abord distingués qui conduisent à la question : une deep ecology moderne est-elle pensable ? Les neurosciences contemporaines montrent ensuite qu’une naturalisation de la conscience ne conduit pas nécessairement à une dissolution de l’humain dans l’animalité. Sur cette base, une deep ecology est proposée compatible avec le primat de la subjectivité moderne. Le concept bergsonien de création intégré dans la philosophie du procès de Whitehead renforce une telle position.

L’âge de l’anthropocène, un kaïros pour la théologie de la création ?

La notion d’« anthropocène » s’est imposée pour rendre compte de la situation inédite dans laquelle se trouve l’humanité. L’impact des activités humaines sur la détérioration des conditions de vie, et peut-être même de survie, sur la planète, nous invite à relire à nouveaux frais les textes bibliques de Création et de Recréation. Une éthique théologique nouvelle se dessine, qui conjugue lucidité, non-puissance et espérance en Christ.

Un tournant cosmologique dans la théologie de la création

Le terme d’« anthropocène », proposé par le chimiste néerlandais Paul Jozef Crutzen dans un billet de la revue Nature du 3 janvier 2002, signifie que l’humanité est devenue une force géologique à part entière et qu’en tant que telle, son activité entre en interdépendance avec le reste du vivant et de la nature. Cette nouvelle donnée nous fait entrer dans un temps irréversible et non-prédictible. Entre utopie techniciste et catastrophisme, sans doute y a-t-il à rechercher une attitude de sagesse qui tente de tracer sa route sans arrogance ni désespérance. La tradition chrétienne pourrait-elle y aider ?

Un catholicisme diasporique. Réflexions sociologiques sur un propos théologique

Lorsque Karl Rahner annonce dans un fameux article de 1954, les profondes mutations qui attendaient l’Église catholique, il fit preuve d’un singulier courage théologique mais surtout d’une grande originalité d’analyse. En effet, plutôt que de déplorer la sécularisation et de chercher à la contrer, il en prend acte comme de la condition actuelle de la présence du christianisme dans les sociétés occidentales contemporaines. L’article évalue la portée sociologique de cette forme « diasporique » que Karl Rahner présente comme la modalité obligée d’une communalisation catholique répondant à sa situation minoritaire dans le monde tel qu’il est.

La critique de « l’Évangile selon sainte Scolastique »

L’histoire du mouvement néoscolastique moderne, qui n’est pas identifiable en tout au thomisme, et dont la magna carta était Æterni Patris s’est achevée au deuxième Concile du Vatican. L’article cherche à définir les caractéristiques de cette néoscolastique, précise le rôle central qu’y tient le thème de la « nature pure », et formule quelques points sur lesquels une théologie dans la situation de diaspora qui est la sienne devrait être attentive.