Philosophie et théologie en procès d’alliance

La théologie est une question disputée en philosophie et nombreux sont les philosophes à se porter à son chevet. Devant tant de sollicitude, le théologien ne peut en rester à une aimable indifférence. Il ne peut oublier que la théologie s’est développée au fil d’un dialogue continu avec la philosophie. Le présent article traite cette question à partir de trois auteurs appartenant à des générations différentes et pour lesquels la théologie est soit libérée, soit congédiée, soit magnifiée. Autant d’invitations à la théologie de clarifier son rapport à l’instance philosophique et à s’assurer de son chemin singulier.

Vers une nouvelle théorie des sens ?

D’après Henri de Lubac, « l’interprétation spirituelle des Livres saints n’apportait pas, si l’on peut dire, un surplus au capital religieux déjà possédé mais elle entrait pour une part essentielle dans la constitution de ce capital ». Cette affirmation généalogique et théologique ne vaut pas seulement pour l’exégèse patristique mais se fraie aussi son chemin au sein de l’exégèse critique moderne et contemporaine. Or, cette dernière suppose la distinction entre la Bible comme « classique » ou livre matriciel de la culture européenne et l’Écriture sainte comme livre de l’Église. Une nouvelle « théorie » des sens devra tenir compte de cette différence fondamentale de deux points de vue et retracer, sans vouloir les unifier dans une vision englobante, l’itinéraire de « conversion » qui conduit de l’un à l’autre. Elle pourra dès lors distinguer un sens culturel ou anthropologique, un sens messianique ou christologique et un sens proprement théologique.

Les Pères de l’Église ont-ils quelque chose à dire à l’exégèse biblique aujourd’hui ?

L’exégèse biblique est aujourd’hui en pleine mutation, du fait de sa rencontre avec les sciences du langage et grâce au dialogue désormais entretenu avec la philosophie herméneutique. De ce fait, le paradigme historique n’est plus aussi prégnant que naguère et doit, pour le moins, composer avec d’autres principes épistémologiques. Dès lors – et sans intention préalable – les exégètes retrouvent des connivences avec une herméneutique patristique beaucoup moins étrange qu’il n’y paraissait encore récemment. Un tel changement de regard sur le travail des Pères peut, à l’inverse, rappeler aux exégètes d’aujourd’hui l’intérêt d’une approche attentive au fait canonique et disposée à prendre acte de la polysémie des textes. Ainsi se trouve remise en lumière la part propre au lecteur, au sein d’un processus de communication plus complexe que la seule mise en forme littéraire d’un noyau originel, supposé porteur d’un sens premier accessible par la méthode historique.

La frontière entre allégorie et typologie. École alexandrine, école antiochienne.

N’a-t-on pas jusqu’à l’excès opposé l’exégèse allégorique d’Alexandrie à l’exégèse historico-littérale des Antiochiens ? Si l’on se réfère au débat des années 50 autour du « sens spirituel » des Écritures, ne peut-on pas penser que l’on a été tenté de le plaquer sur les auteurs anciens, enrôlés pour la circonstance dans l’un ou l’autre camp ? Il vaut donc la peine de rouvrir sans passion le dossier. En réalité, la contestation de l’exégèse spirituelle d’Origène, reprise à l’époque moderne, est fort ancienne : elle se rattache au débat, plus ancien encore, autour de l’allégorie des poèmes homériques et des mythes grecs. Mais précisément le texte biblique peut-il être traité comme les fables des Grecs ? Les exégètes d’Antioche le nient énergiquement. Pourtant, s’ils refusent de faire de l’allégorie une méthode d’exégèse, ils ne renoncent pas, sous certaines conditions, à dépasser la lettre du texte et son sens historique. Ce sens supérieur ou spirituel qu’Origène découvre par l’allégorie – quel que soit du reste le mot qu’il utilise –,

Les débats sur le « sens spirituel » dans les Recherches de Science Religieuse (années 1940-1950)

Les Recherches de Science Religieuse témoignent amplement de l’importance qu’ont prise, dans les années 1940-1950, les débats autour de l’exégèse patristique. Débats complexes assurément, et que les auteurs ont abordés par trois voies au moins : celle d’une réflexion sur les mots mêmes de « typologie » et d’ « allégorie » ; celle d’une confrontation entre les écoles d’Alexandrie et d’Antioche ; celle, enfin, d’une réflexion de fond sur l’intelligence spirituelle de l’Écriture. Ce triple débat, dans lequel furent impliqués des auteurs tels que J. Guillet et surtout H. de Lubac, même s’il a été formulé dans des termes parfois différents des nôtres, garde aujourd’hui encore toute sa pertinence et son actualité.

L’étape critique de la réception biblique

Si entre le XVe et le XXe siècle on peut distinguer deux histoires de l’exégèse critique, la première qui court du XVe au XVIIIe marque effectivement une crise de la lecture de la Bible. Celle-ci porte d’abord sur la fiabilité du texte et de ses traductions pour mettre bientôt en doute la légitimité et la justesse du principe allégorique qui avait dominé la chrétienté jusqu’à la fin du Moyen Âge. Entre le milieu du XVIIe siècle et le milieu du XVIIIe, Richard Simon et Jean Astruc prennent à bras le corps un long héritage et surtout les difficultés qui n’ont cessé de s’accumuler pour ouvrir à la réception et à l’intelligence du texte une voie que la modernité exigeait tant d’un point de vue épistémologique que d’un point de vue théologique.

Remarques sur quelques remarques

Dans le numéro 98/1 (2011) des RSR, la revue avait consacré un dossier au thème « Philosopher en théologie », et, dans ce cadre, porté une particulière attention à certaines des thèses que, sur cette frontière, le travail de l’auteur permettrait d’avancer. L’article présent offre une réponse à certaines des objections alors formulées. Il voudrait par là dissiper quelques mécompréhensions, en apportant des précisions sur trois points que les auteurs du numéro 98/1 (2011) discutaient : la question du transcendantal, celle de la distinction des théologies et enfin les questions conjointes de la passivité, de l’urgence et de l’herméneutique.

L’herméneutique de Vatican II. Réflexions sur la face cachée d’un débat

En 2003, trois universités francophones joignaient leurs forces pour conduire un projet de recherche sur l’herméneutique théologique de Vatican II . La création de ce groupe interuniversitaire reposait sur la conviction que l’avenir du catholicisme se joue notamment sur l’interprétation que l’on va donner au concile. L’objectif n’était pas de définir et de promouvoir une position ni de faire école dans le domaine. Le projet reposait d’abord sur un constat : celui d’un déplacement de la recherche sur le terrain de l’herméneutique du concile. allant de paire avec une utilisation de cette dernière comme arme par ceux qui s’opposaient au concile. Plus fondamentalement, c’est la notion de tradition et de développement de la doctrine qui se trouvent en jeu dans le débat. L’étude de l’herméneutique du concile doit donc aujourd’hui conduire les théologiens à un travail en profondeur sur ces questions.

L’officinal Bolognese et Vatican II

L’Officina bolognese n’est pas à proprement parler une école théologique, même si l’Institut pour les Sciences Religieuses de Bologne reçoit souvent, surtout de la part des théologiens, la dénomination d’« école de Bologne ». En effet, on n’y enseigne pas la théologie, même si, depuis le début, des théologiens professionnels y ont œuvré. C’est simplement un lieu de recherche plurielle sur l’histoire du christianisme, conduite selon les canons actuels de la recherche historico-critique. Évidemment, dans la mesure où la réflexion théologique fait partie de la dimension historique du christianisme, elle aussi devient objet de recherche. Le terme « officina » (en français?: atelier) évoque plutôt un lieu de travail commun. L’Institut pour les Sciences Religieuses fut fondé en 1953 par Giuseppe Dossetti (1913-1996) et dirigé ensuite, à partir de 1959, par Giuseppe Alberigo (1926-2007). Dès le commencement, les chercheurs de l’Institut ont cultivé l’intérêt pour l’histoire des conciles. Le fruit le plus connu de cet intérêt est l’édition critique des décrets des conciles œcuméniques (Conciliorum Oecumenicorum