Histoire et Théologie(s)

Les revues scientifiques de théologie constituent un bon angle d’analyse des débats institutionnels, idéologiques, politiques liés à la « production » sociale de cette discipline, ainsi qu’un excellent laboratoire des recompositions des « savoirs du religieux » au cours du XXe siècle. Dans cette contribution, nous explorons la manière dont la revue s’attaque aux problèmes méthodologiques concernant la relation complexe théologie-histoire en examinant les choix théoriques d’Henri de Lubac et de Michel de Certeau et les débats qui les confrontent.

Corpus mysticum revisité

Corpus mysticum demeure l’un des principaux ouvrages de Henri de Lubac. À la relecture, il apparaît que son but principal – restaurer la dimension ecclésiale de l’eucharistie – est inséparable d’une réflexion sur la sacramentalité. En même temps que l’adjectif «mystique» en venait à qualifier l’Église plutôt que l’eucharistie, son sens s’affaiblissait. Dans la réflexion et la piété eucharistiques, on tendait à dissocier, sinon à opposer, « réalité » et « symbole », à dévaluer le registre du symbolique/sacramentel au profit de la « vérité ». Que les inflexions remontent au IXe ou au XIe siècle, une perte en venait à affecter la compréhension du mystère eucharistique, les questions se posant de savoir dans quelle mesure la théologie ultérieure devait s’en trouver affectée. L’ouvrage érudit du théologien jésuite avait donc une dimension militante, qui ne pouvait qu’affecter sa réception, mais devait se révéler à plus long terme riche de ressources.

Michel de Certeau, Henri de Lubac : une correspondance

CELLAM – Université de Rennes 2 À Henri de Lubac, Michel de Certeau a pu écrire qu’il lui devait sa vocation jésuite et, encore en 1983, « ce qu’il y a de plus essentiel ». Leur correspondance (qui ne nous est connue que par ses lettres) révèle une relation qu’il qualifie de « filiale et fraternelle ». Importante surtout dans les années 1960 – quand il exerce des responsabilités à Christus et se fait l’historien de la spiritualité de la Compagnie à l’époque moderne –, elle s’interrompt ensuite presque complètement ; aussi faisons-nous appel à une autre source, dans une dernière partie de notre étude, pour tenter d’éclairer cette quasi rupture : les lettres entre Lubac et Henri Bouillard.

Les débats sur le « sens spirituel » dans les Recherches de Science Religieuse (années 1940-1950)

Les Recherches de Science Religieuse témoignent amplement de l’importance qu’ont prise, dans les années 1940-1950, les débats autour de l’exégèse patristique. Débats complexes assurément, et que les auteurs ont abordés par trois voies au moins : celle d’une réflexion sur les mots mêmes de « typologie » et d’ « allégorie » ; celle d’une confrontation entre les écoles d’Alexandrie et d’Antioche ; celle, enfin, d’une réflexion de fond sur l’intelligence spirituelle de l’Écriture. Ce triple débat, dans lequel furent impliqués des auteurs tels que J. Guillet et surtout H. de Lubac, même s’il a été formulé dans des termes parfois différents des nôtres, garde aujourd’hui encore toute sa pertinence et son actualité.

L’intérêt du théologien pour le Moyen Âge

Ce qui valait pour la génération de H. de Lubac, Y. Congar ou M.-D. Chenu vaut encore de nos jours : la théologie contemporaine a besoin du Moyen Âge. Non pas comme d’une période dont on prétendrait reproduire telles quelles toutes les orientations ecclésiales ou doctrinales, ni dont le souvenir aurait simplement fonction de justifier, en creux, de nouvelles orientations pour notre propre temps. La théologie a besoin du Moyen Âge pour poursuivre aujourd’hui même son chemin – de tout le Moyen Âge, une époque beaucoup plus vaste et complexe que ce que laissent entendre les représentations habituelles de la chrétienté.