La Somme théologique de Thomas d’Aquin à l’épreuve des 16è-18 è siècles

On discerne habituellement trois grands moments dans l’histoire du thomisme : les cent cinquante années qui suivirent la mort de Thomas d’Aquin (1274), les efflorescences des XVIe-XVIIIe siècles, et le temps qui suivit l’encyclique Aeterna Patris de Léon XIII. A quoi s’ajoute un quatrième moment, celui des dernières décennies, dont rend compte dans ce dossier J.-P. Torrell. La contribution de Ph. Lécrivain s’en tient à ce moment où, poussés par l’humanisme et l’ « évangélisme », les théologiens souhaitent une authentique rénovation de leur discipline. Pour cela, ils abandonnent les jeux subtils de la dialectique décadente pour en revenir aux sources, la Bible et les Pères. Le parcours historique se fait ici en trois parties : l’avènement de la « Somme théologique » comme texte classique chez les Dominicains aux prises avec la Renaissance et la Réforme ; les grandes heures des écoles salmantines et leur enfermement ; enfin, la désagrégation de la théologie sous les assauts d’une nouvelle rationalité.

Exégèse biblique, théologie et philosophie chez Thomas d’Aquin et Martin Luther , commentateurs de Rm 7, 14-25

Même s’ils ne sont pas volumineux, les commentaires de l’Ecriture tiennent une place essentielle dans la pratique théologique de S. Thomas. Après avoir rappelé ses clés de lecture et d’interprétation du texte biblique selon les coutumes et traditions de son temps, G. Berceville en vient, à propos du texte crucial de Rm 7,14-25 au « je » du discours de Paul tel que le perçoit S. Thomas. Tout en tenant compte de ce qu’en avaient dit les « Autorités », S. Thomas n’en marquait pas moins ses « préférences » : ce texte, sur le bien difficile à faire et le mal qui se présente au « je », s’applique aussi bien au juste qu’au pécheur. En contrepoint, la lecture de Luther, en réaction contre le naturalisme de la Renaissance, se trouve au terme d’une transformation radicale de la raison et de la philosophie. Cette « lecture » dit à la fois l’étrangeté aujourd’hui de l’exégèse de Thomas et la sensibilité Luther à la dimension historique de l’homme, ce qui structure son « anthropologie théologique ». La question est

Situation actuelle des études thomistes

L’observation de la littérature théologique de notre époque permet de constater une floraison assez dense de titres sur saint Thomas. La chose est d’autant plus étonnante qu’aux lendemains immédiats de Vatican II, Karl Rahner s’inquiétait de « l’étrange silence » des théologiens au sujet du Maître d’Aquin. Comme il se doit dans un article de bilan, J.-P. Torrell commence par dresser un tableau des éditions, biographies et traductions dont S. Thomas a bénéficié depuis 1974, année de célébration du septième centenaire de sa mort. Après quoi, dans une seconde partie, il donne les « Orientations » dans lesquelles s’engagent aujourd’hui les études thomistes, insistant davantage sur la production théologique plutôt que sur la production philosophique, étant donné l’abondance et la complexité de cette dernière, tenant compte pour cela des productions américaines (Etats-Unis) et allemandes autant que des productions francophones.

Théologie sacramentaire. Bilan d’une double décennie

Le but de la présente étude est d’établir un bilan aussi complet que possible des grandes lignes de la recherche des vingt dernières années en théologie sacramentaire. Pour cela, l’auteur commence par une analyse sélective des communications données au Colloque des RSR qui s’est tenu à Chantilly du 28 au 30 juin 1986 afin de déceler les courants majeurs qui se retrouvent par la suite dans les travaux de recherche théologique postérieurs à cette époque. Dans une deuxième partie, il retrace le fruit des travaux recensés entre 1987 et 2001 dans les bulletins critiques des RSR, ce qui, soit dit en passant, justifie que l’ensemble de ce dossier soit dédié à la mémoire de Henri Bourgeois, décédé prématurément en 2001. Un tel itinéraire permet de se faire une idée de tout ce qui a été élaboré sur le sujet par des auteurs, surtout franco-, anglo-, germano- et italophones. En dernier lieu, sont données quelques propositions du point de vue d’un

Parole et sacrement

Le sacramentalisme qu’on s’accorde, depuis longtemps déjà, à reconnaître comme excessif à la fin du Moyen Âge devait conduire Luther puis les autres Réformateurs à dénoncer la « captivité babylonienne » de l’Eglise, notamment sous l’espèce d’une sorte d’emprisonnement de la « Parole de Dieu » dans l’institution sacramentelle, emprisonnement qui fut analogiquement dénoncé, à l’époque moderne, dans l’institution magistérielle de l’Eglise. Cette opposition entre Parole et Sacrement a en outre connu au XXe siècle une sorte de redoublement avec la dichotomie entre la « foi » et la « religion », dichotomie qui a d’ailleurs traversé aussi bien le camp « catholique » que le camp « protestant », la foi étant mise du côté de la Parole, censée être nécessairement plus « pure » que les sacrements, lesquels relèveraient plutôt de la « religion » avec toutes les ambiguïtés que prend alors le terme devenu proche de la « magie ». La donne ayant aujourd’hui considérablement changé, il semble clair que l’on peut, dans la fidélité à la régulation dogmatique de la foi catholique, penser théologiquement les sacrements dans le sillage direct de la Parole.

Le langage et la Cène

Pour interpréter les paroles d’institution, et notamment la phrase attribuée au Christ « ceci est mon corps », les réformateurs ont utilisé la rhétorique de leur temps. De même, les éléments de la Cène ont été compris par eux comme des signes, à la lumière d’une « sémiotique » de leur époque et en anticipant des réflexions qui se répandront dans les siècles ultérieurs. Dès lors il est tentant de relire le débat réformateur au sujet de la Cène à la lumière de certains éléments de linguistique du XXe siècle, pour dégager certains enjeux théologiques d’une compréhension du langage. Le présent article fait donc état du versant linguistique du conflit sacramentel entre luthériens et réformés, en essayant de voir le lien entre le langage et la manière de se situer devant Dieu qui est en jeu. La question de la figure rhétorique utilisée par le Christ ayant d’abord été posée par les réformés, l’article propose pour commencer l’étude de la doctrine de Calvin avant de passer

La violence et la rançon payée au démon. Sa réinterprétation par R. Girard

On peut être surpris de découvrir dans la réflexion contemporaine un plaidoyer en faveur d’une théorie théologique avancée par certains Pères, qu’on aurait pu croire définitivement disqualifiée et réduite à un vestige archaïque, en raison de son relent mythologique, à savoir la rançon que Dieu aurait payée au démon en échange de notre libération. Cette théorie, déjà fortement contestée à l’époque patristique, vient de trouver un avocat avec René Girard pour qui « les Pères grecs avaient raison de dire que, dans la Croix, Satan est le mystificateur pris au piège de sa mystification. » Le rôle des puissances sataniques avait déjà retenu l’attention de cet auteur dans Le Bouc émissaire, mais c’est dans Je vois Satan tomber comme l’éclair qu’il s’intéresse à ce thème patristique et tente de lui rendre une légitimité perdue. Derrière le besoin de compléter le point de vue des Pères, on devine un travail de réinterprétation où l’emprunt à la tradition ancienne risque de faire figure de pièce

L’homme est-il supérieur à la bête ? Le doute de Qohéleth

Si les paroles du Qohéleth ne manquent pas de provoquer le lecteur, l’assimilation de l’homme et de la bête en QO 3,19 est certainement une des affirmations les plus rudes du texte. Cet article s’intéresse à cette étonnante pensée par une lecture des versets 3,16-21 de l’Ecclésiaste qui met en valeur l’effet de sens produit par la conjonction de deux propos dont le lien n’est pas spontané : le jugement de Dieu et la mort identique de l’homme et de la bête. L’approche exégétique et littéraire montre comment Qohéleth déploie une réflexion de type fondamental sur l’homme qui, à travers une négation à la fois anthropologique et éthique, met violemment en question le sens de l’homme, de son agir, en référence au jugement et au gouvernement divin. C’est en négatif que la relation entre justice de Dieu et création apparaît. La mort de l’homme met Dieu en cause en interrogeant non seulement la pertinence d’un jugement appliqué à un homme dont