“ Traduire pour les ‘idiots’ ” : Sébastien Châteillon et la Bible

Châteillon (1515-1563) a peut-être laissé un plus grand souvenir par son opposition à Calvin dans l’affaire Servet (“ Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. ”) que par sa traduction française de la Bible. Après le rappel à grands traits de la vie de ce “ savoyard ” (du Bugey, alors du Duché de Savoie), J. Roubaud place son œuvre de traducteur sous le signe de cette affaire, de son adhésion à la Réforme et de son souci de s’adresser non seulement aux lettrés, à ceux qui connaissent la latin et le grec, mais surtout aux “ idiots ”, c’est-à-dire à ceux qui ignorent les langues anciennes. Loin de considérer ces derniers comme gens stupides, il les rejoint dans leur créativité verbale, n’hésitant pas à utiliser le langage populaire, voire à créer des mots, de façon à rendre le texte biblique aussi direct que possible dans son expression, ce qui lui fit produire un chef d’œuvre du français du

Le texte biblique et la mise à l’épreuve du lecteur

Il ne suffit plus de s’interroger sur l’art littéraire mis au service de la composition des récits bibliques ; il faut poser aux textes eux-mêmes la question de la littérature, discerner l’effet de la littérature sur ce qu’on appelle la Bible. Car la littérature n’est pas un simple effet construit, mais d’abord, culturellement, un mode d’expression qui induit également une réception, une compréhension de ce qu’il exprime. L’exemple de l’appel d’Abraham et de la “ ligature d’Isaac ”, le rappel de la création et la figure de Job ouvrent à cette dimension littéraire essentielle à la Bible qui ne se contente pas d’échanger ou de transmettre des expériences, mais se définit elle-même comme expérience ou épreuve adressée à ses lecteurs.

L’unité sous forme de communion. L’objectif du Mouvement œcuménique

Prenant acte de la perplexité à l’égard de tout ce qui concerne le dossier oecuménique tel qu’il se présente depuis quelques années, per­plexité qui conduit parfois à un véritable pessimisme quant à « l’avenir d’un mouvement qui a tant fait pour modifier le paysage religieux du XX° siècle », cet article établit d’abord les raisons de la désespérance des uns, et la légitimité de l’espérance des autres. L’axe choisi est délibéré­ment celui de la vision de l’unité. Dressant un état des lieux tant des Églises que des documents significatifs de ces dernières décennies, l’auteur propose une réflexion théologique sur l’apport du dialogue bilatéral et sur le rapport entre diversité et communion.

L’Eglise orthodoxe et le Mouvement oecuménique : les difficultés

L’Église orthodoxe traverse, ou paraît traverser, des difficultés dans ses rapports avec le Conseil oecuménique des Églises (COE). En réalité, ces difficultés prolongent un malaise déjà exprimé lors de la 6′ Assemblée du COE qui s’est tenue à Vancouver en 1983. Ses représentants dénoncèrent alors le risque de voir ce Conseil devenir un simple forum d’échange d’idées sans fondement théologique spécifiquement chrétien et où « une prière commune deviendrait de plus en plus difficile et en fin de compte impossible ». À ces difficultés d’ordre théologique s’ajoutent les difficultés spécifiques, notamment pour l’Église de Russie. Malgré cela, l’Église orthodoxe, à travers notamment le document adopté lors du Concile jubilaire d’août 2000, tient « que la recherche de l’unité est un élément essentiel de notre existence chrétienne ».

Protestantisme, libéralisme, oecuménisme. Le renouveau du libéralisme protestant peut-il se constituer en obstacle à l’oecuménisme ?

Dès le moment de la Réforme, l’Église protestante s’est constituée en une communauté plurielle, marquée par des sensibilités diverses. Cette diversité paraît justifier le constat de tendances plus libérales marquant une confiance plus optimiste dans les capacités d’action des hommes, tandis que des tendances plus doctrinales soulignent plus volontiers le poids du mal. Après le rappel des caractéristiques et développements d’une tradition libérale moderne au XIX° siècle, avec l’évocation de la figure d’Harnack, l’auteur soulève la question des rapports de cette tradition avec le mouvement oecuménique, rapports marqués par les événements liés aux deux Guerres mondiales, ce qui lui fait évoquer en terminant la figure de Karl Barth.

L’ultramodernité sonne-t-elle la fin de l’oecuménisme ?

Il y a naturellement un point de vue sociologique sur l’oecuménisme chrétien, point de vue d’autant plus légitime que l’oecuménisme se décline au pluriel. Mais ce même point de vue renvoie inévitablement aux divers conflits qui sont à l’origine des différenciations confessionnelles; ainsi se trouve pour une large part fondée et révélée l’importance anthropologique de la différence catholico-protestante. L’auteur cite au passage les chiffres d’enquêtes révélatrices de consciences d’appartenance et donc d’identité, avec pour effet des différences dans l’oecuménicité du vécu religieux entre acteurs et organisations ecclésiastiques, ceci en raison d’un certain brouillage contemporain des différenciations confessionnelles. Par-delà les logiques de reconfessionalisations et de souci identitaire, l’auteur se demande si cette ultramodernité ne signe pas la fin de l’oecuménisme.

La « doctrine » kierkegaardienne de l’amour

Partant d’une critique d’Adorno sur la conception kierkegaardienne de l’amour d’après Les oeuvres de l’amour (1847), reflet d’un « idéalisme bourgeois, indifférent aux réalités concrètes », cet article s’interroge sur la « doctrine » du maître danois. En fait, il y a là bien d’autres voix que celle d’une subjectivité solitaire. Il y a celle d’une virulente critique de la société du temps qui a perdu toute notion de gratuité où l’individu est abandonné à la masse et où la relation n’est plus qu’information. Si Kierkegaard se fait juge implacable des mouvements révolutionnaires qui agitent alors le Danemark, ce n’est pas seulement en témoin plus ou moins aigri de son époque, mais c’est au nom d’une lucidité à laquelle Adorno ne déniait nullement la pertinence d’une positive modernité.

Le vocabulaire religieux chez les chroniqueurs du Pérou aux XVI° et XVII° siècles

Comment traduire le mot « Dieu » ? La question de la traduction dans les langues indigènes des désignations comme des concepts chrétiens a été un des premiers soucis des évangélisateurs. L’exemple des mission­naires du Pérou aux XVI° et XVII° siècles présente un cas particulièrement significatif de cette question avec des réponses variées selon les enjeux perçus par les traducteurs: de l’ignorance du problème par les premiers témoins de l’évangélisation, à la volonté de la « troisième génération » d’éradiquer tout ce qui appartient à l’ancienne religion et parait absolument incompatible avec le Christianisme. Cela ira pourtant de pair avec une certaine étude des croyances antérieures de façon à mieux les réduire, au risque d’un certain syncrétisme dans la mesure où le mot à mot s’avérant insuffisant, des expressions complémentaires pour une plus grande précision et compréhension véhiculeraient d’anciennes résonances religieuses.

Variations contemporaines sur un thème augustinien : l’énigme du temps

Si l’analyse augustinienne du temps, dans le livre 11 des Confessions, ne cesse d’être revisitée par nos contemporains, il devient légitime de s’in­terroger sur la pertinence de ces relectures, ne serait-ce qu’en raison de ce que le philosophe ou le théologien peut y déceler comme indice de la pertinence et de la fécondité de la réflexion d’Augustin sur le temps. Trois « relectures » philosophiques, de Paul Ricoeur, de Jean-Toussaint Desanti et de Claude Romano, et une « variation théologique », de Hans Urs von Balthasar, servent de base de réflexion à l’auteur, au terme de laquelle se dessinent des variations assez difficilement conciliables dans la mesure d’abord où elles témoignent de différences de degrés dans la fidélité à l’inspiration d’Augustin. Du moins y a-t-il là témoignage de la force du propos augustinien, passage obligé quand on s’interroge sur le temps.

Les « Écritures » dans la société juive au temps de Jésus

Trois voix ou groupes de voix témoignent des Écritures juives au temps de Jésus, tant sur la terre nationale que dans la diaspora de langue grecque: les manuscrits de la Mer Morte, les oeuvres de Philon d’Alexan­drie et les livres du Nouveau Testament. Cette situation littéraire Se présente à la vérité comme contradictoire, révélant une réalité complexe, flottante et incertaine : qu’est-ce qu’on mettait exactement sous les dési­gnations « Prophètes », « David » ou même « Loi de Moïse » ? En-deçà des conceptions canoniques des Écritures enjudaïsme et Christianisme, se révèle un « pluriel textuel » dépendant des besoins de groupes et de communautés, d’habitudes et de conceptions de transmission des textes totalement différentes des nôtres, ce qui explique la grande liberté de Jésus, de ses disciples et des auteurs dans leur utilisation des Écritures, en attendant la fixation de ce qu’on désignera par le mot « Bible ».