L’ultramodernité sonne-t-elle la fin de l’oecuménisme ?

Il y a naturellement un point de vue sociologique sur l’oecuménisme chrétien, point de vue d’autant plus légitime que l’oecuménisme se décline au pluriel. Mais ce même point de vue renvoie inévitablement aux divers conflits qui sont à l’origine des différenciations confessionnelles; ainsi se trouve pour une large part fondée et révélée l’importance anthropologique de la différence catholico-protestante. L’auteur cite au passage les chiffres d’enquêtes révélatrices de consciences d’appartenance et donc d’identité, avec pour effet des différences dans l’oecuménicité du vécu religieux entre acteurs et organisations ecclésiastiques, ceci en raison d’un certain brouillage contemporain des différenciations confessionnelles. Par-delà les logiques de reconfessionalisations et de souci identitaire, l’auteur se demande si cette ultramodernité ne signe pas la fin de l’oecuménisme.

La « doctrine » kierkegaardienne de l’amour

Partant d’une critique d’Adorno sur la conception kierkegaardienne de l’amour d’après Les oeuvres de l’amour (1847), reflet d’un « idéalisme bourgeois, indifférent aux réalités concrètes », cet article s’interroge sur la « doctrine » du maître danois. En fait, il y a là bien d’autres voix que celle d’une subjectivité solitaire. Il y a celle d’une virulente critique de la société du temps qui a perdu toute notion de gratuité où l’individu est abandonné à la masse et où la relation n’est plus qu’information. Si Kierkegaard se fait juge implacable des mouvements révolutionnaires qui agitent alors le Danemark, ce n’est pas seulement en témoin plus ou moins aigri de son époque, mais c’est au nom d’une lucidité à laquelle Adorno ne déniait nullement la pertinence d’une positive modernité.

Le vocabulaire religieux chez les chroniqueurs du Pérou aux XVI° et XVII° siècles

Comment traduire le mot « Dieu » ? La question de la traduction dans les langues indigènes des désignations comme des concepts chrétiens a été un des premiers soucis des évangélisateurs. L’exemple des mission­naires du Pérou aux XVI° et XVII° siècles présente un cas particulièrement significatif de cette question avec des réponses variées selon les enjeux perçus par les traducteurs: de l’ignorance du problème par les premiers témoins de l’évangélisation, à la volonté de la « troisième génération » d’éradiquer tout ce qui appartient à l’ancienne religion et parait absolument incompatible avec le Christianisme. Cela ira pourtant de pair avec une certaine étude des croyances antérieures de façon à mieux les réduire, au risque d’un certain syncrétisme dans la mesure où le mot à mot s’avérant insuffisant, des expressions complémentaires pour une plus grande précision et compréhension véhiculeraient d’anciennes résonances religieuses.

Variations contemporaines sur un thème augustinien : l’énigme du temps

Si l’analyse augustinienne du temps, dans le livre 11 des Confessions, ne cesse d’être revisitée par nos contemporains, il devient légitime de s’in­terroger sur la pertinence de ces relectures, ne serait-ce qu’en raison de ce que le philosophe ou le théologien peut y déceler comme indice de la pertinence et de la fécondité de la réflexion d’Augustin sur le temps. Trois « relectures » philosophiques, de Paul Ricoeur, de Jean-Toussaint Desanti et de Claude Romano, et une « variation théologique », de Hans Urs von Balthasar, servent de base de réflexion à l’auteur, au terme de laquelle se dessinent des variations assez difficilement conciliables dans la mesure d’abord où elles témoignent de différences de degrés dans la fidélité à l’inspiration d’Augustin. Du moins y a-t-il là témoignage de la force du propos augustinien, passage obligé quand on s’interroge sur le temps.

Les « Écritures » dans la société juive au temps de Jésus

Trois voix ou groupes de voix témoignent des Écritures juives au temps de Jésus, tant sur la terre nationale que dans la diaspora de langue grecque: les manuscrits de la Mer Morte, les oeuvres de Philon d’Alexan­drie et les livres du Nouveau Testament. Cette situation littéraire Se présente à la vérité comme contradictoire, révélant une réalité complexe, flottante et incertaine : qu’est-ce qu’on mettait exactement sous les dési­gnations « Prophètes », « David » ou même « Loi de Moïse » ? En-deçà des conceptions canoniques des Écritures enjudaïsme et Christianisme, se révèle un « pluriel textuel » dépendant des besoins de groupes et de communautés, d’habitudes et de conceptions de transmission des textes totalement différentes des nôtres, ce qui explique la grande liberté de Jésus, de ses disciples et des auteurs dans leur utilisation des Écritures, en attendant la fixation de ce qu’on désignera par le mot « Bible ».

Mythe et science dans la perspective d’Auguste Sabatier

Lorsque, à la fin du XIX° siècle, le Modernisme décida d’abandonner certains concepts métaphysiques et théologiques, comme n’étant plus adaptés à la mentalité moderne, il en assura également une certaine transcription. L’attitude qui guidait les protestants (Sabatier, Harnack), ainsi que le principal représentant du Modernisme catholique, Alfred Loisy, était plus ou moins la suivante : le dogme énonce des choses vraies dans un langage métaphysique ou symbolique, qui s’adaptait parfaite­ment au monde d’autrefois, mais qui risque d’égarer la mentalité mo­derne. Mais le changement de langage ne laisse pas les choses inaltérées : pour la métaphysique théologique, le Christ est Dieu; pour l’historiographie scientifique, le problème est dépourvu de sens, ou bien il demeure extérieur à sa propre compétence. Que la résurrection soit un événement réellement advenu ne signifie rien pour l’historien, qui s’occupe métho­diquement de ce qui se produit dans le temps et dans l’espace du monde. Confronté à ce double souci, d’une adaptation du Christianisme à la mentalité moderne, et d’un

Les textes fondateurs dans la Compagnie de Jésus

Les textes dits fondateurs sont ceux qui, dans une société déterminée, assurent la structure et l’esprit de cette société. Quand il s’agit de la Compagnie de Jésus, ces textes ne sont pas seulement ceux du fondateur, mais l’ensemble des documents qui ont présidé à la naissance et aux premiers jours de la Compagnie. Or, lorsqu’il s’agit de la Compagnie de jésus, disons des Jésuites pour parler plus couramment, le fondateur, Ignace de Loyola, n’est pas seul en cause, si exceptionnel et donc unique qu’ ait été son rôle aux temps des origines. « Les origines » : ce pluriel convient assez bien à l’ordre des Jésuites, car cet ordre n’a pas été l’oeuvre d’un seul. En ce sens, la Compagnie, tant par son premier maître que par ses premiers compagnons, est « l’unité plurielle » d’une fondation. C’est par ce trait d’origine que la fondation de la Compagnie affirme sa différence à l’égard des autres « religions » ou ordres. Ignace a été, de manière essentielle, lié à ses collègues

Rédemption, eschatologie et sublimation : éléments pour une théorie du christianisme. Ernst Troeltsch et Max Weber

La modernité sonne le glas de la théologie comme fondation ration­nelle du christianisme. Le programme d’une théorie du christianisme développé par Troeltsch vise à formuler un équivalent fonctionnel au dogme classique, capable de réfléchir le rôle du christianisme dans la culture de modernité. C’est autour d’une théorie de la religion que s’élabore cette théorie du christianisme. On évoque d’abord les condi­tions réflexives d’une telle théorie, et tout particulièrement le rôle heu­ristique essentiel revenant à la situation de crise dans laquelle se trouve le christianisme moderne. C’est là le point de départ des réflexions que Troeltsch et Weber consacrent à ce problème. La découverte du caractère eschatologique du christianisme primitif y joue un rôle décisif: c’est l’origine de leurs réflexions communes sur la tension entre religion de rédemption et monde. Elles ouvrent sur le problème des stratégies de rationalisation permettant une régulation de cette tension ; développée par Troeltsch à partir de l’exemple du christianisme, cette problématique se trouve au centre des

Lire Ernst Troeltsch en France aujourd’hui

La réception tardive de l’oeuvre de Ernst Troeltsch en France nous a privés d’une analyse du christianisme originale et féconde. Elle nuance et enrichit ce que nous savons, au travers de la réflexion wébérienne notamment, des relations de la religion chrétienne à la modernité. Contre les interprétations usuelles qui datent l’émergence de cette dernière de la Renaissance et de la Réforme, Troeltsch insiste sur la centralité des Lumières comme marquant la fin de la civilisation ecclésiastique ; c’es l’évanouissement de la référence structurante à l’ordre divin qui inau­gure selon lui l’entrée dans le monde moderne. Sur la base de ce constat, il s’agit pour Troeltsch de trouver une définition du christianisme qui soit en adéquation avec les conditions de l’existence moderne. Dans son ouvrage datant de 1912, « Les doctrines sociales des Églises et groupes chrétiens », il examine les types « Église », « secte » et « mystique » pré­sents depuis les origines évangéliques, circonscrivant trois modes socio­logiques et éthiques qu’il confronte à la modernité. Aucun n’est seul adéquat. Pour durer,

Culte christique et exigence communautaire. La conception christologique de Ernst Troeltsch

Au tournant du XIX° au XX° siècle, Ernst Troeltsch a développé, dans le cercle de l’ « École de l’histoire des religions », une conception christolo­gique qui peut encore, à bien des égards, prétendre faire sens aujourd’hui Sous la forme d’une théologie expérimentale, Troeltsch a pensé la pluralité effective des christologies, des débuts néo­testamentaires aux expressions modernes, en rapportant leur formation à l’agir communautaire religieux des chrétiens de manière à rendre intelligible le fondement humain de la vie religieuse. Sa conception christologique est une contribution à la compréhension religieuse de la personne de Jésus, attestant la pérennité de sa signification pour la culture moderne.