Que dit-on, quand on dit Dieu créateur ?

Les analyses linguistiques modernes ont mis en lumière une dimension de la communication humaine qui est de l’ordre de la promesse, et qui est applicable au langage de la création. Tout récit de commencement est mythique et symbolique, en tant qu’il relève de l’imagination et qu’il implique la foi dans une promesse d’avenir. Dans la Bible, les récits de création disent l’Alliance de Dieu avec l’humanité, dont l’histoire est précédée par l’acte créateur de l’univers. S’intéressant à l’histoire de la nature à la suite de Newton, Kant fera de l’idée de Dieu un principe, non de connaissance d’un objet, mais de régulation de la recherche, et il accepte de parler d’une finalité de la création pour rendre compte de la liberté humaine. Le paradigme de la création relève d’une pensée de l’agir libre et s’impose quand il est question de l’avenir. L’excès du monde où vit l’homme provoque son admiration et lui donne le pressentiment de la transcendance. De nos

L’affirmation de la création dans l’expérience chrétienne

Au renouveau indéniable de la théologie de la création, ne semble pas correspondre, dans l’expérience d’un bon nombre de chrétiens de notre temps, un intérêt égal pour l’affirmation de la création du monde ou de Dieu créateur. Comment expliquer cette disparité ? La croyance à la création revêt deux formes, l’une faible, celle du théisme, l’autre forte, celle de la foi scripturaire liée à l’Alliance, et il semble que la seconde cherche à assumer la première comme une voie sapientielle de portée universelle ; mais la foi de nombreux chrétiens ne paraît même pas impliquer cette croyance faible. Cet oubli appauvrit sans doute leur foi, mais peut s’expliquer : la sécularisation a produit un effacement de la notion de création, qui a perdu son évidence culturelle, la question de l’origine est laissée à la science, le croyant trouve Dieu dans la proximité du présent et ne le cherche plus dans l’espace originaire, et des attitudes croyantes, autrefois liées à cette notion, s’expriment aujourd’hui

Le dévot découronné

L’attribution au jésuite Jean-Pierre Caussade, faite sans recherche suffisamment critique des sources, du célèbre Traité de l’abandon à la Providence divine (rédigé vers 1740, publié en 1861) est remise en cause par l’analyse sérieuse, socio-historique, sémantique et graphologique, de la tradition manuscrite ainsi que par d’autres documents d’archives, dont certains récemment découverts. Ce traité, composé directement sous forme de traité et non de recueil de lettres, semble l’œuvre d’une femme de Lorraine, laïque et cultivée, correspondante de Caussade, en lien avec les monastères de la Visitation. Héritier de la tradition mystique, mais influencé par la philosophie des Lumières, cet ouvrage signale le déclin du modèle de spiritualité « dévote » qui avait cours en Europe au XVIIe siècle.

La rencontre de Gersbom Scholem et de Karl Barth. Une hypothèse impossible ?

Presque contemporains, Scholem et Barth ne se sont jamais rencontrés. S’ils avaient pu le faire, ils n’auraient sans doute pas été d’accord en tout point, mais on peut risquer l’hypothèse qu’ils se seraient entendus en profondeur. Ce qui fonde cette hypothèse, c’est la similitude du comportement de l’un et de l’autre à l’égard de leurs communautés religieuses respectives, qu’ils tenaient pour complices des aveuglements séculiers du monde où elles vivaient et coupables de ne pas élever les responsabilités séculières sur le terrain de la liberté éthique. Les débats de l’un avec Rosenweig et de l’autre avec Troeltsch établissent Scholem et Barth dans un réel voisinage théologique, dans le même souci de la référence théologique de leurs communautés et de l’éthique des engagements séculiers. Dans ses recherches sur la Kabbale, Scholem veut réactiver la problématique de la création dans laquelle Dieu fait du néant son être. De façon semblable, Barth fonde sa Dogmatique sur la problématique de s. Anselme qui se

Chair, corps et âme. Les formulations de la question de l’âme chez S. Augustin

Augustin a commencé de s’intéresser aux questions de l’âme, de sa nature, de son origine et de son destin sous le double horizon des croyances manichéennes, auxquelles le tenait attaché son obsession du problème du mal et du salut, et des doctrines néoplatoniciennes, en qui il trouvait une certaine parenté avec la spiritualité chrétienne. Le néoplatonisme l’aidait à concevoir l’immortalité de l’âme, mais en rejetant sa consubstantialité avec Dieu, à écarter aussi le dualisme manichéen tout en professant la dualité ontologique de Dieu et du créé, et de l’âme et du corps. Mais l’Écriture se dissocie du platonisme quand elle montre que l’âme ne peut pas remonter par ses seules forces jusqu’au vrai et au bien et qu’elle a besoin du secours de la grâce et des sacrements. L’Écriture érige des réalités d’ordre sotériologique étrangères aux spéculations des philosophes, elle fait du péché une réalité originelle et universelle, dont la transmission relance la question de l’origine des âmes : préexistantes, ou

Le traité de S. Basile sur le Saint-Esprit. Son milieu originel

L’âpreté des débats qui eurent lieu, notamment en Cappadoce entre 360 et 378, en pleine crise arienne, autour de la nature et de la personne du Saint-Esprit, ainsi que la diversité des opinions à l’intérieur même des camps opposés sur cette question, rendent délicate l’identification exacte des adversaires combattus par Basile de Césarée en 375 dans son traité Sur le Saint-Esprit, l’un des premiers du genre, d’autant plus que lui-même trouva des contradicteurs dans les rangs de ses propres amis. Dédié à son disciple Amphiloque d’Iconium, le traité vise essentiellement, au-delà d’Aèce, son compatriote Eunome, toujours vivant et virulent, que Basile avait déjà combattu vers 360-363, le théoricien arien radical de la « dissemblance » et de la « subordination » de l’Esprit au Fils et au Père, manifestement visé ici par le vocabulaire de la « connumération » et de la « coordination ». La critique contemporaine (H. Dörries, entre autres) avait pensé que le principal adversaire de Basile serait son ancien maître en ascétisme Eustathe évêque de Sébaste, qui tenait

Le retour de l’eschatologie

L’eschatologie a marqué la théologie chrétienne du XXe siècle. Initiateur en ce domaine, R. Bultmann entreprend une herméneutique « existentiale » et « démythologisante » de la prédication apocalyptique de Jésus, mise en lumière par J. Weiss et A. Schweitzer : en Jésus Dieu prononce la parole définitive qui m’appelle aujourd’hui à la décision de foi et à l’existence authentique. La théologie apprend ainsi à parler de Dieu avec sens en parlant de l’homme. Avec J. Moltmann, le futur est désenclavé du présent où le laissait Bultmann, et l’eschatologie se fait résolument christologique en même temps qu’historique ; mais le passage de la Théologie de l’espérance au Dieu crucifié pose le problème redoutable du lien entre l’horizon de l’espérance et l’histoire abandonnée à la souffrance. Pour J. Moingt, la résurrection, fondement de la christologie, permet de relire la vie de Jésus comme l’histoire de Dieu menant avec les hommes depuis la création le combat eschatologique de la vie contre la mort. La pensée eschatologique s’élabore aussi dans la

La pensée de la fin

La pensée contemporaine est-elle accessible au concept biblique de fin de l’histoire ? Les sciences de l’univers et celles de la vie ont répandu, à l’aide de diverses notions de temps, des scénarios de fin du monde qui renvoient à la philosophie la question angoissante de l’avenir de l’humanité. Dans le passé, les gnoses avaient élaboré une représentation du temps brisé, que les philosophies modernes ont entrepris de démythologiser de bien des façons : morales purement rationalistes, qui tantôt acceptent tantôt refusent l’idée d’une fin morale, morales utopiques, vision d’un cosmos régi par des lois mécaniques, vision d’une histoire dépourvue de sens et de finalité. Cependant, si la temporalité est inscrite au cœur du réel, la question de la fin ne peut pas être éludée. De nos jours, la pensée de la mort est le lieu d’une interrogation métaphysique sur l’être (chez Heidegger, dont Bultmann a subi l’influence) ; la philosophie de l’histoire pense la fin à la lumière d’une exigence de justice