Exégèse et sciences des textes

Les liens parfois conflictuels entre exégèse et sciences du texte remontent, pourrait-on dire, au moment où l’on a commencé à lire la Bible car, pour pouvoir le faire, chaque époque doit recourir à des méthodes qui semblent adéquates. Le sujet est donc très vaste. La bibliographie consacrée à cette question est, elle aussi, plus qu’abondante. Dans la perspective d’amener quelques éléments à la réflexion commune, la question sera abordée sous forme de retour sur les méthodes contemporaines, en tentant de mettre en évidence forces et limites de celles-ci, de la façon la moins caricaturale possible.Exegesis and text sciences

Déconstruire la symbolique des sexes ?

Les travaux de l’anthropologie sociale font apparaître le fait de la symbolique des sexes – et la hiérarchie qu’il implique entre masculin et féminin – comme un invariant des cultures humaines, dont il s’agit de montrer le caractère historiquement et socialement construit. Nous nous intéressons ici à la façon dont la théologie peut recevoir les analyses de cette discipline, qui n’a pas hésité à appliquer cette lecture à la symbolique portée par le discours chrétien. Ce faisant, nous montrerons que les enjeux dépassent la seule question de la place des hommes et de femmes dans l’Église mais relèvent de la théologie fondamentale : existe-t-il une violence symbolique du discours chrétien et si oui, où la situer ? Quel statut accorder à la symbolique portée par les textes issus de la révélation ? Peut-on légitimement reconnaître une inscription symbolique dans les réalités créées ?

Des ressources théologiques pour la réflexion éthique ?

À travers des usages contemporains de la parabole du bon samaritain, ce texte s’interroge sur les apports possibles de la théologie à l’éthique actuelle, considérée comme expérience existentielle. La référence à la parabole du bon samaritain mobilise en effet une réflexion éthique profane. Ainsi, dans les éthiques du care, la parabole est analysée comme un exemple d’éthique de la sollicitude (Brugère), mettant en avant la relation humaine, valorisant une sagesse des émotions qui renouvelle l’éthique des vertus, et fait entendre une autre voix que la morale du devoir. La parabole permet également de réinterroger l’articulation entre l’universel et le particulier, à travers la considération de la souffrance du proche et du lointain (Boltanski). Elle interroge également les situations extrêmes : le prochain est-il un semblable, lorsque le blessé « n’a plus figure humaine » ? La parabole du bon samaritain offre ainsi des ressources pour penser la commune humanité qui demeure malgré une inquiétante étrangeté. La sagesse pratique issue de cette parabole peut enrichir la

Transitivité d’un corps, entre ecclésiologie et sciences sociales

Alors même que l’Église (comme objet d’étude) et l’ecclésiologie (comme corpus textuel) sont absentes de la science politique française, elles ont historiquement en commun un objet au croisement de différentes sciences sociales : le corps comme modèle de la communauté, autrement dit le corps social. En dépit des critiques contre les théories organicistes, il a été pris en compte par Pierre Bourdieu dans ses travaux sur l’État. Reprenant l’œuvre de Kantorowicz, il a été sensible au contexte ecclésial de pensée de l’institution et notamment aux outils des canonistes comme experts de la chose sociale, mais la construction ecclésiologique du modèle du corps pour penser ce qu’est une entité sociale dépasse cet usage orienté vers la construction étatique. Au-delà du partage entre réalisme et nominalisme ou constructionnisme, la spécificité de la théorie chrétienne du corps collectif est de conjoindre réalisme et métaphorisation, naturalisation et spiritualisation. Elle prend sens dans ce que j’appelle la transitivité, les passages incessants d’un corps à un autre,

Théologie, histoire et réflexivité sociale

Dans le cadre d’une problématisation des rapports de la théologie et des sciences sociales, le texte d’Edmond Ortigues intitulé « Lettre à Rome », daté de 1952, apparaît comme un document décisif : le jeune théologien, dans des circonstances difficiles, argumente avec force en faveur d’un renouvellement historique et sociologique de la doctrine et de la pratique ecclésiastiques dont il dénonce les effets de blocage pour la vie et l’engagement religieux des acteurs catholiques, au premier plan desquels, les clercs. C’est à un effort réflexif de l’intelligence de la foi qu’en appelle Ortigues, puisant dans l’idée de culture, tacitement issue de sa connaissance du culturalisme américain (savoir social « de pointe » dans ces premières années 1950), le socle d’une nécessaire conscience culturelle de soi. Ce texte fonctionne dès lors comme le premier jalon d’un itinéraire philosophique qui conduira cet auteur vers la mise au centre de l’histoire critique du projet d’une philosophie de la religion.

Histoire et Théologie(s)

Les revues scientifiques de théologie constituent un bon angle d’analyse des débats institutionnels, idéologiques, politiques liés à la « production » sociale de cette discipline, ainsi qu’un excellent laboratoire des recompositions des « savoirs du religieux » au cours du XXe siècle. Dans cette contribution, nous explorons la manière dont la revue s’attaque aux problèmes méthodologiques concernant la relation complexe théologie-histoire en examinant les choix théoriques d’Henri de Lubac et de Michel de Certeau et les débats qui les confrontent.

Comment faire de la théologie une science humaine à part entière ?

L’article précisera l’idée de théologie chez Michel de Certeau d’un point de vue à la fois conceptuel et épistémologique. Pour ce faire, il nous semble nécessaire d’interroger les usages que de Certeau a fait de cette discipline dans le cadre des sciences humaines et sociales. À cet égard, il est tout d’abord essentiel de mettre en évidence les différences entre ces deux dernières et de contextualiser la conception théologique de Michel de Certeau dans le cadre du carrefour que constitue la crise épistémologique des années 1970. En somme, quel type de savoir est la théologie pour Michel de Certeau, est-ce vraiment une science ? Cette bifurcation suffit-elle à fonder une identité épistémologique ? Enfin, Michel de Certeau peut-il être considéré comme un théologien ou simplement comme un intellectuel qui utilise les prémisses théologiques de la même manière qu’il l’a fait avec d’autres savoirs connexes ?

Croire en commun – une affaire de style ?

L’objectif de cette contribution est de penser la lente sortie de la tradition catholique de l’édifice doctrinal de la fides ecclesiae médiévale en discutant les résistances qui s’y opposent. Dans la perspective du colloque qui consiste à repenser la place de la théologie comme « science de la foi » parmi les sciences sociales, elle s’appuiera sur le geste fondateur de celles-ci, posé par les Émile Durkheim, Ernst Troeltsch, Rudolph Sohm et Max Weber : le premier installant l’Église comme objet dans le champ du social, lui enlevant tout privilège ontologique et la mettant au cœur  du social, le deuxième distinguant trois types de socialisation chrétienne en interaction (Église, secte, mystique) et les deux autres initiant l’intérêt pour la structure charismatique de la communalisation sociale et ecclésiale. Le « théologique » qui, dans ce geste différencié se révèle à la racine des sciences sociales place la théologie face à une « héritière » et la met en position d’apprentissage critique. Comment dès lors comprendre et penser la sortie de la fides ecclesiae médiévale et

La théologie et le « donné », nœud irrésolu des différenciations

Si la subalternation correspond à un état de la théologie qui, de la Sacra pagina, se haussa au rang de Scientia dans la période médiévale, il n’est pas sans intérêt d’analyser la manière dont ce régime de dépendance épistémologique très spécifique s’est littéralement métamorphosé dans la période moderne et dans la période contemporaine, jusqu’à l’éclosion d’un phénomène pour le moins inattendu, le processus d’absolutisation de la théologie qui n’est pas formellement imputable aux théologiens, mais à plusieurs formes de rationalités philosophiques parfois opposées entre elles. Ainsi, lorsque dans le projet des « métaphysiques modernes » (Baumgarten, Leibniz) la « théologie révélée » fut happée par la théologie naturelle et rationnelle au point de s’y dissoudre, les grandes métaphysiques allemandes nées des courants théosophiques (Hegel, Schelling) lui donnèrent par contrecoup une fonction qui allait paradoxalement l’absolutiser, inaugurant ainsi un processus d’absolutisation de la théologie dont quelques récentes phénoménologies semblent être les héritières inavouées. Ce processus d’absolutisation constitue une radicalisation du phénomène de la subalternation, la théologie convoquée

La confrontation des savoirs à la naissance de l’Université de Paris

Le dialogue entre la théologie et les sciences sociales peut être éclairé par le moment médiéval. L’introduction aux condamnations de 1277 offre un prisme qui permet d’envisager la confrontation des savoirs à la naissance de l’Université avec la question ecclésiologique de la régulation épiscopale du savoir, celle de l’élargissement permanent des savoirs qui renouvelle sans cesse l’horizon ainsi que la question de la rencontre entre des sciences pensées hiérarchisées.