Éditorial 112/3

Encore ?, se plaindront certains. Enfin !, soupireront d’autres. S’interroger sur les rapports entre la théologie et les sciences sociales ne cesse d’ouvrir de nouveaux débats, à moins que ce ne soit le même qui se poursuive. La crise moderniste toujours recommencée ? Ce trouble pourrait bien être le symptôme d’une indécision chronique de la théologie, du moins dans le catholicisme romain, à prendre parti pour l’historicité de la foi. Il faudrait alors expliciter les raisons pour lesquelles la théologie ne pourrait se décider quant aux relations qu’elle entretient avec les savoirs qui constituent les sciences de l’homme et de la société, quels que soient les qualificatifs retenus : sciences « humaines », à la française, ou sciences « sociales », à l’anglaise. La théologie ne ferait qu’instrumentaliser les sciences sociales, tirant profit ici ou là de données qu’elle emprunte à la sociologie, à l’histoire ou à l’anthropologie. À moins qu’elle ne recycle certains de ses concepts. Mais au fond, rien ne ferait bouger la théologie, science pérenne de la

Éditorial 112/2

La revue poursuit sa réflexion sur le monde numérique. Après un précédent numéro (111/4 [2023]) consacré à l’Intelligence Artificielle, nous vous présentons aujourd’hui un dossier intitulé “Humanités numériques et théologie”. La théologie est-elle touchée par ce qu’on a coutume d’appeler les « humanités numériques », et si oui, en quoi cela concerne-t-il, à travers des questions épistémologiques, la théologie ? Une première réponse pourra sans doute étonner plus d’un lecteur. Les « humanités numériques » ont été préfigurées, selon certains, par Roberto Busa, jésuite italien, spécialiste de saint Thomas. Dès 1949, au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale, ce théologien eut l’idée de se tourner vers IBM pour l’aider dans ses recherches philologiques. L’Index Thomisticus fut prêt en 1953, à peu près au même moment que la recherche biblique faisait appel aussi à l’informatique pour le traitement d’une cinquantaine de manuscrits. Merrill Parvis, de l’Université de Chicago, spécialiste du Nouveau Testament, recourait aux services d’IBM pour encoder des variantes textuelles. Ces deux exemples montrent le parti que les

Éditorial 112/1

Le scandale des agressions sexuelles et des emprises commises en Église a vite mis au-devant de la scène la question de la miséricorde et de la justice. C’est à cette question proprement théologique que ce dossier s’attache. Il en va de notre foi en Dieu, et de la vérité de notre confession, que d’entrer dans une attitude juste et miséricordieuse envers les victimes, les fidèles, clercs ou laïcs, et les agresseurs, dont, pour le droit civil, bon nombre de leurs actes relèvent de la criminalité. Dis-moi quelle est ta justice, et je te dirai quel est ton Dieu. Le comité de rédaction n’a pas souhaité revenir sur l’analyse des causes, les mesures à prendre, les réformes à entreprendre. Cela a déjà été très bien fait par d’autres plus qualifiés. Les RSR, fidèles à leur dimension de recherche, ont choisi d’interroger comment ce couple de justice et de pardon pouvait être éclairé théologiquement alors que les abus dans l’Église et leur

Éditorial 111/4

Novembre 2022 : ChatGPT se faisait un nom. En quelques mois, cet « agent conversationnel » comme le désigne Wikipédia – il faut citer ses sources ! – a suscité plus d’un milliard d’interactions avec ses utilisateurs. Depuis, les scénaristes d’Hollywood se sont mis en grève… C’est dire l’ampleur des craintes qu’éveille ce moyen technique de fabriquer des conversations. Une machine pourrait donc voler la vedette aux créateurs, et par là réduire drastiquement leurs droits d’auteurs. On peut sourire, mais aussi s’interroger : création artificielle, concurrence entre humains et machines ; de quoi parle-t-on ? Les craintes sont-elles les bonnes pistes à suivre pour réfléchir ? Ironie du sort, ces « conversations » produites par ces machines sont (ne sont que ?, mais quel travail pour en arriver là !) le résultat de la digestion de centaines de scénarios, de récits, de textes, fruits de l’intelligence humaine : Chat Generative Pre-trained Transformer. Les mots comptent. Quelles transformations ces machines opèrent-elles vraiment ? Ces dernières, on le sait, ont acquis une capacité d’autoapprentissage avec laquelle aucun d’entre nous ne peut

Éditorial 111/2

La conversion écologique en question Un constat s’est imposé au dernier colloque des RSR : la créativité, l’intelligence et la pugnacité sont à l’œuvre pour transformer nos modes de vie et nos rapports à la terre, menacée par l’exploitation effrénée que nous en faisons. L’aggravation de la crise écologique est sans précédent, et les oppositions aux changements d’économie et de politique nécessaires pour y faire face sont farouches. Il n’est plus possible aujourd’hui de nier les efforts prodigués pour se lancer sur la voie d’une transition écologique. Pour autant, difficile de se défaire de notre impuissance et des sentiments multiples qu’elle engendre. Serait-il contradictoire de remarquer d’un côté les initiatives, de nature et d’ampleur variées, et d’en rester de l’autre à déplorer l’impuissance des transformations entreprises et le peu d’acteurs engagés, comme si le changement n’opérait qu’à la marge ? Paraît-il bien raisonnable d’évoquer le « sentiment » d’impuissance que suscite l’incapacité effective à renverser des modes de production et de consommation destructeurs, comme si

Éditorial 111/1

Au cœur du salut Perspectives actuelles Avec ce nouveau numéro des Recherches de Science Religieuse, l’ensemble de la rédaction vous présente ses vœux de paix et de joie pour la nouvelle année. Ce n’est pas rien que de se souhaiter le meilleur tant il est évident que nous sommes hantés par le mal, quand ce n’est pas le pire. L’année 2022 a connu son lot de pesanteurs et de violences, et certaines enjamberont l’an nouveau, nous le savons. Présenter ces vœux dans un tel contexte, ce n’est pas seulement céder à une coutume d’amabilité, c’est croire qu’il y a toujours du bien à accueillir, des promesses à tenir, des lueurs à discerner. Prendre le temps de se saluer, c’est déjà reconnaître le bienfait qu’il y a à se retrouver. Les vœux portent en outre l’espérance de biens à venir qui passeront par ce que nous pouvons nous offrir et ce qui pourra survenir de ce que nous avons prévu mais

Éditorial 110/4

Nous avions fini par croire que nous vivions dans un monde sécurisé par l’organisation que nous lui avons donnée et la connaissance que nous en avons acquise. Le monde efficace et productif, qui assure, à certains seulement, paix, prospérité et santé, nous entretient dans l’illusion que l’ensemble de notre existence dépendrait de cet ordonnancement. La COVID-19 a ébranlé notre horizon de certitudes et fait éprouver notre fragilité, à certains plus qu’à d’autres, une fois encore. Nos existences individuelles et collectives sont plongées dans l’incertitude. La pandémie est venue nous redire la vulnérabilité de notre condition et le tragique qui parfois s’en empare. On ne dira pas « rien de nouveau », car la mondialisation de l’épidémie et de ses conséquences économiques, sanitaires et psychosociales, sont bien les symptômes du refoulé de notre situation contemporaine. Nous avons produit une planète interconnectée, aux échanges sans limites, fruits d’une économie dévorante et d’une prétendue rationalisation de toutes nos activités, appuyée sur le développement effréné des techniques

Éditorial 110/3

Se convertit-on à l’écologie ? La nécessité d’une transformation de nos modes de vie s’impose. L’urgence s’en fait sentir au rythme des sécheresses meurtrières et de l’extinction en masse des espèces animales et végétales, présages de sombres pertes humaines à venir. La pandémie du COVID a sonné une fois encore l’alarme, mais frappant familles et pays à l’échelle mondiale. En 2015, l’encyclique du Pape empruntait au Cantique de François d’Assise ses premiers mots : « Laudato si’ », Loué sois-tu Seigneur. De la détresse à la louange, voilà un retournement propre à la dynamique des psaumes dans lequel s’exprime la foi chrétienne ! En rien François ne minimise pourtant la violence faite à la terre et aux pauvres qui, les premiers, endurent les conséquences des changements environnementaux. Voir l’étendue de la souffrance sans la restreindre à celle du genre humain, est-ce là la clé pour nous reconduire à découvrir la puissance du Créateur et espérer de Lui qu’il se manifeste en sauvant non pas l’humanité seule,

Éditorial 110/2

Immédiateté de Dieu Il n’est sans doute pas de questions de théologie spéculative qui ne reconduisent pourtant au plus ordinaire de la relation du croyant à Dieu. L’immédiateté de Dieu introduit au Mystère même de la Trinité sans nous faire quitter les enjeux les plus actuels de la vie du monde. L’expérience croyante d’aujourd’hui se déclare souvent en accès direct avec Dieu : dans la chaleur d’une communauté, le cœur à cœur de la méditation, à la portée d’un clic. Foin des lourdes complexités théologiques ! haro sur l’institution, dont les dérives ne sont qu’une preuve supplémentaire qu’elle n’est en rien médiation vers Dieu ! L’Église, ou les Églises sont elles-mêmes hantées par des manières d’annoncer l’Évangile qui mettent en contact direct avec Dieu, le manifestant comme guérisseur, s’emparant de prédicateurs, témoins d’être plus que tout sous la motion de l’Esprit, de véritables relais transparents de la présence de Dieu. On pourrait certes avec Yves Congar, il y a déjà près de quarante

Éditorial 110/1

L’œuvre de Joseph Moingt : l’actualité de l’acte de croire Consacrer un numéro entier des Recherches de Science Religieuse à la pensée de Joseph Moingt s’est imposé dès le lendemain de sa mort à l’été 2020. Il ne s’agissait pas de lui rendre hommage, dette dont Joseph Doré et Christoph Theobald s’étaient acquittés en réunissant le volume Penser la foi, recherches en théologie aujourd’hui (1993), qui marquait une étape importante dans la réception de la pensée de Moingt. Mais qui aurait pu prévoir que le théologien, âgé alors de 88 ans, portait en gestation son opus magnum ? La longévité exceptionnelle de son activité théologique suscite à elle seule l’étonnement ; on aurait pu s’attendre à ce que L’homme qui venait de Dieu (1993) y mît un terme, mais l’intérêt de ses ouvrages parus depuis 1993 est des plus marquants. Avec le millier de pages de la trilogie Dieu qui vient à l’homme, qui s’acheva en 2006, rien n’était encore conclu. Les deux volumes