S’abandonner à la Providence

Après s’être cherchée dans les apories du pur amour, c’est dans « l’abandon à la Providence » que s’est reconnue la mystique moderne à la fin du XIXe siècle – à l’époque précisément où la main de Dieu devenait de moins en moins lisible dans l’histoire. Le traité de L’Abandon et la littérature qu’il ne cesse d’inspirer depuis, invitent à passer de la considération de l’histoire comme lieu de manifestation d’une volonté (celle de Dieu Providence), à la concentration sur l’instant présent comme exercice d’union à Dieu dans  « l’indifférence », gage de paix et de joie indicibles. L’abandon mystique au « sacrement du moment présent » déplace ainsi le terrain de la théodicée. Face à l’apparente inertie divine devant le triomphe des « ennemis de Dieu », la charge de la preuve d’innocence ne revient plus à Dieu mais au sujet mystique. C’est la qualité de son abandon qui devrait valoir, aux yeux des autres, théodicée, justification de la bonté de Dieu, de sa bienveillance, de sa providence. Le Dieu des mystiques n’a décidément rien à voir avec le Destin, même sous sa forme christianisée, la

L’adresse à Dieu dans la mystique chrétienne

Dans la tradition chrétienne, l’expérience mystique porte « l’Adresse à Dieu » jusqu’à ses extrêmes limites. Les modes de la purification sont pluriels : le dénuement radical dans les spiritualités du désert, la voie de négation – nuit obscure, ou encore l’abandon comme ampleur de l’amour et du service. Ces attitudes extrêmes, repérées en divers moments de l’histoire mais liées entre elles et toujours signifiantes, manifestent des dimensions essentielles à une affirmation de Dieu enracinée dans un acte de la liberté : l’expérience, la nomination, le silence, l’interrogation. Elles en renouvellent le langage.

Le deuil mystique

Université de Lausanne Et maintenant, Seigneur, c’est déjà du passé, et avec le temps ma blessure s’est adoucie. Puis-je apprendre de toi qui es Vérité et appliquer l’oreille à ta bouche pour que tu me le dises, pourquoi les larmes sont douces aux malheureux, ou bien, quoique tu sois partout présent, as-tu rejeté loin de toi notre malheureux, et demeures-tu en toi, tandis que nous roulons dans les épreuves ? Et pourtant, si nous ne pleurions pas à tes oreilles, il ne resterait rien de notre espérance. D’où vient donc que sur l’amertume de la vie on cueille un fruit suave : gémir, pleurer, soupirer et se plaindre ? Y aurait-il là de la douceur, parce que nous espérons que tu entends ? C’est bien ainsi que les prières qui impliquent en effet le désir de parvenir au but mais dans la douleur d’une perte et dans le deuil où j’étais alors plongé (num in dolore amissae rei et luctu, quo tunc operiebar) […] ?

Michel de Certeau et la question du langage

La question du langage permet de traverser l’ensemble de l’œuvre. Très tôt, la tradition mystique est apparue à Certeau comme une écriture particulière, un langage dont il importait de préciser les caractéristiques. Ce faisant, il arrachait la spiritualité aux débats théologiques insolubles où elle s’était laissé enfermer. Il rencontrait en même temps les questions radicales que pose à la philosophie et à la théologie la prise au sérieux du fonctionnement du langage, depuis la crise nominaliste jusqu’à Wittgenstein et Derrida. Ainsi se sont forgées peu à peu, à distance de tout esprit de système, linguistique ou philosophique, sa pensée de l’Altérité et sa manière singulière d’investir et d’interroger les sciences sociales et les pratiques culturelles. Ainsi peut aussi se comprendre son « style » : art d’écrire (tout en litote et suggestion), art de penser (hors système, au risque d’exaspérer les docteurs), art d’exister (tout en réserve et en pudeur). Comme la sentinelle au seuil de la Loi dans Le Procès de Kafka, Certeau

La mystique : une histoire au présent

Le présent article se propose d’analyser le projet de La Fable mystique en tant que démarche historienne. En l’abordant sous cet angle, nous souhaitons mettre en évidence le style singulier de Michel de Certeau. Trente ans après le premier tome, la publication de La Fable mystique II continue un itinéraire : les mêmes intuitions se trouvent étayées, des contenus déjà annoncés y sont élaborés. En prenant en considération les deux volumes, cet article met en lumière une préoccupation centrale de Michel de Certeau, celle de ne pas séparer les recherches sur la mystique du présent de celui qui l’étudie. Il cherche ainsi à saisir la relation établie entre l’historien, son objet et son présent. La mystique, science éphémère aux XVIe et XVIIe siècles, objet historique étrange qui noue l’expérience au langage, se fait et se défait sous la plume de Michel de Certeau. Elle finit par ne plus avoir de lieu propre, fixé d’avance dans un périmètre littéraire déterminé. Le discours

Eckhart, un précurseur

Le procès d’Eckhart a quelque chose d’unique dans l’histoire de la pensée. Qu’un maître en théologie, professeur extraordinaire à l’Université de Paris, dominicain de surcroît et, en outre, numéro deux de son Ordre, ait été suspecté et ait fait l’objet d’un procès, sur la demande d’autres dominicains, est une première. Si ce procès a été intenté contre Eckhart, c’est pour une part en raison de l’expérience mystique qu’il a eue très jeune et qui l’a amené à préconiser une réforme en profondeur, à repenser les catégories de son époque, à opter pour le paradoxe et pour le langage des mystiques, à être en avance sur son temps et, finalement, à ne pas être compris.