La théologie et le « donné », nœud irrésolu des différenciations

Si la subalternation correspond à un état de la théologie qui, de la Sacra pagina, se haussa au rang de Scientia dans la période médiévale, il n’est pas sans intérêt d’analyser la manière dont ce régime de dépendance épistémologique très spécifique s’est littéralement métamorphosé dans la période moderne et dans la période contemporaine, jusqu’à l’éclosion d’un phénomène pour le moins inattendu, le processus d’absolutisation de la théologie qui n’est pas formellement imputable aux théologiens, mais à plusieurs formes de rationalités philosophiques parfois opposées entre elles. Ainsi, lorsque dans le projet des « métaphysiques modernes » (Baumgarten, Leibniz) la « théologie révélée » fut happée par la théologie naturelle et rationnelle au point de s’y dissoudre, les grandes métaphysiques allemandes nées des courants théosophiques (Hegel, Schelling) lui donnèrent par contrecoup une fonction qui allait paradoxalement l’absolutiser, inaugurant ainsi un processus d’absolutisation de la théologie dont quelques récentes phénoménologies semblent être les héritières inavouées. Ce processus d’absolutisation constitue une radicalisation du phénomène de la subalternation, la théologie convoquée

(Que) pouvons-nous connaître (de) Dieu ?

Les discours portant sur « la connaissance des choses divines » ont été partiellement remodelés par la transposition vers le champ théologique du lexique et des méthodes propres à l’épistémologie contemporaine. Inspirée par ces tentatives, cette contribution distingue sept façons principales de répondre aux questions formulées quant à la possibilité même de produire pareille connaissance comme à celles qui, plus avant, cherchent à préciser sa nature, ses modalités et ses frontières. Elle met en évidence les connexions et les fractures au travers desquelles les modèles ici distingués sont inscrits dans la trame et parfois les pièges d’un monde langagier partagé.

Pour une concitoyenneté évangélique

L’ecclésiologie de communion figure parmi les avancées majeures du concile Vatican II. La situation présente de l’Église suggère que ce concept n’a pas bénéficié des concrétisations structurelles qu’il appelait. Moingt propose une double intuition, d’une part qui lie fermement la qualité de la communication entre l’Église et le monde au type de relation que les chrétiens entretiennent entre eux et, d’autre part, qui commande une réinterprétation de la Révélation beaucoup plus attentive à l’originalité indépassable du don de l’Esprit.

Karl Rahner – Genèse et aspects d’une théologie systématique

Après tant d’études érudites et une réception hors du commun, quelles que soient les aires culturelles et linguistiques, l’œuvre de Karl Rahner continue d’inspirer de nouvelles synthèses théologiques et de nouveaux champs de recherche. Cette propriété, l’œuvre de Karl Rahner la tire de son infrastructure philosophique puissante, disponible pour de nouvelles prospections. L’étude que nous proposons cherche essentiellement à examiner, dans un acte de relecture et d’interprétation critique, les moments instaurateurs de la théologie de Karl Rahner, en privilégiant les grandes polarités qui la caractérisent : « subjectivité et révélation », « libre révélation et ontologie », « transcendantal et catégorial », « théologie de la grâce et christologie transcendantale ». Ces explorations conduisent à une évaluation actualisante.

De l’« An Deus sit » à l’« Ubi Deus est ». Esquisse pour une théologie de l’Adresse et de l’ invocation comme forme de connaissance

S’adresser à Dieu relève d’une expérience qui ne saurait être assimilée ou réduite à une détermination seconde de l’expérience religieuse, moins originaire que l’auto-surgissement de l’Idée de Dieu à la conscience. En théologie chrétienne, l’adresse et l’invocation offrent une particularité qui ne peut être ignorée, tant elle est solidaire de la constitution de l’objet de foi dans sa forme la plus originaire : l’annonce kérygmatique et ses formes très spécifiques de réalisation, qu’elles soient doxologiques, liturgiques ou parénétiques. Esquisser une théologie de l’ « Adresse » relève donc d’une démarche de théologie fondamentale intégrant le domaine de la foi trinitaire et requalifiant du même coup les catégories de la métaphysique qui servent à circonscrire le domaine et le champ de la présence de Dieu à toutes choses. Partir d’une théologie de l’« Adresse », c’est offrir la possibilité de sortir de la seule problématique de l’ubiquité divine pour envisager la question du « lieu » de Dieu (ubi Deus est) en y intégrant de facto et de jure la

« Jusqu’à ce que s’ouvre une voie… » À propos du dernier ouvrage de Joseph Moingt, Croire au Dieu qui vient

Les lecteurs du Père Joseph Moingt auraient pu s’attendre à une ultime synthèse de sa pensée, or ce nouveau volume, Croire au Dieu qui vient, offre bien autre chose. Cet ouvrage suppose un fort engagement personnel de théologien partageant toutefois la difficulté de beaucoup de chrétiens d’aujourd’hui de réconcilier l’enseignement de l’Église à leurs interrogations à son endroit. C’est une passion qui traverse cet ouvrage, passion ténue parce que portée à la fois par un élan irrésistible vers l’avenir et une patience intellectuelle non moins invincible. Entre foi « établie » et raison « éclairée », un long chemin de réconciliation s’ouvre pour l’auteur et son lecteur.

La théologie : Une science fondamentale ?

Peu de théologiens, dans la période contemporaine, oseront user de l’expression « science fondamentale » pour caractériser, voire définir la dimension de scientificité qui revient à la théologie. Dans ce contexte, ce n’est pas le mot de « science » qui pose difficulté mais bien le caractère fondamental attribué à cette science. L’auteur dresse dans un premier temps un état des lieux de cette question disputée avant de considérer le caractère spécifique de la théologie dans le cadre de la révélation et de sa dimension christologique et trinitaire. Ce contenu implique que la théologie-science est aussi une scientia de singularibus.

Lire l’alliance nouvelle dans l’ancienne

Parmi les typologies qui traversent le corpus biblique, l’alliance occupe une place de choix, non seulement en raison de la césure entre Ancien et Nouveau Testament, mais plus encore en raison du donné biblique articulant théologiquement ces deux alliances. Lire l’alliance ancienne à travers la nouvelle répond au projet herméneutique de la Bible chrétienne. Mais lire l’alliance nouvelle dans l’ancienne est plus inédit. L’expression alliance nouvelle apparaît une seule fois dans l’Ancien Testament, dans le livre de Jérémie (Jr 31, 31). Des expressions similaires lui succèderont dans d’autres livres prophétiques du temps de l’Exil. En quoi cette alliance est-elle nouvelle ? L’abandon du pacte contractuel du Sinaï et la promesse d’une relation unilatérale tendent à identifier un type d’alliance antérieur à l’Exode, remontant jusqu’à l’alliance originelle avec Abraham et même Noé.

L’exégèse critique aujourd’hui

Dans Let the Reader Understand, R.M. Fowler applique à la communication textuelle dont relève l’écriture biblique le modèle par lequel R. Jakobson décrivait la communication verbale. Ce modèle permet d’articuler les principales méthodes exégétiques. Après la querelle des méthodes, une complémentarité se dessine donc sans que toute tension dans leurs résultats ne soit pleinement dissipée. Le débat exégétique est néanmoins relancé aujourd’hui par la critique que la pensée postmoderne adresse aux fondements mêmes des méthodes exégétiques qui se sont développées avec la modernité. Le débat affecte chacune des dimensions de la communication textuelle et explique l’apparition de nouvelles approches du texte biblique.

Le principe « pour »

Questionner Jésus de Nazareth, l’oeuvre pour le moment bipartite de Benoît XVI-Joseph Ratzinger, c’est aussi chercher à identifier le genre littéraire de cet objet théologique dont l’auteur doit assumer à la fois le théologienqu’il reste, toujours sujet et objet de critique, et le pape qu’il est devenu, en charge du magistère doctrinal dans l’Église catholique. S’il y a bien une différence entre les deux, que Benoît XVI affirme savoir distinguer, il y a également une unité profonde de l’auteur, qui est aussi celle du Jésus qu’il veut présenter. Le narrateur se met sur le chemin de Celui dont il veut déployer toute la puissance d’être et, ce faisant, avoue ce qu’il doit au Seigneur de Guardini. Le genre littéraire du Jésus de Nazareth de Benoît XVI se présente alors comme une apologie évangélique narrative, raisonnée, de Jésus de Nazareth, Christ et Seigneur. En filigrane, l’auteur raconte aussi son histoire, celle d’une relation profonde au Christ qui l’a fait devenir le