De l’éprouvé du chaos à la vie avec l’incertitude

Comment, en situation d’incertitude, des personnes peuvent-elles cheminer afin de déterminer, individuellement et collectivement, ce qu’il semble juste de faire ? Est-il possible de tirer parti de l’expérience du soin et de l’accompagnement auprès des grands malades ainsi que de la Covid comme terrains d’analyse afin de tenter de repérer ce qui permet de reconnaître, demeurer, avancer dans l’incertitude ? En contexte de soin, la confrontation à l’incertitude peut engendrer un cheminement en trois étapes. Tout d’abord, c’est l’éprouvé d’une crise en soi  vécue comme un « chaos ». Puis, peut venir l’accueil d’une incertitude. Et enfin, il s’agit de vivre avec elle dans une perspective éthique sans prétendre pour autant la faire disparaître. On décrira ici chacun de ces états, en essayant de définir les conditions qui favorisent ou empêchent d’en faire un cheminement progressif.

L’émergence d’une sensibilité apocalyptique dans l’histoire

L’apocalyptique ressort d’une sensibilisation particulière à l’événement vécu et à l’histoire, apparue dans l’Antiquité, qui utilise un système de représentations spécifique et qui ne se réduit pas à une matrice biblique. Une approche comparative de la littérature antique à l’époque hellénistique et romaine fournit les critères d’identification d’un événement apocalyptique : catastrophisme opposé au prévisionisme éclairé des Grecs et à leur principe de restauration, succession et chute des empires, désertion de(s) Dieu(x), renversement des situations et des valeurs, violence.  L’apocalyptique antique a produit une littérature de résistance culturelle et religieuse dans une période de persécution ou de rébellion. Elle participe de la construction d’une identité communautaire en ouvrant des possibilités d’action opposées allant de la résistance passive à l’action violente.

C’est à une crise culturelle sans précédent…

C’est à une crise culturelle sans précédent que le christianisme européen se trouve aujourd’hui confronté, et particulièrement dans le champ de l’anthropologie. Jusqu’à une époque récente, les contestations dont il faisait l’objet n’empêchaient pas – du moins de façon générale – un certain consensus de fond : sur les représentations élémentaires de l’être humain, de la différence homme-femme, de la vie en société, ou encore du rapport à la nature. Désormais, nous sommes dans un monde où ces représentations ne vont plus de soi pour un certain nombre de nos contemporains, personnes ou groupes. Ce ne sont pas simplement des « valeurs » traditionnelles qui seraient concurrencées par de nouveaux idéaux. Sont en cause les grandes symboliques qui ont puissamment contribué à façonner la société européenne. Or, ces symboliques sont largement redevables de la tradition judéo-chrétienne et des traditions gréco-romaines (ou plus précisément du travail pluriséculaire que la tradition judéo-chrétienne a opéré sur ces traditions gréco-romaines). Ainsi, des valeurs essentielles à la modernité occidentale étaient elles-mêmes tributaires,