Sciences sociales et histoire de la spiritualité moderne : perspectives de recherche

Les perspectives présentées ici s’inscrivent dans le cadre d’une recherche conduite au sein de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, en particulier dans le cadre du séminaire « Pratiques spirituelles, régimes discursifs et rapports sociaux à l’époque moderne ». L’auteur a choisi de donner à ce propos un caractère personnel qui est surtout, en réalité, un caractère situé : pourquoi et comment une perspective se trouve-t-elle dessinée, à un moment donné, en fonction d’un contexte historiographique et historique ? Le travail ainsi engagé s’est fixé un programme patient : il vise en effet à exposer de front ce que l’on appelle « l’histoire de la spiritualité » aux acquis, aux méthodes et à l’horizon des sciences sociales et à contester la longue tradition de cette histoire, ou ses attendus historiographiques, dans l’épreuve de cette confrontation ; mais cette contestation prend la forme d’une déconstruction de l’objet lui-même, en le déclinant selon quatre rapports : celui d’une expérience et d’un discours, celui d’un discours et de l’articulation d’une relation, celui de

Vocation actuelle de la théologie spirituelle

Dans son inventaire des « lieux théologiques », Melchior Cano ne faisait aucune place à l’expérience spirituelle, les « spirituels » ne paraissant même pas comme théologiens… La frontière qui, relayant une distinction paisible, s’était élevée entre théologie et spiritualité, sur la base d’une évolution de la théologie vers une scientificité et sous l’effet des interrogations du nominalisme, semble être devenue poreuse, sinon avoir disparu. De fait, la théologie contemporaine pense l’expérience croyante. La question pourrait se formuler ainsi : où et comment peut (doit ?) se faire la prise en charge théologique de la vie spirituelle, du capital chrétien d’expérience spirituelle ? Est-ce par une discipline propre, la théologie spirituelle ? Qu’est-ce qui la caractériserait ? Pour réfléchir ainsi au devenir de la théologie spirituelle, on commencera par observer, avec quelques exemples d’élaborations théologiques significatives, comment la théologie contemporaine prend en compte la dimension expérientielle de la foi chrétienne. Mais prendre en compte cette part constitutive d’expérience, est-ce pour autant prendre en charge l’expérience spirituelle ? Si oui, une théologie spirituelle

Humain et nature, femme et homme : différences fondatrices ou initiales ? Réflexions à partir des récits de création en Genèse 1-3

Résumé A. Wénin – Humain et nature, femme et homme : différences fondatrices ou initiales ? Réflexions à partir des récits de création en Genèse 1-3 L’idée que les premières pages de la Bible (Gn 1–3) constituent un discours théologique et anthropologique concernant la création et qu’elles contiennent une révélation aussi définitive qu’unique sur l’être l’humain semble aller de soi. Mais ce raccourci ne se fonde-t-il pas sur l’occultation du genre mythique et de la nature narrative de ces textes qui, comme tout écrit, encodent une vision spécifique et située culturellement ? L’auteur interroge ces textes à nouveaux frais pour voir si ce qu’ils disent de la différence entre l’humanité et la nature, et entre l’homme et la femme, n’est pas plus complexe et nuancé que ce que la tradition en a retenu, et pour vérifier si ces textes immémoriaux ne recèlent pas des ressources cachées permettant de penser les questions anthropologiques que soulèvent notre époque. Human and nature, woman and man : founding or

Que faire des différences ?

La « différence » suppose l’ « altérité » des éléments entre lesquels elle est établie ou constatée, elle suppose, également, une comparaison ou un ordre entre ces éléments. Les deux terrains où ces catégories sont plus particulièrement en jeu sont la différence entre « l’humain » et le « non humain » et la différence entre l’homme et la femme. L’article analyse la mise en cause, à l’époque moderne, de l’importance structurante de la différence des sexes pour les sociétés humaines et s’interroge sur les motifs qui nourrissent cette contestation. Peut-on gérer le conflit entre la demande de reconnaissance de toutes les différences et l’exigence concomitante d’égalité sans « accommodements raisonnables »

Les jeux de la différence dans l’Inde hindoue

L’Inde serait-elle la patrie de la différence, l’illustration extrême et pour ainsi dire maladive d’un particularisme triomphant ? L’Inde serait-elle, par la spiritualité et la philosophie, la patrie de la dissolution de toutes les différences, du retour au sein maternel de quelque Grande Déesse cosmique ? Il est vraisemblable que chaque civilisation se définit par un style propre, une manière originale de conjuguer des différences affirmées et des valeurs partagées, des particularités et un patrimoine commun et c’est dans ce sens que l’Inde, par sa manière singulière de marier le propre et le commun, la différence et le partagé, nous invite à l’exploration de notre propre vision des choses, aux acquis et incertitudes de notre identité.

Crise de l’Occident, crise du christianisme, crise de la différence

Nombre d’analyses de la crise culturelle que traverseraient nos sociétés trouvent leur inspiration dans le rejet du caractère indéterminé, immanent et relatif de l’organisation politique des Modernes. La crise, moment décisif, y apparaît comme l’identité même du moderne qui se construit hors de tout fondement absolu, dans l’indétermination des fins politiques et le pluralisme moral. Crise du sujet, crise de la différence, crise de l’universel sont l’enjeu d’une concurrence généralisée des visions du monde et questionnent la nature du bon et du juste. Habiter la crise et y trouver le salut implique de choisir entre le renoncement à tout universalisme ou à définir une « grammaire » qui accueille toutes les versions particulières de l’humanité, et mener une réflexion sur la manière dont les hommes peuvent être épargnés de la peur, de l’oppression et de la cruauté.

Principe dogmatique et théologie contemporaine

Le principe dogmatique se caractérise par un « c’est-à-dire » qui s’autojustifie tout simplement par la nécessité de dire, un dire qui est traduire, verbe qui unit dans la même action de l’esprit « traverser » et « conduire ». Ce dire suppose et convoque ou rassemble, d’un même souffle, l’élévation à l’universel du langage dans le site concret de la différence et de l’inédit. En même temps, cet universel relève de la communication, et se refuse donc à tout achèvement ou clôture, tout en visant un maximum de cohérence, ne cessant de donner toujours plus à vivre et à penser.

Le statut des énoncés dogmatiques en contexte œcuménique

Si le « rajeunissement » des dogmes catholiques fait partie de leur propre vie du fait même de l’implication du débat entre formulations divergentes – pourvu que celles-ci soient orientées vers la même vérité fondamentale -, on ne peut nier une « antinomie » entre la logique dogmatique du catholicisme et la logique œcuménique « si tard venue à la conscience catholique ». Au fil des décennies, les positions ont évolué de sorte que peut être aujourd’hui intégré le rôle du dialogue œcuménique dans la conception du dogme, et plus seulement – et restrictivement – le rôle de la dogmatique dans ce dialogue. L’acquis du donné historique, selon la question posée dans l’article de H. Legrand, ne peut ressortir que renforcé de l’implication œcuménique.

Y a-t-il des dogmes périmés ?

Ce qui est en cause dans les énoncés dogmatiques, ce n’est pas seulement la contribution des théologiens à changer l’image d’une Église qui, dans l’esprit de beaucoup non-catholiques, est caractérisée par un dogmatisme fermé et par l’exclusion de toute pensée libre. C’est la possibilité de parler du Dieu de Jésus-Christ et de Jésus lui-même d’une façon accessible à des esprits contemporains, et dans la diversité des cultures, sans les obliger à passer par des catégories et des concepts qui ne font plus partie du « croyable disponible » de notre temps, et qui n’ont jamais fait partie du « pensable » dans d’autres espaces culturels. L’enjeu, c’est finalement de faire en sorte que le message évangélique puisse atteindre réellement ses destinataires, ce qui ne peut se faire sans une sérieuse remise en cause de la forme institutionnelle et des dogmes d’un christianisme identifié à la religion de l’Occident, et qui plus est, de l’Occident ancien et médiéval.

L’herméneutique des énoncés dogmatiques. La fin du savoir absolu et l’herméneutique du témoignage

Lorsque la conscience historienne rencontre ce en quoi repose l’éternelle vérité, ne peut que surgir une crise : comment ce que l’on croit depuis toujours peut-il être le fruit d’une histoire avec ce qu’elle implique d’évolution et de transformations ? Si depuis le début du XXè siècle, l’herméneutique biblique a gagné sa place au soleil, et ce, malgré la crise moderniste qui n’en paraît que plus étonnante, il n’en va pas de même pour l’herméneutique dogmatique. Si l’analogie semble d’abord s’imposer entre ces deux herméneutiques, il n’est pas sûr qu’en définitive ne doive s’imposer pour le dogme une autre approche. En effet, si la crainte de l’histoire est aujourd’hui moindre chez les dogmaticiens qu ce qu’il en était au milieu du XXè siècle, il n’est pas sûr que la compréhension historique du dogme se soit uniformément modifiée. Peut-être faut-il s’entendre à frais nouveaux sur le concept même de dogme et ne plus s’en tenir, plus ou moins consciemment, à l’acquis du XIXè