Le mal a-t-il une réalité ontologique ?

Le regard théologique sur la question du mal a progressé en Occident grâce à la lecture des Noms divins de Denys, et à l’analyse scientifique de Thomas d’Aquin. Il est cependant intéressant de souligner le nouvel ordre et les rectifications que Thomas d’Aquin apporte à la pensée de Denys dont il est tributaire. Imprégné de la philosophie néoplatonicienne, Denys apparaît dans son ouvrage comme faisant une théologie de l’amour et du Bien. Le Bien y est non seulement objet d’amour, mais il appelle un ordre et une vie. Le mal ne peut être situé que par rapport à l’opération vitale défaillante. Par rapport à Denys, Thomas d’Aquin opère une inversion de pensée. Son apport propre est de dépasser les deux positions de Denys selon qui le mal n’a pas de cause propre, le Bien étant fin de tous les maux. Le mal, qui reste accidentel pour Thomas, est aussi le fruit d’une relation déséquilibrée. Conséquence du péché en tant que

La catholicité et l’espace impérial au Moyen Âge

Jusqu’au IXe siècle, en Orient où l’Empire romain perdure comme en Occident où il n’existe plus, « l’Église » se pense et se vit sur le mode synodal, avec les nuances qu’apporte, ici, l’idéologie eusébienne, donnant le primat au « palais royal » sur le « siège apostolique », et, là, l’augustinienne, qui soutient l’inverse. Deux siècles plus tard, alors que l’Empire byzantin a cessé de prétendre à l’universalité romaine, la chrétienté latine occidentale ne rêve que de renovatio romani imperii, à son bénéfice. Entre ces deux moments, il y a l’éphémère aventure de Gerbert d’Aurillac qui, après avoir défendu à Reims la cause des évêques contre le pape, devint, par la grâce d’Otton III, le pape de l’An Mil, Sylvestre II : c’était le nom que portait le pontife du temps de Constantin, auquel le nouvel empereur ne cesse de se référer, en souhaitant un empire moins germanique qu’universel. Ce dut être une grande joie, pour le pape, d’entendre Otton dire en 1001 : « Nous proclamons Rome capitale du monde et

Le messianisme chrétien : une manière de s’introduire dans le processus de mondialisation

La notion catholique d’universalité hésite entre une conception spatiale, très ancienne, et une visée symbolique, confirmée par Vatican II, mais volontiers réinterprétée de nos jours en termes juridiques. Une lecture globale des Écritures, inspirée de l’Épître aux Éphésiens, a produit, après un modèle « intégraliste » de catholicité de la foi, une lecture eschatologique de la « récapitulation » de toute l’humanité dans l’Église corps du Christ, qui offre un échange réciproque entre toutes les cultures du monde et la vérité évangélique. Propre à favoriser l’entrée du christianisme dans le processus de mondialisation, cette vision n’échappe pourtant pas au soupçon de dissimuler une violence dominatrice. Pour y parer, l’Église doit revenir au messianisme évangélique et le prendre pour forme d’un universel concret affranchi de tout exclusivisme, car, dans le Christ, Dieu communique sa sainteté à la multitude humaine et chacun est engendré unique en lien avec les autres à la façon dont le Christ est unique. Cet universalisme messianique est avant tout d’ordre pratique et créatif :

Pour un christianisme mondial

Pour les religions comme pour les cultures, la mondialisation présente un double écueil, dialectique : elle peut conduire aussi bien à un syncrétisrne destructeur des identités qu’à des crispations fondamentalistes. Cependant, elle devrait pouvoir favoriser un œcuménisme interreligieux à l’échelle de la planète sans tomber dans le mythe d’une religion mondiale. C’est dans la fidélité à son identité propre que chaque religion peut témoigner de la quête universelle d’une Réalité dernière qu’aucun système religieux ne saurait épuiser. Sans avoir la prétention d’instaurer un nouvel ordre mondial, le christianisme détient un pouvoir prophétique de contre-culture contre les risques à la fois de déshumanisation et de fractures entre personnes et communautés ethniques et religieuses. Religion d’incarnation, il n’annonce pas seulement à tout être humain le salut gratuit de Dieu, il travaille à la guérison des cultures et de la création tout entière. L’Église annonce Jésus-Christ comme événement de salut universel pour tous les hommes, y compris ceux qui appartiennent à d’autres traditions religieuses.

La « mondialisation » entre humanisation et barbarie

Il importe de situer les enjeux humains de ce mouvement que d’aucuns qualifient de « nouvel ordre mondial » : quel souci de l’être humain en tant que tel manifeste-t-il ? L’homme est un être d’appartenances individuelles et collectives, il s’éprouve dans sa liberté et dans sa participation à l’histoire qui se fait. La société qui s’annonce sera-t-elle pour lui, offerte à son engagement, ou contre lui, le contraignant à se soumettre ou à se démettre ? Des penseurs contemporains (Ricœur, Ferry) montrent que l’homme se construit en habitant l’écart entre particulier et universel (chaque individu représente 1’Homme), individualité et solidarité (souci de soi et obligation envers l’autre), « territoire » et « planète » (enracinements dans des traditions et ouverture à la diversité des cultures). Comment cette « dialectique » pourra-t-elle s’exercer demain dans un univers aux contours flous et aux logiques opaques? On ne peut fonder un « contrat » éthique et politique avec d’autres si le temps social, économique ou culturel dissout les particularités et rend l’avenir improbable. Il se pourrait que la mondialisation oblige

Penser la mondialisation

La mondialisation ne se confond ni avec la solidarité écologique à l’échelle planétaire, ni avec la similitude des techniques de production, de communication ou de consommation, ni même avec une structure partagée entre les diverses nations. La mondialisation est un processus d’intégration de certaines cultures locales dans le système marchand. La diversité des configurations culturelles nourrit la mondialisation. Inversement, la globalité de l’environnement technique, économique et politique favorise la diversité du rapport au monde et l’individualisme. Le lien entre mondialisation et internationalisation est riche d’enseignements. Il fait apparaître la source politique de la mondialisation, qui dépend de la décision, prise au niveau des états, d’élargir l’espace économique par-delà les frontières nationales. Cette recomposition de l’espace, et les bouleversements techniques, économiques et culturels qu’elle engendre, induisent des questions éthiques. Les trois principales touchent l’identité des personnes, la justice et la vérité : l’identité, car les frontières qui structurent la personne s’estompent ; la justice, du fait de 1a volatilité des prix et des

Pour une nouvelle « catholicité » ecclésiale

Quand on s’interroge sur le type de catholicité ou d’universalité qui convient à l’Église à notre époque de mondialisation, il faut prendre pour objectif direct, non le seul profit de l’Église, mais le service de l’Évangile, et pour base de réflexion, non les structures institutionnelles, mais ce qui est déjà en train de germer dans les communautés chrétiennes. La perspective qui se dessine alors est d’ordre anthropologique et non simplement religieuse : la forme évangélique dont l’Église doit témoigner est celle d’un vivre-ensemble fraternel, d’une capacité de relation ouverte à tous, d’un refus de toute exclusion, d’une ouverture à tout l’humain. Cette orientation permet d’esquisser des figures nouvelles d’ecclésialité, ordonnées au service du monde (diakonia), disséminées dans la société (diaspora), s’accommodant d’appartenances sélectives et provisoires, appelant un fonctionnement nouveau de l’Église locale et de l’autorité centrale. Ces figures sont à créer, l’Évangile le permet et y pousse ; au terme se laisse entrevoir une œcuménicité décentrée et immergée dans l’histoire des hommes.

L’esthétique théologique comme esthétique fondamentale chez Hans Urs von Balthasar

Balthasar a acquis la réputation d’un théologien de la Beauté du divin. C’est en phénoménologue qu’il conçoit l’expérience esthétique : comment réussit-il à en faire le fondement d’une théologie esthétique ? « Dieu par lui-rnême a pris une figure » : telle est l’expression centrale de cette esthétique. Elle est influencée au plan théologique par la conception de la Révélation chez Karl Barth : le croire est corrélatif au voir ; et d’autre part au plan philosophique, par le concept de phénomène chez Martin Heidegger : le phénomène est ce qui se montre soi-même par soi-même. L’Écriture est traitée comme une figure, une image phénoménale, dont la médiation se poursuit dans l’Église pour désigner et attester la figure singulière de révélation qu’est le Christ. La difficulté de l’entreprise est de mettre en œuvre une médiation qui n’aboutisse pas à identifier figure du monde et figure de révélation, mais qui n’empêche pas non plus la manifestation de l’être divin en son apparaître sensible, car le mystère de la beauté consiste

Style esthétique et lieu théologique

Quel lien y a-t-il entre le style, qui exprime un rapport au monde, et la théologie qui engage un rapport à Dieu ? Ce lien a été très fort dans le passé. À travers Augustin et le Pseudo-Denys, la pensée néoplatonicienne transmet au Moyen Âge le thème de la lumière intelligible. L’univers médiéval s’appréhende comme un cosmos transfiguré par la lumière de Dieu qui s’irradie sur toutes choses. Les Sommes théologiques baignent dans ce même symbolisme lumineux. Cependant, la pensée scolastique, sous l’influence de l’aristotélisme, prend une orientation divergente : le réalisme tend à séculariser la nature ; la clarté ne vient plus d’en haut, mais d’en bas, de l’objet : l’esthétique se détache du discours théologique, l’allégorie se libère du symbole en direction de l’imaginaire. Quel sens reconnaître à un tel cheminement marqué au sceau de notre modernité ? Un champ esthétique, devenu ainsi autonome, ne risque-t-il pas de se retrouver exclusivement voué aux jeux formels d’une fiction pure sur fond de néant de

L’instant de l’Ouvert dans la musique de Debussy et de Webern

Comme les peintres et poètes marquants de ce siècle, Debussy et Webern ont tourné l’un et l’autre la page de « l’âge de la représentation » inauguré au début du XVIe siècle, pour tracer le chemin des formes ouvertes. Libérée de toute soumission à quelque structure préétablie, l’œuvre vient au jour de la forme selon un processus d’engendrement qui marque tous ses paramètres au sceau de la mobilité. Cependant, loin de se laisser enfermer dans un univers auto-référentiel, les musiques de Debussy (La Mer en est un bel exemple) et de Webern (ici la Symphonie Op. 21 sera notre référence) révèlent un rapport fondateur à la nature que l’on peut comprendre comme une quête de « l’origine ». Une interrogation sur l’instant fondateur du rythme met à jour des différences stylistiques notables – instant de l’effacement chez le premier, instant du rayonnement chez le second – et conduit à parler de leur musique comme d’une « voie négative » où l’on discerne les signes d’une authentique aventure spirituelle.