La promesse accomplie, Jésus Christ Omega

Alors que l’eschatologie courante des religions archaïques se situe dans la croyance au retour éternel, au recommencement sans fin d’un monde sans issue, le Dieu d’Israël ouvre un avenir à la foi. Abraham découvre un commencement de l’histoire, un Dieu attentif et plus fort que la mort. Constamment menacé de périr, Israël apprend des prophètes à reconnaître le jugement de Dieu et à reprendre vie dans la foi. À l’horizon d’une histoire de violence, une espérance se profile. L’apocalyptique sera la rencontre du prophétisme avec la sagesse, découverte de l’histoire et de l’univers, attente d’un accomplissement. En parlant ou en faisant parler de lui sous le nom de Fils de l’homme, Jésus définit sa mission d’incarner l’espérance d’Israël étendue à toute l’humanité : en lui l’eschatologie est actuellement présente dans la création de Dieu.

La mémoire et l’invention

La pensée eschatologique d’lsraël surgit et s’élabore au temps et sur les lieux de l’Exil, dans une population de personnes déplacées qui ont perdu leurs repères à leur passé et à leur terre. Elle inspire de rédiger un Livre pour redonner à ce peuple un lieu habitable, de lui restituer une histoire en lui transmettant des récits et des textes du passé réinterprétés par une vision d’avenir. Paradoxalement, l’espérance eschatologique se fait remémoration, historiographie. Faisant le deuil du passé en le relisant, elle rend à nouveau possible l’histoire du peuple avec son Dieu, qui paraissait absent alors qu’il n’était que souffrant. Le « dernier jour » se profile dès le début de cette histoire, accomplissement inaugural, promesse d’un renouveau toujours possible.

Pour une existence incarnée entre temps et éternité

Les dérives politiques, au XIXe siècle, du thème du Royaume de Dieu et des attentes messianiques, et les désillusions qui en résultent aujourd’hui, invitent à mieux souligner le caractère théologal de l’espérance chrétienne en lien avec la foi au Dieu créateur. Confesser la création, en effet, désacralise la nature et donc aussi l’histoire et renvoie ainsi la fin ultime au-delà des aspirations aux satisfactions d’ordre mondain. La logique de l’incarnation également, tout en inscrivant notre action dans le monde, projette notre vérité au-delà de lui, en Dieu seul. La fin ultime est pascale : en lien avec l’humain et le monde, mais en rupture avec l’histoire et la nature, et non en prolongement ni en comblement de l’une ni de l’autre. La matrice apocalyptique disjoint le Règne de Dieu de l’ordre de ce monde. L’ultime habite et transforme le présent, mais il n’est pas le terme du déroulement du temps. Le chrétien est institué témoin du Règne de Dieu sur ce

Théologies politiques et eschatologie

Les théologies politiques et de la libération semblent de nos jours en voie d’essoufflement, et ce phénomène pose problème. Elles s’étaient situées, en Europe, sur le terrain de la modernité, de la liberté, de la solidarité avec les victimes d’une histoire de violences ; en Amérique Latine, elles s’étaient vouées à l’émancipation socio-économique des classes populaires. La pertinence des unes et des autres ne devrait pas être mise en doute : elles prennent au sérieux la Promesse eschatologique, le souci privilégié que Jésus avait des pauvres et des opprimés, l’expression publique de la foi en toute situation socioculturelle de crise. Comment expliquer, alors, leur déclin actuel ? Trois explications peuvent être avancées : la trop grande généralité de la « réserve eschatologique » lorsqu’elle n’est plus affrontée à quelque situation-limite, et son ambiguïté, partagée qu’elle est entre une exigence de justice (forcément violente) et une promesse de pardon (et d’oubli des injures) ; l’étroitesse du soutien populaire dont ces théologies pouvaient se réclamer (à des degrés d’ailleurs divers) ;

La fin, le religieux, le politique. Analyses sociales des phénomènes de messianisme

L’époque romantique a souhaité et vu s’éclore des « effervescences créatrices » (E. Durkheim), des «  nouvelles mythologies » mises « au service des idées » (G.W.F. Hegel), souvent teintées de messianisme et de millénarisme, attentes d’une réconciliation universelle (J. de Maistre), ou espérances d’un règne social de Dieu (H. Ramière). Ces idées romantiques ont inspiré les recherches d’eschatologie biblique (J. Weiss, A. Schweiter), et on s’est intéressé à la relation entre les formes naissantes du christianisme et la figure messianique de Jésus (E. Troeltsch). Ces recherches historiques ont fourni un modèle pour l’analyse sociologique de divers mouvements messianiques, sociaux ou politiques, et ce type d’analyse a été utilisé en retour pour l’interprétation des origines chrétiennes comme mouvement populaire de protestation sociale (F. Engels). Plusieurs scénarios peuvent rendre compte de la composante politique d’un mouvement religieux ou, inversement, de la composante messianique d’un mouvement politique, selon que l’effervescence charismatique est mise à l’origine du mouvement ou située dans le cours de l’histoire d’un peuple, et, dans le second cas, selon qu’elle

L’apôtre Paul et la parousie de Jésus Christ. L’eschatologie paulinienne et ses enjeux

L’interprétation de l’eschatologie paulinienne est dominée par la question de son rapport avec l’apocalyptique juive. Les points communs, soulignés par J.C. Käsemann, ne sont pas contestables, mais ne doivent pas occulter des différences notables, qui tiennent à la prééminence du Christ dans la vision paulinienne des événements de la fin. Ni l’attente ni le retard de la parousie ne semblent avoir eu, quoi qu’on en dise, d’influence décisive sur la pensée de l’Apôtre, mais bien plutôt la réconciliation avec Dieu par la Croix et l’inauguration d’une humanité nouvelle dans la résurrection du Christ. Les lettres deutéropauliniennes ne rnodifient pas fondamentalement cette eschatologie, si ce n’est qu’elles accentuent encore l’emprise de la christologie sur la vision de la fin : à ceux qui attendent les ascensions célestes promises par la littérature apocalyptique, Paul répond qu’ils possèdent déjà leur être ressuscité avec le Christ, qui trône bien au-dessus de tous les être célestes. Ses idées sur le jugement dernier et la rétribution finale

Le cours de Dietrich Bonhoeffer « Création et chute » (1932-1933). Contexte historique et sens théologique p. 621

Bonhoeffer dira plus tard qu’il a « découvert » la Bible en donnant ce cours sur « Création et chute » en 1932-33. Il a voulu faire un « exercice » d’« exégèse théologique », comprise comme relecture de toute l’écriture à partir de la fin de la création dans le Christ. Les allusions au nazisme qui vient de prendre le pouvoir en Allemagne montrent Bonhoeffer soucieux de lui opposer une anthropologie théologique qui soit la prise en compte, dans l’écriture, de toute la réalité humaine dévoilée à la lumière du monde nouveau. Notons quelques idées maîtresses de cette anthropologie : la résurrection du Christ est ce qui révèle l’acte créateur comme appel à l’être ; la Parole créatrice donne forme au réel ; l’appartenance commune des hommes à la terre fonde leur co-humanité, chacun advenant à la liberté par sa relation à l’autre ; la limite est grâce et le refus de la limite, l’origine du mal ; l’union de l’homme et de la femme dans la différence signifie et l’acceptation de la limite et

« Quel sens cela a-t-il de parler de Dieu ? » S’agit-il de libérer une possibilité nouvelle de parler de Dieu ?

À la suite d’Ebeling, René Marlé s’était intéressé à cette question centrale de Bultmann « Quel sens cela a-t-il de parler de Dieu ? », au point d’en tirer le titre de son ouvrage sur Ebeling, Parler de Dieu aujourd’hui. La question ne porte pas sur le sens du mot Dieu ni sur la connaissance de Dieu, mais sur le sens du parler de Dieu : elle se situe donc sur le terrain de l’herméneutique (terrain familier à Marlé), celui de l’analyse du langage. « Si on veut parler de Dieu, répond Bultmann, on doit nécessairement parler de soi-même ». Il veut dire qu’on ne peut parler de Dieu qu’à partir de l’expérience personnelle de l’avoir rencontré, d’avoir été rencontré par sa Parole. Il n’interdit donc pas d’introduire le nom de Dieu dans le langage ; mais pas dans le langage objectivant propre à la condition spatio-temporelle, mais dans le parler existentiel, dont Heidegger a fait la théorie, qui est celui de l’expérience humaine et interpersonnelle, en tant que

Rudolf Bultmann, illustration d’un « destin protestant » ?

Bultmann a-t-il été en partie victime d’une certaine « logique du protestantisme » ? R. Marlé a posé la question. Un théologien protestant peut être d’accord pour le fond avec la critique catholique, mais en la reprenant dans un esprit différent qui fera valoir la particula veri propre à Bultmann. On passera en revue à cet effet les quatre principaux griefs qui lui sont adressés. a)  Réduction, au profit de la foi, de l’objectivité de l’historique et de celle du monde. — L’objectivité à revendiquer est celle des données de la croyance, qui sont incarnées, et celle du monde comme lieu de salut. b)  Survalorisation de la subjectivité de l’acte de foi au détriment de son contenu. — La particularité de l’engagement de foi dans le présent doit être maintenue, intégrée à une mémoire et à un corps de symbolismes et de références. c)  Rejet de la révélation de Dieu à l’extérieur de la raison et de l’expérience historique. — Contre un refus radical à l’excès des médiations de la

La théologie aux prises avec l’historiographie

Les principaux problèmes que Bultmann a posés au plan de l’exégèse historique des textes évangéliques étaient commandés par des positions théologiques et continuent pour ce motif à interroger les théologiens catholiques, qui parfois le rejettent dans le camp tantôt du scientisme tantôt du dogmatisme. Contre la théologie libérale des « vies de Jésus », il élève une double protestation, d’ordre christologique : il revendique le caractère historique de la foi chrétienne, et historique : il prend au sérieux la visée eschatologique de la prédication de Jésus. Marquée en ses origines par un rationalisme dogmatique, l’exégèse historico-critique travaille à son tour la théologie, l’oblige à assumer sa propre historicité et à sortir ainsi de son propre positivisme dogmatique. Réservant – à juste titre – à la foi de dire le sens de la Croix, Bultmann semble séparer le fait et le sens et mettre l’historiographie et la théologie en rapport contradictoire de double vérité. Nous savons mieux aujourd’hui qu’il n’y a de faits qu’interprétés ; la foi atteint la