Sensus fidei, sensus fidelium. Histoire d’une notion théologique discutée

Sensus fidei et sensus fidelium sont souvent invoqués à l’appui de telle position ou évolution doctrinale. Comment comprendre cette notion théologique ? Comment discerner ce « sens des fidèles » dans la vie ecclésiale ? S’y confond-il avec une opinion majoritaire ? Quelles sont les responsabilités respectives des théologiens et des pasteurs à son égard ? La relecture historique de la tradition chrétienne ici proposée apporte certaines clarifications sur les différents aspects de la question.

La divinisation de l’être. Le différend Blondel (1861-1949) – Laberthonnière (1860-1932)

La relation épistolaire entre Maurice Blondel et Lucien Laberthonnière est la scène d’un débat soutenu autour de la destinée de l’être. Elle soulèvera des antagonismes irréductibles entre les auteurs menant à la rupture totale de leur correspondance en mars 1932 après près de quarante ans d’échanges quotidiens. Cette déchirure intellectuelle et humaine est éclairée sous l’angle du réel comme voie sotériologique. Dans un souci commun de la métaphysique, Blondel et Laberthonnière associent la question du réel à celle du salut, mais ils ne déclinent pas de la même manière les conditions de divinisation de l’homme à partir d’une « ontologie concrète » ou d’une « métaphysique de la charité ».

Devant et avec Dieu, vivre sans Dieu : une théologie du quotidien

La réflexion de Michel de Certeau, tant sur la mystique des XVIe et XVIIe siècles, sur la société des années 70-80, que sur l’être disciples aujourd’hui, met en évidence que nous manquons de l’autre : sans lui nous ne pouvons vivre et nous ne pouvons que le recevoir. Dieu lui-même s’offre mais disparaît derrière les frères, les pauvres d’abord, pour qu’ils soient honorés à sa place ; cela semble la seule solution pour qu’enfin ils soient respectés. Loin d’être dispensée de rendre grâce, la vie croyante au contraire, se fait reconnaissance. Dieu est confessé comme gratuité, grâce, don, non que Dieu agirait, mais que la Providence dans un monde sans Dieu signifie pour le croyant comprendre et mener sa vie en réponse. La théologie du quotidien que l’on développe à partir des réflexions de Certeau, repère le sens de la pratique évangélique quand, ainsi que disait D. Bonhoeffer, « devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu ».

Michel de Certeau et la question du langage

La question du langage permet de traverser l’ensemble de l’œuvre. Très tôt, la tradition mystique est apparue à Certeau comme une écriture particulière, un langage dont il importait de préciser les caractéristiques. Ce faisant, il arrachait la spiritualité aux débats théologiques insolubles où elle s’était laissé enfermer. Il rencontrait en même temps les questions radicales que pose à la philosophie et à la théologie la prise au sérieux du fonctionnement du langage, depuis la crise nominaliste jusqu’à Wittgenstein et Derrida. Ainsi se sont forgées peu à peu, à distance de tout esprit de système, linguistique ou philosophique, sa pensée de l’Altérité et sa manière singulière d’investir et d’interroger les sciences sociales et les pratiques culturelles. Ainsi peut aussi se comprendre son « style » : art d’écrire (tout en litote et suggestion), art de penser (hors système, au risque d’exaspérer les docteurs), art d’exister (tout en réserve et en pudeur). Comme la sentinelle au seuil de la Loi dans Le Procès de Kafka, Certeau

La mystique : une histoire au présent

Le présent article se propose d’analyser le projet de La Fable mystique en tant que démarche historienne. En l’abordant sous cet angle, nous souhaitons mettre en évidence le style singulier de Michel de Certeau. Trente ans après le premier tome, la publication de La Fable mystique II continue un itinéraire : les mêmes intuitions se trouvent étayées, des contenus déjà annoncés y sont élaborés. En prenant en considération les deux volumes, cet article met en lumière une préoccupation centrale de Michel de Certeau, celle de ne pas séparer les recherches sur la mystique du présent de celui qui l’étudie. Il cherche ainsi à saisir la relation établie entre l’historien, son objet et son présent. La mystique, science éphémère aux XVIe et XVIIe siècles, objet historique étrange qui noue l’expérience au langage, se fait et se défait sous la plume de Michel de Certeau. Elle finit par ne plus avoir de lieu propre, fixé d’avance dans un périmètre littéraire déterminé. Le discours

« Jusqu’à ce que s’ouvre une voie… » À propos du dernier ouvrage de Joseph Moingt, Croire au Dieu qui vient

Les lecteurs du Père Joseph Moingt auraient pu s’attendre à une ultime synthèse de sa pensée, or ce nouveau volume, Croire au Dieu qui vient, offre bien autre chose. Cet ouvrage suppose un fort engagement personnel de théologien partageant toutefois la difficulté de beaucoup de chrétiens d’aujourd’hui de réconcilier l’enseignement de l’Église à leurs interrogations à son endroit. C’est une passion qui traverse cet ouvrage, passion ténue parce que portée à la fois par un élan irrésistible vers l’avenir et une patience intellectuelle non moins invincible. Entre foi « établie » et raison « éclairée », un long chemin de réconciliation s’ouvre pour l’auteur et son lecteur.

« Thèse » doctrinale et « hypothèse » pastorale. Essai sur la dialectique historique du catholicisme à l’époque contemporaine

À l’occasion de la tenue à Rome du synode sur la famille, la question du changement doctrinal et pastoral dans l’Église est ramenée sur le devant de la scène religieuse et politique. L’historien du catholicisme peut relever par exemple, la quasi disparition de certains problèmes, la norme demeurant intacte en théorie. À travers cet article, on voit ainsi s’esquisser les grandes lignes d’une sorte de schéma global d’adaptation catholique à la modernité fondé sur l’observation comparée d’un certain nombre de dossiers. Entre « thèse » et « hypothèse » , la dialectique historique du catholicisme a tendance, depuis la fin du XVIIIe siècle, a évoluer entre « acclimatation forcée » et « adaptation délibérée ».

L’ajournement de la fin. La temporalité de la vérité dans l’Apologiticus et le De prescriptione haeriticorum de Tertullien

À quelle réalité saint Paul fait-il référence dans le passage de la seconde épître aux Thessaloniciens (2 Th 3, 6-7) lorsqu’il parle d’un pouvoir rétentif (to kathekon) ? L’article vise, non pas la dimension politique de ce pouvoir, mais les deux aspects impliqués par le passage de la seconde lettre aux Thessaloniciens : celui de l’apostasie et celui du rôle du temps. En opérant un rapprochement entre l’Apologeticus et le De prescriptione haereticorum de Tertullien, ainsi que l’interprétation newmanienne du développement, l’auteur montre comment le concept de kathekon commande directement la question de la temporalité de la vérité dans la facticité de la vie et du savoir dans le christianisme.

Bible et violence : quelles dialectiques ?

La Bible entretient avec la violence des relations complexes, d’ordre dialectique. En relisant quelques textes en fonction de leur teneur cathartique, et selon le principe exégétique et herméneutique de l’analogie de la foi, nous pouvons les comprendre comme une entreprise de déconstruction et de délégitimation de la violence. Le processus qui met en œuvre diverses stratégies littéraires semble être une condition requise pour proposer une éthique et une spiritualité de la non-violence.

Les fondements de l’herméneutique rabbinique du contournement de la violence

Face aux violences contemporaines commises au nom de la religion, est-il possible de découvrir dans l’univers herméneutique de sa propre tradition les ressorts humains qui permettent de mettre en échec ces violences ? L’analyse détaillée de deux textes rabbiniques sur la violence de certaines injonctions de la Torah relatives aux enfants illégitimes nous servira de cadre pour comprendre comment les rabbins d’antan, par un travail herméneutique de contournement de la violence, savaient déjouer les pièges des violences scripturaires. Leur savoir passé doit pouvoir nous aider à faire face aux dangers de fanatismes qui minent aujourd’hui les mondes religieux.