Relier le cri des pauvres et le cri de la terre : vers quels chantiers théologiques et quelles pratiques ecclésiales ?

Relier le cri des pauvres et le cri de la terre ouvre de nouveaux chantiers théologiques et pratiques. L’article développe trois d’entre eux. Les recherches en éco-théologie de la libération montrent que la Bible peut fournir un imaginaire utopico-critique capable de transformer nos imaginaires idéologiques et nos pratiques dominatrices. L’examen de notre rapport au temps indique une désynchronisation avec le temps de la nature et le temps des pauvres qui appelle à un regard vers l’histoire du salut et la pratique du sabbat. Enfin la crise actuelle appelle à développer de nouvelles attitudes intérieures et en particulier la vertu d’espérance dont les pauvres sont des maîtres.

L’écologisme entre science et religion ?

L’écologie politique est accusée à la fois de scientisme et de religiosité, c’est l’une des raisons pour lesquelles le courant est fréquemment considéré comme antimoderne et dangereux. Cet article entend clarifier les termes de la controverse et dans ce but revenir sur les rapports entre science et religion, en politique, notamment revisiter le concept de religion séculière. Avec l’aide d’A.N. Whitehead nous montrons que le possible est à la fois l’une des catégories les plus centrales du politique, et celle où tend à s’effacer la différence entre les affirmations relevant de la science et celles impliquant une certaine définition de la religion.

Une anthropologie des relations

La conversion écologique à laquelle nous invite l’encyclique Laudato si’ constitue un véritable changement de paradigme qui place la relation au cœur de l’existence : une invitation à concevoir la relation non pas comme un moyen pour vivre, mais comme la vie elle-même. Ce changement suppose une « dés-instrumentalisation » et une « endogénéisation » de la relation. Cette démarche sera esquissée à l’aide de trois approches qui seront mises en dialogue : celle sous-jacente dans la conversion écologique, celle associée à la valeur économique, et celle véhiculée par la mésologie. En guise de conclusion, l’expérience pratique du label Église verte servira pour illustrer une démarche de conversion écologique fondée dans la dimension relationnelle de la vie.

Soin, santé et guérison : des expressions modernes du salut ?

Entre l’englobant du discours salutaire propre aux traditions religieuses qui portent une espérance par une disponibilité ouverte au temps, et l’englobant du discours sanitaire qui a désenchanté les espérances en parlant d’espérance de vie, faut-il choisir ? Le conflit des interprétations qui les oppose tend à réduire les enjeux de santé à des questions techniques et positives, confondant un matérialisme de méthode avec un matérialisme philosophique. De l’autre, il fait des enjeux de salut des questions éthérées, comme si elles ne pouvaient être sources de savoirs. Penser et panser ensemble santé et salut, au plus près de l’existence humaine dans les limites que lui impose l’épreuve de sa vulnérabilité, n’invitent-ils pas à résister à vouloir trop vite donner du sens, ou à résorber dans une perspective téléologique, l’épreuve du malheur qu’engendre le mal subi, invitant à habiter ce trouble ?

“Du temps ? On n’en a pas !”

La modernité a pensé le progrès à partir du paradigme d’un espace euclidien plat. Or l’incertitude de notre époque est liée à l’inadaptation de cette topologie à la complexité du nouvel espace-temps fermé sur lui-même mais ouvert intérieurement, par exemple par les enjeux écologiques. Fermé et ouvert sont en relation duale. Cette dualité conduit à penser la complexité à partir des bords, des marges, de l’altérité, ici des très pauvres. Leur être au monde suggère une manière prophétique de traverser l’Apocalypse : entre le temps de l’urgence et le temps du projet politique s’ouvre une façon de vivre non dans l’anxiété de la fin des temps, mais dans la confiance d’« une présence de la fin dans ce temps à vivre ».