Note sur quatre ambiguïtés du pardon

Cet article entend déployer quatre ambiguïtés du pardon propres à en fragiliser le concept et à inspirer une certaine réserve devant son invocation tous azimuts. Le pardon répète d’abord le caractère contradictoire du temps, selon lequel tout est déjà passé et rien pourtant jamais ne passe (I). D’autre part, il semble exiger à la fois l’effacement et l’approfondissement du mal accompli, se donnant alors soit comme événement soit comme processus (II). Ensuite, il complique l’alternative souvent caricaturale entre la justice et la grâce et exige que la seconde affleure à partir de la première (III). Enfin, il tend à configurer une relation entre offenseur et offensé dans laquelle se rejoue ou s’inverse la relation de domination à laquelle il est censé mettre un terme (IV). – Ces quatre ambiguïtés interdisent tout moralisme du pardon.

La miséricorde qui rend justice : une perspective thomiste

L’éthique de la miséricorde promue par l’Église comme réponse aux abus sexuels commis en son sein risque de renforcer l’injustice à l’égard de ceux et de celles qui en ont été les victimes. Le présent essai examine les relations intégrales entre la miséricorde et la justice en passant en revue les réflexions de Thomas d’Aquin à ce propos. Sur cette base, est développé un argument théologique, scripturaire et éthique selon lequel une miséricorde qui néglige la justice n’est pas une vertu véritable, mais contrefaite et bon marché. Seule une éthique de vraie miséricorde est à même de stimuler et de guider la réponse de l’Église aux abus sexuels en son sein et une nécessaire réforme institutionnelle.

Interpréter l’humain – l’imago Dei à l’heure du numérique

Les programmes d’intelligence artificielle s’avèrent de plus en plus compétents à assumer des tâches considérées jusqu’alors comme spécifiquement humaines, telles la génération du langage et de l’art, ou la reconnaissance d’image, et sont en marche vers un niveau d’intelligence équivalant au nôtre ou le dépassant même. D’un point de vue théologique, il est à craindre que de tels développements pourraient invalider l’intuition de la spécificité humaine, impliquée dans la doctrine de l’imago Dei, et nous rendre peu remarquables et peut-être même remplaçables. Dans le présent article, je soutiens que ces inquiétudes sont injustifiées. Les évolutions technologiques représentent en réalité une opportunité d’enrichir et de ré-articuler notre anthropologie théologique en renvoyant aux vrais marqueurs de la spécificité humaine : non pas à la rationalité et à la capacité de résoudre des problèmes, mais à la relationnalité et à la vulnérabilité authentiquement personnelles. Pour une théologie de l’imago Dei, cela signifie prendre ses distances par rapport à des modèles plus anciens axés sur

L’humain imago Dei et l’intelligence artificielle imago hominis ?

Dans cette contribution, nous présentons d’abord les principaux modèles d’interprétation de l’imago Dei (ontologique, fonctionnel, relationnel) dont Noreen Herzfeld se sert dans son livre In Our Image: Artificial Intelligence and the Human Spirit (Fortress Press, 2002) pour élaborer sa thèse de l’intelligence artificielle (IA) comme imago hominis. À la lumière du Christ imago Dei par excellence, nous proposons ensuite une révision de la théologie de l’image en nous focalisant sur l’humain comme image incarnée, personnelle et filiale de Dieu, à savoir des dimensions qui ne sont pas purement et simplement transposables aux IA. Malgré des potentialités impressionnantes, l’IA est plutôt une apparence humaine qu’une image de l’humain au sens propre.

Intelligence artificielle et transhumanisme : vers une redéfinition de l’humain ?

Le transhumanisme est une contestation de la conception classique de l’humain, puisqu’il fait de celui-ci un être de technique et sans essence propre, donc potentiellement sans limites. C’est dans ce cadre d’une redéfinition de l’humain que la question de l’intelligence artificielle doit être posée, ce que nous faisons en en présentant les principaux enjeux. Les progrès des programmes informatiques conduiront-ils à une intelligence artificielle générale et forte supérieure à l’intelligence humaine ? Et si oui, celle-ci sera-t-elle bénéfique ou dangereuse ? Sera-t-elle pour l’humanité comme un nouveau Dieu ?

Les techniques d’Intelligence Artificielle : histoire, développements et défis

L’Intelligence Artificielle (IA) semble s’imposer aujourd’hui dans tous les domaines de la société. Pour mieux cerner le potentiel et les risques de cette intégration, cet article propose une réflexion en trois temps. La première partie situe l’IA dans le champ des techniques. Elle présente les fondements des familles de techniques d’IA de façon à positionner leurs capacités et leurs limites. La seconde partie présente les espoirs qu’ouvre l’usage de l’IA dans différents domaines. Enfin, une troisième partie apporte un éclairage plus réflexif à partir de quelques grands enjeux éthiques et environnementaux liés à ces techniques.

(Que) pouvons-nous connaître (de) Dieu ?

Les discours portant sur « la connaissance des choses divines » ont été partiellement remodelés par la transposition vers le champ théologique du lexique et des méthodes propres à l’épistémologie contemporaine. Inspirée par ces tentatives, cette contribution distingue sept façons principales de répondre aux questions formulées quant à la possibilité même de produire pareille connaissance comme à celles qui, plus avant, cherchent à préciser sa nature, ses modalités et ses frontières. Elle met en évidence les connexions et les fractures au travers desquelles les modèles ici distingués sont inscrits dans la trame et parfois les pièges d’un monde langagier partagé.

L’Église au sein de l’histoire messianique de l’humanité

L’enjeu de cet article est de faire comprendre, dans un même mouvement, ce qui, à l’âge de l’anthropocène, advient à notre commune humanité sur notre terre et ce que la Communio Ecclesiarum est appelée à devenir pour être fidèle à sa mission. Presque soixante ans après l’ouverture de Vatican II, la convocation d’un « synode sur la synodalité » en octobre 2021 élargit la manière de procéder du Concile à l’ensemble des Églises particulières et active ainsi leur statut œcuménique de « peuple messianique » (Lumen gentium, 9). On commencera par expliciter l’enjeu de cette focalisation sur une conception messianique de l’histoire et les possibilités herméneutiques qu’elle nous offre dans la tâche d’interprétation de la situation actuelle de l’humanité sur notre terre et de reconfiguration de la mission de l’Église. On reviendra ensuite sur le concile Vatican II et on précisera comment cette vision messianique peut éclairer les apories du corpus conciliaire, qui se sont révélées lors du processus de réception, et ouvrir ses potentialités d’avenir.

Éditorial 111/3

Ce numéro renoue avec la tradition de la revue de publier un recueil de varia à intervalles réguliers. Le lecteur pourra lire deux articles substantiels, l’un de Christoph Theobald, que nous sommes heureux de retrouver comme auteur, l’autre de Benoît Vermander, jésuite français lui aussi, professeur de Sciences religieuses à Shanghai. Christoph Theobald, dans « L’Église au sein de l’histoire messianique de l’humanité », revient sur la nécessité pour le christianisme de reprendre la compréhension de la communion des Églises. Les raisons sont à la fois internes au mouvement de la foi, si nous acceptons de prendre en compte la tâche prophétique du peuple messianique qu’est l’Église. Mais les raisons tiennent aussi au temps que nous vivons, à l’âge de l’anthropocène, non parce qu’il faudrait s’aligner sur une mode écologique, mais précisément parce qu’il est donné à ce même peuple messianique la tâche de lire les signes des temps. L’urgence écologique se double, en quelque sorte, d’une urgence ecclésiologique à penser dans des