Théologie, histoire et réflexivité sociale

Dans le cadre d’une problématisation des rapports de la théologie et des sciences sociales, le texte d’Edmond Ortigues intitulé « Lettre à Rome », daté de 1952, apparaît comme un document décisif : le jeune théologien, dans des circonstances difficiles, argumente avec force en faveur d’un renouvellement historique et sociologique de la doctrine et de la pratique ecclésiastiques dont il dénonce les effets de blocage pour la vie et l’engagement religieux des acteurs catholiques, au premier plan desquels, les clercs. C’est à un effort réflexif de l’intelligence de la foi qu’en appelle Ortigues, puisant dans l’idée de culture, tacitement issue de sa connaissance du culturalisme américain (savoir social « de pointe » dans ces premières années 1950), le socle d’une nécessaire conscience culturelle de soi. Ce texte fonctionne dès lors comme le premier jalon d’un itinéraire philosophique qui conduira cet auteur vers la mise au centre de l’histoire critique du projet d’une philosophie de la religion.

La confrontation des savoirs à la naissance de l’Université de Paris

Le dialogue entre la théologie et les sciences sociales peut être éclairé par le moment médiéval. L’introduction aux condamnations de 1277 offre un prisme qui permet d’envisager la confrontation des savoirs à la naissance de l’Université avec la question ecclésiologique de la régulation épiscopale du savoir, celle de l’élargissement permanent des savoirs qui renouvelle sans cesse l’horizon ainsi que la question de la rencontre entre des sciences pensées hiérarchisées.

Femmes exégètes du Coran

Si la recherche académique actuelle a tendance à mettre en avant les dynamiques d’aggiornamento, au sein de l’islam, en s’appuyant sur les écrits d’auteurs masculins, il est à noter que celles-ci sont également portées par des femmes. Cela se manifeste, en particulier, dans le champ de l’exégèse et de l’herméneutique coranique. Le présent article vise à souligner la rupture symbolique et historique que représente, de nos jours, la contribution de femmes musulmanes dans le champ de l’exégèse coranique, et cela indépendamment des interprétations qu’elles proposent.

Pérennité de l’apologétique, essor de la critique

Pour répondre à des renouveaux internes comme aux multiples aspects de l’hégémonie culturelle européenne, la théologie musulmane est demeurée principalement apologétique de la fin du XVIIIe siècle jusqu’aux années 1980. C’est alors seulement que des critiques épistémologiques des savoirs religieux et de la théologie en particulier ont commencé à se déployer. Celles des auteurs sunnites égyptiens et celles des auteurs shi’ites iraniens présentent de fortes concordances, en mettent au jour le caractère humain et historique du texte sacré, de manière plus ou moins explicite.

Socialité et historicité de la théologie

Entre fortes aspirations au dialogue avec les sciences sociales et mise à distance, la théologie montre un déficit de prise en compte de sa propre socialité et de son historicité, sans une sociologie et une histoire pragmatiques et pratiques de la construction du savoir théologique. La théologie contemporaine est ainsi exposée tant au risque de l’enfermement dans une forme d’auto-référentialité, qu’au risque contraire de sa dilution dans une extra-référentialité. Le déficit de vrai tournant historique et l’instauration d’un rapport discontinu à l’histoire renforcent ces difficultés. Ici se joue tout l’enjeu de la réflexivité, qui va bien au-delà d’une clarification des modes de fonctionnement de la théologie mais relève aussi des effets ecclésiaux. Pour qu’advienne une théologie réflexive, une démarche proprement historienne, replaçant la socialité de la théologie dans sa variabilité historique, est nécessaire.

« Je suis celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1,8)

L’article met en relief la succession des trois ensembles de théologie systématique de Joseph Moingt, labourant un même terrain, ce qui pose donc la question sur les raisons d’être de ces « reprises ». De nombreux éléments textuels par lesquels l’auteur entre en dialogue avec ses lecteurs permettent une réponse. Ils révèlent les évolutions de la recherche théologique d’une cinquantaine d’années qui, greffées sur les mutations de l’Église et des sociétés européennes, se cachent dans son œuvre systématique et l’exposent, en sa forme de totalité unifiée, au test par l’histoire. L’enquête commence par l’examen du « genre littéraire » bien singulier de cette dogmatique catholique dans le contexte des théologies systématiques du XXe siècle. Elle se poursuit par une analyse détaillée des dialogues « interstitiels » de l’auteur avec la recherche et ses lecteurs, s’intéressant aux deux principales mutations épistémologiques intervenues lors de ce long parcours. Elle se termine par la difficile question de la réception de cette œuvre : quelle pertinence garde-t-elle dans la conjoncture actuelle de nos sociétés

Le rapport à l’Écriture chez Joseph Moingt

La question du rapport à l’Écriture condense celle du rapport entre l’histoire et le théologique. C’est central chez Moingt, et il y marque sans relâche la rupture d’ordre entre l’historique et le théologique, ce qui ne va pas sans tensions avec certaines manières de pratiquer ou de valider l’exégèse historico-critique. L’article suit cet axe de questionnement dans divers textes de Moingt, de la fin des années 1960 à la fin des années 2010. Il se penche ensuite sur la question du Jésus de l’histoire, qui vaut ici test, avant d’en venir au moment de la narrativité dont Moingt a souligné l’importance, pour ouvrir sur ce qui en est entraîné quant à la manière de penser la théologie, avec un accent mis sur un « acte de croire » transversal aux données de l’humain et du monde.

La disparition de l’histoire?

« L’histoire » a-t-elle disparu ou bien « une » histoire a disparu ? Celle qui, portée par le temps moderne, a prétendu donner le sens du déploiement de l’expérience des hommes en société dans le temps. Après avoir envisagé les successives mises en question du concept moderne d’histoire, après avoir posé un diagnostic, ce texte cherche à cerner ce que pourrait être une nouvelle condition historique et donc un possible nouveau concept d’histoire, alors même qu’avec l’entrée dans l’anthropocène l’humanité se trouve directement confrontée à des temporalités inédites. Mais rien n’est acquis : à l’évidence, effort continué de lucidité et travail sont à l’ordre du jour.

Histoire et théologie : du conflit au multilatéralisme

Le rapport histoire et théologie qui s’est noué dans la crise moderniste a trouvé une issue momentanée avec la catégorie de la tradition créatrice conçue par Maurice Blondel. Il a évolué vers une pensée herméneutique qui a influencé l’exégèse critique de la Bible et l’histoire des dogmes sans être encore aujourd’hui totalement reçue. Une situation nouvelle a découlé d’une culture marquée par subjectivation des individus et leur détraditionnalisation. Leur présent est en crise car la recherche de fondement rencontre les sociétés liquides. Une phénoménologie relisant Heidegger sous la forme d’une apocalypse de la vérité reconduirait jusqu’à Paul de Tarse pour réhabiliter le danger comme une puissance d’imagination créatrice nouvelle. À sa suite, l’article suggère que l’anamnèse chrétienne, chez le même Paul, pourrait fournir aux modernes un recours mieux averti à l’histoire.

Histoire et religion, entre pratique historiographique, principes épistémologiques et enjeux de sociétés

Cet article s’efforce de préciser les défis lancés à l’historien confronté à l’étude des religions ou de faits définis comme religieux. Après une interrogation sur les difficultés posées par un tel objet, il envisage les limites de la notion d’histoire religieuse et expose les principaux fondements épistémologiques et méthodologiques propres à la connaissance historique, qui guident la production d’une vérité spécifique, distincte des autres savoirs sur le religieux comme des passions religieuses de la société.