Incertitudes covidiennes

Outre les morts qu’elle a provoquées, la pandémie a été (et reste) une expérience inconnue, difficile à vivre pour la plupart, toutes générations confondues. Elle a provoqué rapidement dépressions et fatigue. Elle a mis à l’épreuve la confiance, ou accru la défiance, envers la politique, la science médicale, le système de santé, et donné libre cours au “complotisme” et aux procès de la démocratie. L’Église catholique a été soumise aux mêmes mesures que les autres cultes, mais les restrictions apportées à la liberté de culte (à la célébration de la messe) ont divisé les catholiques (y compris la Conférence épiscopale), et posé la question de la messe, de sa place dans la vie cultuelle et sacramentelle, ainsi que des formes de sa célébration.

“Du temps ? On n’en a pas !”

La modernité a pensé le progrès à partir du paradigme d’un espace euclidien plat. Or l’incertitude de notre époque est liée à l’inadaptation de cette topologie à la complexité du nouvel espace-temps fermé sur lui-même mais ouvert intérieurement, par exemple par les enjeux écologiques. Fermé et ouvert sont en relation duale. Cette dualité conduit à penser la complexité à partir des bords, des marges, de l’altérité, ici des très pauvres. Leur être au monde suggère une manière prophétique de traverser l’Apocalypse : entre le temps de l’urgence et le temps du projet politique s’ouvre une façon de vivre non dans l’anxiété de la fin des temps, mais dans la confiance d’« une présence de la fin dans ce temps à vivre ».

De l’éprouvé du chaos à la vie avec l’incertitude

Comment, en situation d’incertitude, des personnes peuvent-elles cheminer afin de déterminer, individuellement et collectivement, ce qu’il semble juste de faire ? Est-il possible de tirer parti de l’expérience du soin et de l’accompagnement auprès des grands malades ainsi que de la Covid comme terrains d’analyse afin de tenter de repérer ce qui permet de reconnaître, demeurer, avancer dans l’incertitude ? En contexte de soin, la confrontation à l’incertitude peut engendrer un cheminement en trois étapes. Tout d’abord, c’est l’éprouvé d’une crise en soi  vécue comme un « chaos ». Puis, peut venir l’accueil d’une incertitude. Et enfin, il s’agit de vivre avec elle dans une perspective éthique sans prétendre pour autant la faire disparaître. On décrira ici chacun de ces états, en essayant de définir les conditions qui favorisent ou empêchent d’en faire un cheminement progressif.

La sagesse philosophique à l’épreuve des incertitudes contemporaines

En ces temps d’incertitude généralisée, la sagesse, pratique ou théorique, est une denrée rare. La formule « sagesse de l’incertitude », par laquelle Milan Kundera caractérise l’art du roman, peut recevoir un sens philosophique qui ne se limite pas à un scepticisme ravageur, si la philosophie qui affronte les multiples formes de la violence, se donne pour tâche de « devenir raisonnablement raisonnable » (E. Weil)

Éditorial 110/4

Nous avions fini par croire que nous vivions dans un monde sécurisé par l’organisation que nous lui avons donnée et la connaissance que nous en avons acquise. Le monde efficace et productif, qui assure, à certains seulement, paix, prospérité et santé, nous entretient dans l’illusion que l’ensemble de notre existence dépendrait de cet ordonnancement. La COVID-19 a ébranlé notre horizon de certitudes et fait éprouver notre fragilité, à certains plus qu’à d’autres, une fois encore. Nos existences individuelles et collectives sont plongées dans l’incertitude. La pandémie est venue nous redire la vulnérabilité de notre condition et le tragique qui parfois s’en empare. On ne dira pas « rien de nouveau », car la mondialisation de l’épidémie et de ses conséquences économiques, sanitaires et psychosociales, sont bien les symptômes du refoulé de notre situation contemporaine. Nous avons produit une planète interconnectée, aux échanges sans limites, fruits d’une économie dévorante et d’une prétendue rationalisation de toutes nos activités, appuyée sur le développement effréné des techniques

Bulletin de Théologie Morale (110/3 – 2022)

Les ouvrages recensés dans ce Bulletin le sont sous quatre chapitres : A. Conscience, discernement : débats autour d’Amoris laetitia CHIODI Maurizio, Coscienza e discernimento. Testo et contesto del capitolo VIII di Amoris laetitia, San Paolo, Milano, 2018, 172 p. CHIODI Mauricio (Éd.), Discernemento e phrónēsis. Tradizione spirituale, Scrittura e teoria morale, « Quodlibet » 42, Glossa, Milano, 2021, 409 p. MARTINEZ Julio L., Conciencia, discernimiento y verdad, « Estudios y ensayos », BAC, Madrid, 2019, 393 p. THOMASSET Alain, GARRIGUES Jean-Miguel, Une morale souple mais non sans boussole. Répondre aux doutes des quatre cardinaux à propos d’Amoris laetitia, Préface du Cardinal Schönborn, Éd. du Cerf, Paris, 2017, 170 p. POLGAR Nenad, SELLING Joseph (Éds.), The concept of Intrinsic Evil and Catholic Theological Ethics, Lexington/ Fortress Press, Lanham, 2019, 167 p.  B. Méthodes et approches de théologie morale JUNKER-KENNY Maureen, Approaches to theological ethics: Sources, Traditions, Visions, Bloomsbury T &T Clark, London, 2019, 258 p. MIN Anselm (ed.), Faith, Hope, Love and Justice: The theological Virtues Today, Rowman

Bulletin de Théologie Fondamentale (110/3 – 2022)

Liste des ouvrages recensés dans le Bulletin : A. Historiographie DREY Johann Sebastian, Sur l’esprit et l’essence du catholicisme (1819), Introduction M. Seckler, étude et traductions H. Poisson, Beauchesne, Paris, 2019, 293 p. ROBINSON Matthew Ryan, KUEHN Evan F., Theology compromised : Schleiermacher, Troeltsch and the possibility of a sociological theology, Lexington Books/Fortress Academic, Lanham, 2019, 161 p. ARCADI James, TURNER James T. (Éds.), The T&T Clark Handbook of Analytic Theology, Bloomsbury T&T Clark, London, 2021, 544 p. JONES Paul Dafydd, NIMMO Paul T. (Éds.), The Oxford Handbook of Karl Barth, OUP, Oxford, 2019, 710 p. GOUGAUD Emmanuel, Chrétiens virtuels : l’universalité de l’Évangile selon Karl Barth, Éd. du Cerf, Paris, 2020, 392 p. WESTERHOLM Martin, The Ordering of the Christian Mind. Karl Barth and Theological Rationality, OUP, Oxford, 2015, 272 p. RAHNER Karl, Dogmatique après le concile. Fondement de la théologie, doctrine de Dieu et christologie, Œuvres 22/1a, dir. V. Holzer, trad. B. Lauret et al., Éd. du Cerf, Paris, 2021, 562

De quel genre de pensée a-t-on besoin pour aborder la crise environnementale contemporaine ?

L’écologie politique contemporaine donne un nouvel infléchissement aux débats environnementaux qui risquent, sinon, de rester coincés dans un paradigme réducteur et moderniste. Il est intéressant de noter que cette nouvelle écologie politique s’inspire de plus en plus du langage et de concepts théologiques, en particulier dans l’œuvre de Bruno Latour. Le présent article explore les raisons pour lesquelles il en est ainsi et quelle en est la contribution. Il fera valoir que l’écologie politique assigne un rôle à la religion en ce que celle-ci génère le genre de conversion aux valeurs humaines qui s’avèrent nécessaires pour une véritable transformation sociétale. En procédant ainsi, l’écologie politique pourrait même être considérée comme un partenaire de dialogue (surprenant) pour la théologie catholique et pour des approches de la crise environnementale qui s’appuient plus largement sur la tradition de l’enseignement social catholique.

L’ekphrasis salutaire

Le Moyen Âge a-t-il manifesté une espérance de Salut pour le Cosmos ? Notre monde n’étant pas d’abord un objet d’étude ou de délibération, mais l’écosystème de la pensée et de l’expression humaines, nous chercherons à montrer comment la matière épaisse et chaotique d’une Création aspirant au Salut a pu être le support d’un langage théologique surgi en amont des langages plus spéculatifs qui tinrent cette matière à distance. En nous appuyant sur le concept d’ekphrasis, nous tâcherons de montrer qu’au XIIe siècle les visions ont été, par leur matériau et leur forme cosmiques, d’authentiques discours sotériologiques aux dimensions de la Création. Ces visions dressées dans l’histoire restent pour le théologien une invitation à se réapproprier la capacité exploratoire de la poétique.

La Torah d’Israël, chemin de sagesse écologique

Les ressources bibliques en éco-théologie, et spécialement pour penser la « conversion écologique », ne se limitent pas aux lieux scripturaires « classiques » (Gn 1–9 ; Jb 37–38 ; Rm 8 ; etc.). D’autres textes moins sollicités, notamment dans la législation biblique, peuvent apporter un éclairage puissant pour affronter les défis environnementaux de notre époque. À titre de simple illustration, cette contribution examine deux passages tirés du livre du Lévitique (Lv 23 ; 25-26).