Que font les humanités numériques aux sciences dites humaines ?

Les humanités sont affectées massivement par les nouveaux outils numériques, recueil de données comme traitement algorithmique de ces données. Au-delà des facilités de stockage de textes et de navigation dans des corpus, dans quelle mesure le tournant digital transforme-t-il les humanités ? Dans cet article je m’appuierai sur le constat précédemment dressé dans Les sociétés du profilage (Huneman, 2023) du glissement d’une épistémologie plutôt causale vers une épistémologie purement statisticaliste et prédictive lorsque les données massives opèrent, pour interroger la nature et la nouveauté des humanités dites digitales. À partir d’une description du « data mining » en histoire des sciences je généraliserai la description des humanités numériques comme modélisation décentrante en troisième personne. Dans un dernier temps j’analyserai leur place dans le système des humanités, en insistant sur l’exigence d’une positon critique spécifique impliquant la dimension herméneutique des humanités, pour que le tournant numérique exprime sa puissance de nouveauté plutôt qu’un redoublement stérile ou un remplacement fort biaisé des savoirs existants.

La « colère » de Dieu : quelle signification pour la théologie chrétienne ?

Le thème biblique de la « colère » divine est-il seulement une manière de parler ? Ou dit-il réellement les dispositions de Dieu lui-même face à l’incrédulité ou au péché des êtres humains ? Développé par Lactance au IVe siècle, ce thème a pris une importance centrale chez Luther et Karl Barth. Il est aussi présent chez un théologien catholique comme Balthasar, en réaction contre la sotériologie de Rahner. Plutôt que de prétendre concilier les diverses positions en la matière, il importe de prendre au sérieux la tension même qui se manifeste entre elles, et de revisiter à cette lumière un certain nombre de questions auxquelles la théologie chrétienne se trouve confrontée, telles que la Passion rédemptrice, l’attitude de l’Église envers les pécheurs et la question du jugement eschatologique.

L’impardonnable selon Matthieu : la mise en garde nécessaire à l’événement du pardon

La terminologie du pardon se trouve inégalement répartie parmi les livres du Nouveau Testament. Absent de sa correspondance, le pardon n’est pas une notion nécessaire à Paul pour proclamer l’Évangile. À la suite de l’apôtre, Matthieu pense l’existence humaine à la lumière nouvelle de l’événement de la croix, et réfléchit à ce que pardonner signifie. Il déploie sa réflexion en quatre tableaux (Mt 6,9-15 ; 9,1-8 ; 12,31-32 ; 18,15-35) pour raconter un pardon compris comme événement transformateur et libérateur, et un impardonnable compris comme une mise en garde nécessaire.

Peines et pénitences dans le code de droit canonique : fondements théologiques et pratiques juridiques à la lumière des agressions sexuelles en Église

Le droit pénal dans l’Église est aujourd’hui questionné par la crise des abus sexuels. Une partie de l’opinion publique lui demande de mettre fin au scandale, sans être toujours consciente que plusieurs de ses caractéristiques ne le rendent pas forcément apte à remplir la mission attendue. Depuis 2002, les papes ont pris des mesures drastiques, qui passent par la centralisation, à Rome, au tribunal du Dicastère pour la doctrine de la foi, des poursuites et du jugement des délits les plus graves. Ce système a été à plusieurs reprises amendé dans le sens de la sévérité. Mais est-il efficace, quand on réalise la tension qui apparaît entre un système répressif ancien, et la persistance, voire l’aggravation, des abus sexuels dans certains pays ?

Aspects cliniques de l’irréparable en matière d’agressions sexuelles

Les sévices sexuels ont des conséquences dramatiques dans la vie d’un enfant. Leur prévention du côté des victimes comme des auteurs et la difficile question du pardon passent par une nécessaire compréhension de ces actes et de leurs conséquences, par le respect de la dignité des enfants, par des prises de positions sociétales, politiques, juridiques et ecclésiales sans ambiguïté, par l’éducation des petits dans la famille, à l’école, dans les institutions et la société, par l’existence enfin de systèmes d’accueil et de soins accessibles, de qualité et coordonnés.

Note sur quatre ambiguïtés du pardon

Cet article entend déployer quatre ambiguïtés du pardon propres à en fragiliser le concept et à inspirer une certaine réserve devant son invocation tous azimuts. Le pardon répète d’abord le caractère contradictoire du temps, selon lequel tout est déjà passé et rien pourtant jamais ne passe (I). D’autre part, il semble exiger à la fois l’effacement et l’approfondissement du mal accompli, se donnant alors soit comme événement soit comme processus (II). Ensuite, il complique l’alternative souvent caricaturale entre la justice et la grâce et exige que la seconde affleure à partir de la première (III). Enfin, il tend à configurer une relation entre offenseur et offensé dans laquelle se rejoue ou s’inverse la relation de domination à laquelle il est censé mettre un terme (IV). – Ces quatre ambiguïtés interdisent tout moralisme du pardon.

La miséricorde qui rend justice : une perspective thomiste

L’éthique de la miséricorde promue par l’Église comme réponse aux abus sexuels commis en son sein risque de renforcer l’injustice à l’égard de ceux et de celles qui en ont été les victimes. Le présent essai examine les relations intégrales entre la miséricorde et la justice en passant en revue les réflexions de Thomas d’Aquin à ce propos. Sur cette base, est développé un argument théologique, scripturaire et éthique selon lequel une miséricorde qui néglige la justice n’est pas une vertu véritable, mais contrefaite et bon marché. Seule une éthique de vraie miséricorde est à même de stimuler et de guider la réponse de l’Église aux abus sexuels en son sein et une nécessaire réforme institutionnelle.

Interpréter l’humain – l’imago Dei à l’heure du numérique

Les programmes d’intelligence artificielle s’avèrent de plus en plus compétents à assumer des tâches considérées jusqu’alors comme spécifiquement humaines, telles la génération du langage et de l’art, ou la reconnaissance d’image, et sont en marche vers un niveau d’intelligence équivalant au nôtre ou le dépassant même. D’un point de vue théologique, il est à craindre que de tels développements pourraient invalider l’intuition de la spécificité humaine, impliquée dans la doctrine de l’imago Dei, et nous rendre peu remarquables et peut-être même remplaçables. Dans le présent article, je soutiens que ces inquiétudes sont injustifiées. Les évolutions technologiques représentent en réalité une opportunité d’enrichir et de ré-articuler notre anthropologie théologique en renvoyant aux vrais marqueurs de la spécificité humaine : non pas à la rationalité et à la capacité de résoudre des problèmes, mais à la relationnalité et à la vulnérabilité authentiquement personnelles. Pour une théologie de l’imago Dei, cela signifie prendre ses distances par rapport à des modèles plus anciens axés sur

L’humain imago Dei et l’intelligence artificielle imago hominis ?

Dans cette contribution, nous présentons d’abord les principaux modèles d’interprétation de l’imago Dei (ontologique, fonctionnel, relationnel) dont Noreen Herzfeld se sert dans son livre In Our Image: Artificial Intelligence and the Human Spirit (Fortress Press, 2002) pour élaborer sa thèse de l’intelligence artificielle (IA) comme imago hominis. À la lumière du Christ imago Dei par excellence, nous proposons ensuite une révision de la théologie de l’image en nous focalisant sur l’humain comme image incarnée, personnelle et filiale de Dieu, à savoir des dimensions qui ne sont pas purement et simplement transposables aux IA. Malgré des potentialités impressionnantes, l’IA est plutôt une apparence humaine qu’une image de l’humain au sens propre.