Repenser la Providence

La notion classique de providence divine (conduite du monde par un Dieu bienveillant) soulève plusieurs objections : la présence du mal, la liberté de l’homme, la conception d’un agir divin. À la différence de la perspective stoïcienne qui mettait l’accent sur l’ordre du monde, la tradition chrétienne valorise une liberté qui ouvre une histoire. La poursuite de cette histoire fait appel à une pluralité d’instances.

S’abandonner à la Providence

Après s’être cherchée dans les apories du pur amour, c’est dans « l’abandon à la Providence » que s’est reconnue la mystique moderne à la fin du XIXe siècle – à l’époque précisément où la main de Dieu devenait de moins en moins lisible dans l’histoire. Le traité de L’Abandon et la littérature qu’il ne cesse d’inspirer depuis, invitent à passer de la considération de l’histoire comme lieu de manifestation d’une volonté (celle de Dieu Providence), à la concentration sur l’instant présent comme exercice d’union à Dieu dans  « l’indifférence », gage de paix et de joie indicibles. L’abandon mystique au « sacrement du moment présent » déplace ainsi le terrain de la théodicée. Face à l’apparente inertie divine devant le triomphe des « ennemis de Dieu », la charge de la preuve d’innocence ne revient plus à Dieu mais au sujet mystique. C’est la qualité de son abandon qui devrait valoir, aux yeux des autres, théodicée, justification de la bonté de Dieu, de sa bienveillance, de sa providence. Le Dieu des mystiques n’a décidément rien à voir avec le Destin, même sous sa forme christianisée, la

Philosophes devant l’histoire

La philosophie ne s’est pas toujours intéressée à l’histoire, entendue comme développement immanent de l’aventure humaine, finalisé vers un but atteignable par l’industrie des hommes. Un tel intérêt est désormais compromis devant le constat des désillusions engendrées par ces grandes épopées idéologiques. Dès lors faut-il s’incliner devant le fait que présentisme et fatalité dominent désormais pensée et action ? Et si oui, à quel prix ?

Langage, discours, parole. Rigueur philosophique et ressources bibliques

Est-il possible de chercher un accord – sans concordisme – entre la rigueur du discours philosophique et la ferveur de la parole biblique ? Voilà qui suppose d’abord une raison qui abandonne ses prétentions magistrales pour se laisser ouvrir à l’écoute de ce qui la provoque et la relance. Mais cela exige également une herméneutique des Écritures qui n’y cherche pas un croire-savoir, mais la transmission historique d’expérience(s) dont l’envoi et l’élan sont toujours à reprendre en responsabilité sensée. Entre la discursivité des Dits (et dédits) raisonnables et l’inspiration du Dire prophétique, une relation respectueuse de l’altérité pourrait dès lors donner lieu à une intensification réciproque réveillant et aiguisant en chacune de ces deux orientations le meilleur et le plus légitime de sa visée signifiante.

Cet obscur objet de la traduction

Les recherches historiques et philologiques concernant les textes bibliques ont fait, durant les dernières décennies, de grands progrès. La découverte progressive de préhistoires complexes de ces textes ébranle la confiance en un texte biblique qui serait une instance hors de question, et qui pourrait être prise en tant que telle comme donnée préalable des interprétations et des traductions. À la place du texte compris comme référence, nous nous trouvons devant une multitude de fragments, de copies et de variantes. En reprenant les enjeux et les thèses de quatre articles réunis dans ce dossier, l’auteur essaie de repenser les concepts du « texte », du « canon » et de l’« original ». Plus précisément, il propose, dans une perspective théologique et philosophique, une réhabilitation de ces trois concepts.

La Bible imprimée et sa Réforme

Cet article présente un court aperçu de l’histoire de l’impression de la Bible en allemand et en anglais à l’aube de la Réforme. En mettant en contraste la situation dans le Saint-Empire romain germanique et celle de l’Angleterre au début du XVIe siècle, l’article fait valoir que, bien que leurs textes soient très proches les uns des autres sur un plan linguistique, la Bible anglaise et son homologue allemande ont un destin très différent durant la première période réformatrice, pour des raisons historiques, politiques et personnelles.

Entre canon(s) et textes bibliques. Que traduire ?

Des livres nommés par leurs seuls titres et énumérés dans des listes appelées canons, livres écrits d’abord séparément puis progressivement groupés dans des codices et plus tard tous ensemble, Ancien et Nouveau Testament, dans des pandectes, telle est l’histoire physique du canon (suivie ici uniquement chez les Latins). Les titres des livres sont peu explicites (Jérémie, Esdras), ce qui va entraîner des variations dans le contenu des bibles. Les responsables des scriptoria ont eu à choisir les textes, de préférence les traductions de Jérôme sur l’hébreu sous les Carolingiens. Le canon, plus ou moins stable, va tendre à la normalisation des textes copiés. Il fallait choisir entre les textes latins. Désormais il va falloir choisir entre les textes à traduire. La Réforme ne retient pas les livres de l’Ancien Testament transmis seulement en grec. Les catholiques, à partir de Trente et surtout de l’édition Sixto-Clémentine (1592-1593) vont exclure quelques livres présents dans presque toutes les bibles du XVe et XVIe siècle. Les traductions imprimées reflètent ces choix différents. D’où quelques réflexions sur le statut d’une

De la Septante à la Vulgate. Les traducteurs face au texte biblique

Les premiers traducteurs de la Septante n’avaient probablement aucun modèle de traduction auquel se référer pour traduire un corpus comme la Torah. Quels choix ont-ils opérés ? Ces choix ont-ils été suivis par les traducteurs des livres suivants, puis par les Africains qui, au IIe s. de l’ère chrétienne, firent passer l’Ancien et le Nouveau Testament du grec en latin ? Quelles options sont solidaires du choix effectué par saint Jérôme de revenir à l’hebraica veritas ? Telles sont les questions auxquelles les pages qui suivent voudraient répondre.

Le désir de comprendre et la pulsion traduisante. L’herméneutique face à la traductologie

Contrairement à ce qu’on a pu soupçonner parfois, l’herméneutique, c’est à dire « la théorie des opérations de la compréhension dans leur rapport avec l’interprétation des textes » et la traductologie ne sauraient être mises en concurrence, parce que, de part et d’autre, il s’agit du rapport natif entre une expérience irréductible à un savoir de la réflexion sur celle-ci. La compréhension, tout comme la traduction est sujet et objet d’un savoir propre. On peut dès lors transférer à l’herméneutique les deux formules directrices par lesquelles Antoine Berman définit le travail du traducteur : « l’épreuve de l’étranger » et « l’auberge du lointain », ce qui revient à se demander si l’herméneutique, tout comme la traductologie, n’a pas besoin d’une analytique pour mener son projet à bien.

L’arrivée des penseurs orthodoxes en Europe occidentale à la suite de la révolution d’Octobre

Cet article fait le récit de quelques débats qui agitèrent l’intelligentsia russe au cours de la Première Guerre mondiale puis présente l’un des principaux fruits du renouveau de la pensée chrétienne orthodoxe post-moderne, à savoir la redécouverte de l’icône et l’invention de l’art concret. Vladimir Ern et Nicolas Berdiaev, Vassily Kandinsky, et Serge Boulgakov, des intellectuels passés par le marxisme et le nietzschéisme avant de retrouver la foi chrétienne, furent les principaux protagonistes de cette prise de conscience de la fin de la Modernité et de l’avènement d’un « nouveau Moyen-Âge ». Leur influence sur la pensée occidentale fut considérable.