Éditorial 109/4

Historiographie du catholicisme européen contemporain   Écrire l’histoire du catholicisme contemporain en Europe relève d’un « métier », si l’on veut reprendre ce terme à Marc Bloch et à son essai, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, édité à titre posthume par Lucien Febvre en 1949. Placer ce numéro sous les auspices de ces deux maîtres, dans lesquels la profession se reconnaît encore en France, malgré tous les débats et les évolutions que la discipline historique a connues depuis, c’est délibérément inviter les théologiens à accepter de faire un détour. Comment en théologiens se rapporter à l’histoire, et en particulier à l’histoire du contemporain ? L’expression pourrait sembler contradictoire à moins qu’elle ne risque d’enfermer le théologien dans le piège de ne considérer les problèmes auxquels il s’affronte qu’à partir de son présent, le plus souvent aujourd’hui hanté par l’inquiétude d’un avenir incertain.

Conclusion – Actes du 27e colloque des RSR

Il n’est pas exagéré d’affirmer que les Actes qu’on vient de lire marquent un seuil dans la réception de l’œuvre de Karl Rahner en francophonie. Il y a au moins quatre conditions essentielles permettant une telle réception. Elles ont été mentionnées dans les contributions de Benoît Bourgine et de Philip Endean ; sur un plan plus universel, elles ont été abordées dans les articles d’Albert Raffelt et de Klaus Vechtel, qui figurent dans le numéro préparatoire (RSR 108/3 [2020], p. 361-404). Les rassembler, pour finir, et les détailler peu ou prou permet de réfléchir aux rapports que nous entretenons plus globalement aux théologiens marquants de la deuxième moitié du XXe siècle et d’ouvrir quelques pistes de recherche pour l’avenir.

Karl Rahner et l’œcuménisme : un plaidoyer pour l’audace

L’engagement et le souci œcuméniques de Karl Rahner ne sont plus à démontrer. Il demeure toutefois intéressant et important d’en préciser les contours, au fil d’une œuvre où le thème de la grâce représente une sorte de fil rouge tout sauf marginal. La présente contribution s’attache à trois aspects de cette œuvre, à savoir la question du thème ou de l’objet même de la théologie, la question de la grâce incréée et créée, et enfin les audacieuses thèses de Rahner et de Fries sur l’unification des chrétiens.

La fécondité philosophique du « soubassement » transcendantal de la théologie de Rahner

L’acte philosophique, tel qu’il est convoqué par la manière dont Rahner fait de la théologie : tel sera le champ exploré. L’enjeu en paraît actuel, car il interroge le mode de présence du discours théologique dans l’ensemble des discours rendant compte de l’homme et de ses visions du monde. Des débats récents et non encore dépassés s’en trouvent convoqués, comme les clivages du début du XXe siècle à propos de la méthode d’immanence, ou le destin du transcendantal dans la philosophie contemporaine.

Être et sujet. Pour une interprétation non immanentiste de leur corrélation

Pour vérifier la force d’inspiration de la pensée rahnérienne, l’article examine l’élément philosophique considéré comme une présupposition transcendantale au sein du discours théologique. En discutant l’accusation d’immanentisme que Cornelio Fabro adresse au Vorgriff rahnérien, on peut atteindre l’ « intentio profundior » de Rahner et montrer comment la question ontologique est d’emblée considérée comme question anthropologique. Pour surmonter une conception de la vérité, comprise comme a priori de  l’autoréalisation du sujet, on doit reconnaître le rôle constitutif du dynamisme de la liberté dans l’accès effectif à l’être. Sur cette base, sera esquissé le caractère événementiel de la vérité, donc de son historicité.

Transcendantal, catégorial et expérience de la grâce

Cet article interroge l’évidence avec laquelle on parle de l’importance du transcendantal dans la théologie de Karl Rahner. Il défend la thèse selon laquelle les références philosophiques, réelles, ne doivent pas masquer l’usage théologique qui en est fait. On distingue trois usages du concept « transcendantal » chez Rahner, et l’on discute surtout le sens dans lequel il forme un couple avec « catégorial ».

Les sacrements et l’Église-sacrement

Les écrits de Rahner sur les sacrements et sur l’Église témoignent d’une attention aiguë aux questions pastorales de son temps. À travers les réponses données à celles-ci, ils reflètent surtout quelques orientations essentielles que l’article s’efforce de mettre en évidence. Parmi les thèmes centraux figure celui de l’Église comme sacrement. Les objections que ce thème a suscitées sont à entendre, mais ne doivent pas empêcher de retrouver, en amont des débats sur la sacramentalité de l’Église, les vues profondes de Rahner sur la Parole sacramentelle et sur le symbolisme sacramentel. Sans doute est-ce à cette condition que l’on peut au mieux éprouver la puissance d’inspiration dont la théologie rahnérienne est porteuse à propos de l’Église et des sacrements – une théologie qui est à comprendre avant tout comme une théologie de la grâce et de son incarnation dans l’histoire du monde.

La théologie rahnérienne de la grâce et « L’Église et les autres »

Le travail théologique de Rahner a accompagné Vatican II dans son changement de regard sur les autres religions. L’originalité de Rahner a été de dire comment des hommes peuvent être sauvés en dehors d’une foi explicite au Christ. Ce comment est fondé dans sa théologie de la grâce : tout être humain est destinataire de l’offre de la grâce divine, et reçoit la capacité de s’y ouvrir.

Incarnation et Grâce

Par la façon dont il unit l’anthropologie à la christologie, Karl Rahner invite à considérer l’ensemble de la création et du salut dans un même mouvement. Il s’agit toujours, dans sa théologie, de cette « violence inouïe de l’amour de Dieu » qui s’offre à l’histoire, et de la libre volonté de l’homme qui, par grâce, souvent, s’y allie. Par union entre l’amour qu’est Dieu et la libre détermination de soi qu’est l’homme se construit tout ce qui vit véritablement et tout ce qui demeure – le Christ lui-même. C’est là l’unique réalité qui vaille : l’incarnation de la grâce, qui forme l’histoire, selon le mouvement de l’Union hypostatique et la personne historique de Jésus-Christ. Le rapport de la grâce à l’incarnation dessine un centre interprétatif de la théologie de Karl Rahner et en permet une approche cohérente. La constance de ce fondement apparaît dans tous les textes du corpus. Rahner lui-même cerne et rappelle régulièrement l’audace de cette approche, dont la théologie contemporaine n’a

Le « doux secret de Ta grâce »

L’approche rahnérienne de la vie spirituelle « dans la grâce » présente une véritable théologie de l’expérience spirituelle qui prend en charge les questions de fond que rencontrent toute vie et toute théologie spirituelle ; tout en étant théologique, elle respecte le caractère propre de l’expérience spirituelle en sa différence d’avec la théologie systématique. La fluidité de la grâce, sa capacité à articuler transcendance et immanence mais aussi initiative de Dieu et liberté humaine, le rapport qu’elle entretient avec les affirmations dogmatiques de la foi chrétienne sont des atouts précieux pour une théologie spirituelle fondamentale dans un contexte où le spirituel est sorti de la seule sphère chrétienne.