Soin, santé et guérison : des expressions modernes du salut ?

Entre l’englobant du discours salutaire propre aux traditions religieuses qui portent une espérance par une disponibilité ouverte au temps, et l’englobant du discours sanitaire qui a désenchanté les espérances en parlant d’espérance de vie, faut-il choisir ? Le conflit des interprétations qui les oppose tend à réduire les enjeux de santé à des questions techniques et positives, confondant un matérialisme de méthode avec un matérialisme philosophique. De l’autre, il fait des enjeux de salut des questions éthérées, comme si elles ne pouvaient être sources de savoirs. Penser et panser ensemble santé et salut, au plus près de l’existence humaine dans les limites que lui impose l’épreuve de sa vulnérabilité, n’invitent-ils pas à résister à vouloir trop vite donner du sens, ou à résorber dans une perspective téléologique, l’épreuve du malheur qu’engendre le mal subi, invitant à habiter ce trouble ?

Par sa mort, il a vaincu la mort

La lecture de l’évangile de Marc et de celui de Matthieu, qui pourrait être complétée par ceux de Luc et Jean, impose une claire distinction entre les causes de l’assassinat de Jésus et la raison pour laquelle Jésus a décidé et accepté de faire don de sa vie comme aboutissement de son existence. L’événement de Pâques fait apparaître la dimension transcendante et la signification universelle de cette mort comme victoire sur la mort, et le Nouveau Testament propose une diversité d’interprétations pour en comprendre le sens révélateur de vie et libérateur.

Le Dieu des vivants

La quête de salut peut être configurée autour de trois axes : la vie est-elle réductible au biologique ou peut-on lui donner sens à partir d’une transcendance ? l’histoire n’est-elle que violence et chaos ou peut-on la lire selon un régime d’espérance ? entre devenir et altérité, comment le sujet peut-il comprendre sa propre identité ? L’article examine l’universalité de ces questions, la diversité des réponses apportées et la manière dont elles sont traitées par le christianisme.

Le salut – un défi pour la théologie

La question du salut, centrale en théologie chrétienne, se heurte à l’incompréhension de nombreuses personnes aujourd’hui : « de quoi » faut-il être sauvé ? La théologie chrétienne, à travers ses sous-disciplines, se doit donc de penser à nouveaux frais cette question, en évitant de la réduire au « sens de la vie ». Ne s’agit-il pas plutôt du rétablissement d’une relation, là où la rupture dominait ? Alors qu’on associe encore souvent le salut à la vie éternelle et l’au-delà, l’inscription du salut dans notre histoire, dans la pâte humaine et dans la création, comme « délivrance » du mal qui nous menace toujours et encore, continue d’être déterminante, y compris face aux défis qui sont les nôtres aujourd’hui.

L’absurde idéal de certitude

Il serait peut-être temps d’en finir avec l’idéal de certitude qui, à bien y penser, doit révéler l’absurdité de sa quête. Il s’agit du moins de donner les quelques raisons que nous avons de soupçonner l’effet de mirage qu’il a longtemps pu susciter chez ceux qui courent après lui. Car, hommes de savoir ou hommes de foi, pour peu qu’on s’attache à ce qu’ils font plutôt qu’à ce qu’ils disent faire ou à ce qu’ils disent plutôt qu’à ce qu’ils disent dire, force sera alors de conclure que dans les faits ils n’ont jamais érigé la certitude absolue au rang de fin suprême.

De la certitude et de l’incertitude de la foi

L’être humain cherche une sécurité dans son rapport au monde et dans sa relation avec lui-même. Il cherche une sécurité aussi face à Dieu. Une vraie sécurité serait donnée par un savoir qui couvre tout, telle est la conviction de l’homme moderne. La certitude est autre chose que la sécurité. Devant Dieu toute sécurité risque d’aboutir à l’idolâtrie. La foi ose un autre rapport à Dieu. Et Dieu ose un autre rapport à l’être humain. C’est en découvrant cette dimension du rapport entre Dieu et l’homme que des théologiens aussi différents que Martin Luther et Saint Ignace de Loyola se rapprochent pour un moment.

Incertitudes covidiennes

Outre les morts qu’elle a provoquées, la pandémie a été (et reste) une expérience inconnue, difficile à vivre pour la plupart, toutes générations confondues. Elle a provoqué rapidement dépressions et fatigue. Elle a mis à l’épreuve la confiance, ou accru la défiance, envers la politique, la science médicale, le système de santé, et donné libre cours au “complotisme” et aux procès de la démocratie. L’Église catholique a été soumise aux mêmes mesures que les autres cultes, mais les restrictions apportées à la liberté de culte (à la célébration de la messe) ont divisé les catholiques (y compris la Conférence épiscopale), et posé la question de la messe, de sa place dans la vie cultuelle et sacramentelle, ainsi que des formes de sa célébration.

“Du temps ? On n’en a pas !”

La modernité a pensé le progrès à partir du paradigme d’un espace euclidien plat. Or l’incertitude de notre époque est liée à l’inadaptation de cette topologie à la complexité du nouvel espace-temps fermé sur lui-même mais ouvert intérieurement, par exemple par les enjeux écologiques. Fermé et ouvert sont en relation duale. Cette dualité conduit à penser la complexité à partir des bords, des marges, de l’altérité, ici des très pauvres. Leur être au monde suggère une manière prophétique de traverser l’Apocalypse : entre le temps de l’urgence et le temps du projet politique s’ouvre une façon de vivre non dans l’anxiété de la fin des temps, mais dans la confiance d’« une présence de la fin dans ce temps à vivre ».

De l’éprouvé du chaos à la vie avec l’incertitude

Comment, en situation d’incertitude, des personnes peuvent-elles cheminer afin de déterminer, individuellement et collectivement, ce qu’il semble juste de faire ? Est-il possible de tirer parti de l’expérience du soin et de l’accompagnement auprès des grands malades ainsi que de la Covid comme terrains d’analyse afin de tenter de repérer ce qui permet de reconnaître, demeurer, avancer dans l’incertitude ? En contexte de soin, la confrontation à l’incertitude peut engendrer un cheminement en trois étapes. Tout d’abord, c’est l’éprouvé d’une crise en soi  vécue comme un « chaos ». Puis, peut venir l’accueil d’une incertitude. Et enfin, il s’agit de vivre avec elle dans une perspective éthique sans prétendre pour autant la faire disparaître. On décrira ici chacun de ces états, en essayant de définir les conditions qui favorisent ou empêchent d’en faire un cheminement progressif.

La sagesse philosophique à l’épreuve des incertitudes contemporaines

En ces temps d’incertitude généralisée, la sagesse, pratique ou théorique, est une denrée rare. La formule « sagesse de l’incertitude », par laquelle Milan Kundera caractérise l’art du roman, peut recevoir un sens philosophique qui ne se limite pas à un scepticisme ravageur, si la philosophie qui affronte les multiples formes de la violence, se donne pour tâche de « devenir raisonnablement raisonnable » (E. Weil)